Parole de Zarathoustra, Prologue 9

28 septembre 2010 | Commentaires (0) | Zarathoustra

Suite de la retraduction commentée du Zarathoustra de Nietzsche. Les premiers chapitres se trouvent ici.

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ZARATHOUSTRA A DORMI LONGTEMPS. Tellement longtemps que non seulement l’aube, mais tout le matin a passé sur son visage. Quand enfin il a ouvert les yeux, il a commencé par jeter un regard étonné sur la forêt et le silence qui l’entouraient. Puis il a plongé son regard en lui-même. Avant de se lever en sursaut, poussant un cri de joie, tel un marin qui a vu la terre après des semaines de navigation solitaire en eaux profondes. Zarathoustra a vu une nouvelle vérité.

Voilà comment il a ensuite parlé à son cœur : « Une lumière m’est venue : j’ai besoin de compagnons, de compagnons vivants, – pas des morts et des cadavres que je porte avec moi sur mon chemin. Non, j’ai besoin de compagnons vivants, qui me suivent parce qu’ils veulent se suivre eux-mêmes – et en même temps aller là où je veux aller. Une lumière m’est venue : Zarathoustra ne doit pas parler au peuple, mais à des compagnons ! Si Zarathoustra est descendu de la montagne, ce n’est pas pour devenir le berger et le chien d’un troupeau, mais pour attirer de nombreux individus loin de la foule. Quitte à passer pour un voleur auprès des bergers : il est normal que le peuple et le troupeau m’en veuillent. » La foule n’est jamais indifférente face à celui qui nage contre le courant.

« Je dis bergers, mais ils s’appellent les bons et les justes. Je dis bergers, mais ils s’appellent les croyants de la vraie croyance. Regardez les bons et justes ! Qui détestent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs. Ils le nomment le briseur, le criminel. Mais ils se trompent : il est en fait un créateur. Regardez les croyants de toutes les croyances ! Qui détestent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs. Ils le nomment le briseur, le criminel. Mais ils se trompent : il est en fait un créateur. » Si Zarathoustra dit « non » aux valeurs traditionnelles, ce n’est pas par plaisir de casser, de détruire, mais pour permettre l’émergence de nouvelles valeurs, pour en produire de nouvelles. Zarathoustra n’est pas un destructeur, mais un producteur ; pas un négateur, mais un affirmateur : s’il dit « non », c’est pour mieux dire « oui », à la vie en sa nature propre, comme le réclame la sagesse qui le porte.

« Le créateur cherche des compagnons, non des cadavres, et pas non plus des troupeaux et des croyants. Le créateur cherche des gens qui créent avec lui, qui écrivent de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables. Le créateur cherche des compagnons, et des gens qui récoltent avec lui : car tout chez lui est prêt pour la récolte. Mais il lui manque les cent faucilles pour couper les épis : alors il enrage de devoir arracher les épis de ses propres mains. Le créateur cherche des compagnons, et pas n’importe lesquels : de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera les destructeurs et les dénigreurs du bien et du mal. Mais ce sont les récolteurs, ceux qui célèbrent la vie en son va-et-vient ». Ceux qui créent de nouvelles valeurs en conformité avec la vie. « Zarathoustra cherche des gens qui créent avec lui. Zarathoustra cherche des gens qui récoltent et célèbrent avec lui la vie : il n’a rien à faire avec des troupeaux, des bergers et des cadavres ! »

« Et toi, mon premier compagnon, a-t-il dit alors au corps mort du funambule, porte-toi bien ! Je t’ai bien enterré dans ton arbre creux, je t’ai bien caché et protégé des loups. Le temps est venu de te quitter. Une nouvelle vérité m’est apparue. Je ne dois pas être berger, et pas non plus fossoyeur. Et même plus : je ne veux plus jamais parler au peuple. Et je viens tout compte fait de parler pour la dernière fois à un mort. »

« Je veux rejoindre les créateurs, ceux qui récoltent et qui célèbrent la vie. Je vais chanter mon chant aux solitaires et à ceux qui sont seuls à deux ». Si Zarathoustra le fait, ce n’est pas pour son propre plaisir, mais pour leur indiquer, non pas la vérité toute claire, mais les couleurs de toute chose, et le chemin qui conduit au surhomme : « Je veux leur montrer l’arc en ciel et toutes les marches du surhomme. »

Ce que Zarathoustra cherche à partager est en somme un « bonheur ». Un bonheur qui, loin d’être confortable, facile, léger – pour ne pas dire superficiel –, loin de s’adresser à la foule, vise finalement celui dont les oreilles sont faites pour sa bouche, prêtes à entendre et à s’ouvrir à une nouvelle musique, par maints côtés inconfortables. C’est en ce sens que Zarathoustra continue en disant ceci : « Je veux alourdir de mon bonheur le cœur de celui dont les oreilles sont encore capables d’entendre des choses inouïes. »

Puis, en clin d’œil au clown bariolé responsable de la chute et donc de la mort du funambule, il annonce finalement que c’est comme lui, sans le moindre scrupule – non pas dans les airs, sur un fil, mais sur la terre ferme – qu’il va suivre son chemin : « Je veux arriver à mon but, poursuivre mon chemin. Quitte à sauter par-dessus les hésitants et les lents. Quitte à ce que mon chemin soit leur déclin ! » Nous le savons : le déclin de l’homme est la condition même de la naissance du surhomme. Comme le soleil, l’homme qui s’élève décline en même temps, éclairant d’autres sphères, s’ouvrant sur d’autres horizons.

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Traduction littérale

Zarathoustra a longtemps dormi, et pas seulement l’aube a passé par-dessus son visage, mais aussi le matin. Mais enfin il a ouvert ses yeux : étonné, Zarathoustra a regardé la forêt et le silence, étonné, il a regardé en lui-même. Il s’est ensuite vite levé, comme un marin qui voit soudain la terre, poussant un cri de joie : car il a vu une nouvelle vérité. Et voilà comment il a parlé à son cœur :

« Une lumière m’est venue : j’ai besoin de compagnons, et des vivants, – pas des compagnons morts et des cadavres que je porte avec moi là où je veux aller.

Mais j’ai besoin de compagnons vivants, qui me suivent parce qu’ils veulent se suivre eux-mêmes – et aller là où je veux aller.

Une lumière m’est venue : Zarathoustra ne doit pas parler au peuple, mais à des compagnons ! Zarathoustra ne doit pas devenir le berger et le chien d’un troupeau !

Pour attirer beaucoup de monde loin de la foule – voilà pourquoi je suis venu. Le peuple et le troupeau doit m’en vouloir : Zarathoustra veut passer pour un voleur auprès des bergers.

Je dis bergers, mais ils s’appellent les bons et les justes. Je dis bergers : mais ils s’appellent les croyants de la vraie croyance.

Regardez les bons et justes ! Qui détestent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le briseur, le criminel : – mais c’est là celui qui crée.

Regardez les croyants de toutes les croyances ! Qui détestent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le briseur, le criminel : – mais c’est là celui qui crée.

Celui qui crée cherche des compagnons et non des cadavres, et pas non plus des troupeaux et des croyants. Celui qui crée cherche les cocréateurs, ceux qui écrivent de nouvelles valeurs sur de nouvelles tables.

Celui qui crée cherche des compagnons, et des corécolteurs : car tout chez lui est prêt pour la récolte. Mais il lui manque les cent faucilles : alors il se bat contre les épis et enrage.

Celui qui crée cherche des compagnons, de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera les destructeurs et les dénigreurs du bien et du mal. Mais ce sont les récolteurs et les célébrateurs.

Zarathoustra cherche des cocréateurs, Zarathoustra cherche des corécolteurs et cocélébrateurs : qu’a-t-il à faire avec des troupeaux et des bergers et des cadavres !

Et toi, mon premier compagnon, porte-toi bien ! Je t’ai bien enterré dans ton arbre creux, je t’ai bien caché à l’écart des loups.

Mais je te quitte, le temps est arrivé. Entre l’aube et l’aube une nouvelle vérité m’est venue.

Je ne dois pas être berger, pas fossoyeur. Je ne veux même plus jamais parler au peuple : pour la dernière fois j’ai parlé à un mort.

Je veux rejoindre ceux qui créent, qui récoltent, qui célèbrent : je veux leur montrer l’arc en ciel et toutes les marches du surhomme.

Je vais chanter mon chant aux solitaires et aux duolitaires ; et je veux alourdir de mon bonheur le cœur de celui qui a encore des oreilles pour l’inouï.

Je veux arriver à mon but, je poursuis mon chemin ; je vais sauter par-dessus les hésitants et les lents. Que mon chemin soit leur déclin ! »

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