De l’amour du prochain

23 février 2011 | Commentaires (3) | Zarathoustra

VOUS VOUS PRESSEZ AUTOUR DE VOTRE PROCHAIN et avez de belles paroles pour cela ? Réflexe occidental. Réflexe chrétien. Dès que vous pouvez, vous vous empressez d’aller vers autrui, de l’entourer, de partager quelque chose avec lui. Et vous parlez d’amour du prochain. Empressement et amour qui vous donnent bonne conscience. Mais je vous le dis : votre amour du prochain n’est autre que votre mauvais amour de vous-mêmes.

En vous précipitant vers votre prochain, vous ne faites que vous fuir vous-mêmes. Si vous vous intéressez aux autres, à la vie des autres, c’est pour ne pas avoir à penser à la vôtre, de vie. Et vous cherchez à faire de votre sollicitude une vertu. Vous présentez votre amour pour autrui comme une qualité. Mais n’allez pas croire que je suis dupe : je perce à jour votre désintérêt, votre indifférence. Au fond, votre bienveillance, votre amour n’est que feinte : vous n’êtes pas intéressés par votre prochain. Vous ne vous supportez simplement pas vous-mêmes. Telle est la raison pour laquelle vous préférez vous précipiter chez votre prochain plutôt que de rester seul avec vous-mêmes.

Dans notre tradition, le Toi est plus vieux que le Moi. Depuis la nuit des temps, on nous apprend à nous intéresser à autrui, à partager des choses avec lui. Le Toi est d’emblée sanctifié. Le Toi, mais pas encore le Moi. Le Moi reste toujours douteux, problématique. Il est toujours dangereux. C’est pourquoi l’homme se détourne volontiers de son Moi et se presse vers son prochain.

Est-ce que je vous conseille l’amour du prochain ? Pas du tout ! Je préfère encore vous conseiller la fuite du prochain – et l’amour du lointain ! Détournez-vous de celui qui vous entoure et aimez celui qui se trouve au loin, et même celui qui se trouve au plus loin !

L’amour du lointain, du plus lointain, l’amour de ce qui est à venir, est à placer plus haut que l’amour du prochain. Je considère plus haut que l’amour des hommes l’amour des choses et des fantômes. Les vraies rencontres, les vrais partages, on ne les fait pas avec les gens, mais avec les choses. Et avec les phénomènes fantasmatiques, chimériques qui apparaissent à notre esprit.

Ce fantôme, qui passe devant toi, mon frère, est plus beau que toi ? Pourquoi ne lui donnes-tu pas ta chair et tes os ? Pourquoi ne regardes-tu pas tes fantasmes en face ? Pourquoi ne les réalises-tu pas ? Parce que tu as peur. Parce que tu as peur de toi-même. Et voilà que tu te précipites vers ton prochain. Voilà que tu cours te réfugier vers ton prochain.

Si vous vous tournez vers votre prochain, si vous aimez votre prochain, c’est que vous ne vous aimez pas assez vous-mêmes. Et même plus : que vous ne vous supportez pas vous-mêmes. Alors vous fuyez vers votre prochain. Fuite que vous faites passer pour un don de vous-mêmes, une générosité, une bienveillance magnanime, mais qui n’est à vrai dire qu’un geste égoïste : en vous empressant vers autrui, vous cherchez inconsciemment à vous faire aimer – faisant de cet amour une parure d’or qui cache le manque d’amour que vous avez de vous-mêmes. En vous précipitant vers autrui, vous ne faites pas que vous fuir vous-mêmes, vous vous trompez encore vous-mêmes, tout comme vous trompez votre prochain.

Ce que je vous souhaite, c’est de ne pas supporter votre prochain, d’être agacé par toutes les sortes de prochains qui vous entourent, et par les voisins de vos prochains qui vous entourent. Ainsi ferez-vous ce que vous devez : vous créer vous-mêmes votre ami, un ami au cœur débordant. Soyez dégoûtés par votre prochain et composez-vous l’ami qu’il vous faut : un ami au cœur surabondant.

Qu’est-ce que vous faites pour avoir une bonne impression de vous-mêmes ? Vous invitez chez vous un témoin, et vous vous pliez en quatre pour lui faire penser du bien de vous. Et vous voilà alors rassuré : voilà que vous pensez vous-mêmes du bien de vous.

N’est pas seulement menteur celui qui dit le contraire de ce qu’il sait. Mais aussi, et même d’autant plus, celui qui cache son ignorance : celui qui fait semblant de savoir des choses alors qu’il ne sait rien. Tel est pourtant ce que vous faites dans vos relations : vous faites semblant, vous mentez – vous vous mentez finalement à vous-mêmes et à votre voisin.

Voici comment parle le bouffon, l’idiot qui ne comprend pas ce que je dis : « La fréquentation des hommes corrompt le caractère ; et c’est surtout vrai pour ceux qui, justement, n’ont pas de caractère. » Comme moi, l’imbécile vous pousse à ne pas fréquenter votre prochain, mais pas pour les mêmes raisons : il vous met en garde devant le risque que votre prochain vous détériore le caractère. Avant tout, ricane-t-il, si vous n’avez pas de caractère. Difficile, en effet, de rester sans avis sur un sujet si autrui vous bassine les oreilles avec le sien.

L’un va vers son prochain parce qu’il se cherche : il pense que son voisin pourra lui apprendre à se connaître lui-même, à se trouver lui-même. L’autre va vers son prochain parce qu’il voudrait au contraire se perdre : en se pressant autour de lui, il a l’occasion de s’oublier lui-même. Ce que tous deux appellent amour du prochain n’est que le mauvais amour d’eux-mêmes. Mauvais amour qui leur fait détester la solitude, qui fait de leur solitude une prison : parce qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes, ils ne supportent pas leur solitude ; ils y voient une prison dont ils veulent s’échapper. Alors ils se précipitent vers autrui.

Je n’aime pas vos groupes : votre amour du prochain, vous le faites payer au plus lointain. Dès que vous êtes cinq ensembles, il y en a toujours un sixième qui doit mourir. École de la médisance. Les gens n’ont tellement rien à dire, rien à se dire ; ils ont tellement peur d’eux-mêmes et des autres qu’ils finissent toujours par médire sur celui qui n’est pas là. Par casser du sucre sur son dos.

Je n’aime pas non plus vos fêtes. Je les connais, j’y ai participé. J’y ai trouvé trop d’acteurs, de comédiens, de gens qui ne savent pas vraiment ce qu’ils disent, ce qu’ils font, qui ne font que parader, qui ne cherchent que le succès. D’ailleurs, les spectateurs eux-mêmes se comportent souvent en acteurs. A vrai dire, personne n’y est sincère ; tout le monde fait semblant, joue son jeu. Flatteries. Superficialité. Faux-semblant. Jeu stérile. Jeu de dupes.

Je ne vous enseigne pas le prochain, l’amour du prochain, mais l’ami, l’amour de l’ami. A vous de créer votre ami : à vous de faire en sorte qu’il soit pour vous la fête de la terre. Non pas une fuite de vous-mêmes, mais une célébration du tout : un pressentiment du surhomme.

Je vous enseigne l’ami et son cœur surabondant. Mais je vous mets en garde : pour être aimé par des êtres débordants, il faut s’entendre à être une éponge ; il faut être en mesure d’essuyer et d’absorber tout l’excès qu’ils répandent.

Je vous enseigne l’ami en qui le monde se présente comme accompli : débordant de plénitude, et par suite de force. Tout en équilibre, en maîtrise, léger, l’ami joueur. Une coupe remplie à ras bord de bien, de santé, d’harmonie. Je vous enseigne l’ami créateur qui, dans toute circonstance, a toujours un monde accompli à offrir.

Et de même que le monde s’est déroulé pour lui, de même il s’enroule de nouveau pour lui. L’ami tient le fil de la vie par les deux bouts. Il sait que ce que nous appelons des contraires va toujours de pair. Il sait par exemple que le bien découle du mal, et que les buts proviennent du hasard. Il sait qu’il y a des forces qui le dépassent. Aussi se sent-il à l’aise dans le labyrinthe de la vie.

Voilà ce que je te souhaite : que ton présent soit guidé par l’avenir ; que tu n’organises pas ta vie en fonction de ton prochain, mais de ton plus lointain à venir. Ce que tu dois aimer dans ton ami, c’est l’homme à venir, l’homme le plus lointain : le surhomme. Le surhomme doit devenir la cause de toi-même. L’idée de surhomme doit guider l’ensemble de tes faits et gestes.

Mes frères, vous l’aurez compris : je ne vous conseille pas l’amour du prochain : je vous conseille l’amour du lointain, l’amour du surhomme.

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Vous vous pressez autour du prochain et avez de belles paroles pour cela. Mais je vous dis : votre amour du prochain est votre mauvais amour de vous-mêmes.

C’est vous-mêmes que vous fuyez vers le prochain et voudriez vous en faire une vertu : mais je perce à jour votre « désintéressement ».

Le Toi est plus vieux que le Moi : le Toi est sanctifié, mais pas encore le Moi : alors l’homme se presse vers le prochain.

Est-ce que je vous conseille l’amour du prochain ? Je préfère encore vous conseiller la fuite du prochain et l’amour du lointain !

Plus haut que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de ce qui est à venir ; je considère plus haut que l’amour des hommes l’amour des choses et des fantômes.

Ce fantôme, qui passe devant toi, mon frère, est plus beau que toi ; pourquoi ne lui donnes-tu pas ta chair et tes os ? Mais tu as peur et cours vers ton prochain.

Vous ne vous supportez pas vous-mêmes et ne vous aimez pas assez : alors vous voulez détourner le prochain vers l’amour et vous recouvrir d’or avec son erreur.

Je voudrais que vous ne supportiez pas toutes les sortes de prochains et leurs voisins ; ainsi devriez-vous créer vous-mêmes votre ami et son cœur débordant.

Vous vous invitez un témoin quand vous voulez dire du bien de vous-mêmes ; et quand vous l’avez détourné à penser du bien de vous, vous pensez vous-mêmes du bien de vous.

Il n’y a pas seulement celui qui parle contre son savoir qui ment, mais celui qui parle contre son ignorance ment d’autant plus. Et ainsi parlez-vous de vous-mêmes dans les relations et mentez à votre voisin en même temps qu’à vous-mêmes.

Voici comment parle le bouffon : « La fréquentation des hommes corrompt le caractère, particulièrement quand on n’en a pas. »

L’un va vers le prochain parce qu’il se cherche, l’autre parce qu’il voudrait se perdre. Votre mauvais amour de vous-mêmes fait de votre solitude une prison.

Ce sont les plus éloignés qui paient votre amour du prochain ; et dès que vous être cinq ensemble, il y en a toujours un sixième qui doit mourir.

Je n’aime pas non plus vos fêtes : j’y ai trouvé trop d’acteurs, et les spectateurs eux-mêmes se sont souvent comportés comme des acteurs.

Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l’ami. Que l’ami soit pour vous la fête de la terre et un pressentiment du surhomme.

Je vous enseigne l’ami et son cœur surabondant. Mais il faut s’entendre à être une éponge si on veut être aimé par des cœurs surabondants.

Je vous enseigne l’ami dans lequel le monde se présente comme accompli, une coupe du bien, – l’ami créateur, qui a toujours un monde accompli à offrir.

Et de même que le monde s’est déroulé pour lui, de même il s’enroule de nouveau ensemble pour lui, comme le devenir du bien par le mal, comme le devenir des buts à partir du hasard.

Que l’avenir et le plus lointain soit pour toi la cause de ton aujourd’hui : tu dois aimer dans ton ami le surhomme comme cause de toi-même.

Mes frères, je ne vous conseille pas l’amour du prochain : je vous conseille l’amour du lointain.

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. Seizième chapitre des « Discours de Zarathoustra » (« Première partie »). Les précédents se trouvent ici.

3 réponses à “De l’amour du prochain”

  • A. dit :

    Une question labyrinthique à la suite de la lecture de ce beau et violent texte:

    Le lointain n’est-il pas également, comme le prochain, un « Toi »? Ou serait-ce simplement un « Lui », au sens où le « Moi » n’est pas en rapport direct avec lui?

    Que se passe-t-il alors lorsque le « Moi » donne sa chaire et ses os au lointain fantôme? « Lui » devient-il « Moi »?

    Serait-ce ce « Lui-Moi » (et non « Toi » au sens du « Moi-dans-Toi-sans-Toi ») que Zarathoustra appelle ami au coeur surabondant?

    Et en allant encore plus loi: « Lui-Moi » ne pourrait-il pas comprendre également « Toi », si ce dernier n’est pas un moyen pour « Moi » de se chercher ou de se perdre, mais simplement un autre « Lui-Moi »?

  • Michysos dit :

    Tout ces réflexions me semblent trop compliquées.

    Zarathoustra indique selon moi simplement qu’il s’agit de se dépasser soi-même en direction du surhomme comme possibilité interne à nous-mêmes. Le fantôme et l’ami inventés en sont pour ainsi dire l’idée (tragique) qu’il s’agit de concrétiser.

  • A. dit :

    Exactement ce que je disais. Avec mes mots compliqués…

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