De la vertu qui donne, 1.

19 avril 2011 | Commentaires (0) | Zarathoustra

APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX À LA VILLE chère à son cœur, dont le nom est « la vache multicolore » – toujours au sens de l’immense organisme bariolé qui avale et digère tout sur son passage –, Zarathoustra s’en est allé, suivi, escorté par un cortège de disciples. A un carrefour, il s’est arrêté et leur a dit qu’il voulait maintenant marcher seul ; car il était un ami de la marche solitaire. C’est alors que ses disciples lui ont offert un cadeau en guise d’adieu : un bâton au manche en or, avec un serpent enroulé autour du soleil. Zarathoustra s’est réjoui du bâton et s’est appuyé dessus. Puis il a parlé en ces termes à ses disciples :

Dites-moi donc : savez-vous comment l’or est devenu la valeur suprême ? Je vais vous le dire : du fait qu’il est rare, inutile, brillant, et doux dans son éclat ; du fait qu’il est surabondamment riche et se donne toujours tel qu’il est.

Si l’or est devenu la valeur suprême, ce n’est pas pour lui-même, mais comme image de la vertu suprême, comme symbole de la plus grande force morale. Le regard de celui qui donne sans cesse brille en effet comme de l’or. Comme l’or, la brillance de son regard fait la paix entre les contraires les plus éloignés – entre le plus sombre et le plus clair, le plus passif et le plus actif, la lune et le soleil.

A l’instar de l’or, la vertu suprême est rare et inutile ; elle est brillante et douce dans son éclat : la vertu suprême est une vertu qui donne sans compter.

En vérité, je vous devine bien, mes disciples ; comme moi, vous aspirez à la vertu de l’or, à la vertu qui donne. Qu’auriez-vous en commun avec les animaux sournois et sauvages que sont les chats et les loups ?

Vous avez soif de devenir vous-mêmes des offrandes et des dons. Raison pour laquelle vous entassez toutes les richesses dans votre âme. Pris que vous êtes par une débordante volonté de donner, vous vous enrichissez en proportion : vous récoltez dans votre âme tout ce que vous pouvez.

Si votre âme aspire de manière insatiable à tous les trésors et joyaux, c’est que votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner.

Comme une source, vous n’avez de cesse de vous ressourcer et de vous répandre, vous contraignez toutes les choses à venir vers vous, à entrer en vous : vous les incorporez pour mieux les laisser rejaillir, comme les dons de votre amour.

En vérité, un tel amour qui donne, une telle source surabondante ne peut faire autrement qu’être en même temps le brigand de toutes les valeurs : la canaille, le voleur, le pilleur de toute mesure, de toute norme idéale, de tout jugement traditionnel. Un tel trop-plein d’amour est si loin au-dessus des valeurs existantes qu’il apparaît comme un égoïsme. Mais pas n’importe quel égoïsme. Un égoïsme que j’appelle sain et sacré, tant il est marqué par la débordante richesse des forces de vie elles-mêmes.

Il se distingue ainsi de cet autre égoïsme, courant, marqué par la pauvreté de la subjectivité individuelle : l’égoïsme affamé, qui veut toujours voler ; l’égoïsme des malades, de ceux qui souffrent du manque : l’égoïsme malade.

Lui, c’est avec l’œil du voleur qu’il regarde tout ce qui brille. C’est avec l’avidité de la faim, de la jalousie, qu’il juge celui qui est riche en nourriture. Et toujours il se glisse autour de la table de ceux qui donnent. Et partout il est prêt à avaler ce qui est gratuit.

Un tel désir, un tel œil n’exprime rien d’autre que la maladie : une invisible dégénérescence. C’est l’avidité de voleur de cet égoïsme malade qui s’exprime dans ce corps dévoré de maladie.

Dites-moi, mes frères : que considérons-nous comme le mauvais et le pire ? N’est-ce pas la dégénérescence ? Le retour en arrière, le déclin de l’homme en l’animal, voire en machine ? Et partout où manque l’âme qui donne, où la surabondance de vie et l’amour font défaut, nous soupçonnons de la dégénérescence.

Vous le savez, notre chemin s’élève par-dessus l’espèce vers la sur-espèce : nous voulons surmonter l’homme et avancer en direction du surhomme. Telle est notre expérience du monde, tel est le sens que nous donnons à la vie. Le sens contraire, le sens dégénéré, égoïste, malade, qui dit « Tout pour moi », nous apparaît quant à lui comme une épouvante. Un retour en arrière : une dégénérescence de l’homme en animal, voire en machine.

Oui, notre sens vole vers le haut : nous cherchons à nous dépasser, à nous surmonter. Notre sens est ainsi un symbole de notre corps : le symbole d’une élévation, d’un dépassement de soi. Et les symboles de telles élévations ne sont autres que les noms des vertus. Les nouvelles valeurs doivent provenir de là : de la débordante richesse de vie qui se dépasse soi-même. Telle qu’elle le fait dans le corps sain.

C’est ainsi que le corps traverse l’histoire : comme corps en devenir, comme corps en lutte, comme corps qui se bat, se surmonte. Et l’esprit – qu’est-ce que l’esprit pour le corps ? Le héraut, le messager de ses combats et de ses victoires : un compagnon et un écho.

Tous les noms du bien et du mal sont des symboles : des mots qui renvoient à autre chose, qui rassemblent deux choses qui se font écho. Comme tels, ils n’expriment rien, ne disent rien, mais font simplement signe. Comme l’oracle de Delphes, qui ni ne dit, ni ne cache, mais fait signe. Seul le fou veut pouvoir déterminer et utiliser une fois pour toutes les noms des vertus, en posséder un véritable savoir pratique. Mais au fond il s’égare dans un monde abstrait, loin de toute expérience. Au fond il est malade.

Ne manquez pas, mes frères, de considérer chaque heure, chaque instant où votre esprit veut parler en symboles, en images : c’est là que se trouve l’origine de votre vertu. Non pas dans la pensée rationnelle, mais dans la pensée métaphorique.

Voilà que votre corps est élevé et ressuscité. Voilà qu’avec son exaltation, son enthousiasme, il charme l’esprit, de sorte qu’il devienne créateur, appréciateur, amant et bienfaiteur de toutes choses.

Quand votre cœur bouillonne, large et plein, pareil à un torrent. Quand il est une bénédiction et un danger pour ceux qui sont à proximité : c’est là que se trouve l’origine de votre vertu. Non pas dans l’esprit rationnel, mais dans le cœur débordant.

Quand vous vous élevez au-dessus de l’éloge et du blâme, quand vous êtes comme la nature, en même temps indifférents aux réactions d’autrui et pris par une volonté de force surabondante qui veut commander à toutes choses, telle une volonté d’amant : c’est là que se trouve l’origine de votre vertu. Non dans vos buts rationnels, mais dans vos pulsions de vie.

Quand vous méprisez l’agréable et le lit confortable, quand vous n’avez pas peur de souffrir et n’avez d’autre désir que de faire votre lit loin des mous, des malades, des jouisseurs : c’est là que se trouve l’origine de votre vertu.

Quand vous êtes pris par une unique volonté, portés par une force supérieure qui ne vous laisse pas de choix, quand vous êtes possédés par un tournant du regard, une folie de toute urgence et de toute nécessité : c’est là que se trouve l’origine de votre vertu.

En vérité, votre vertu est un nouveau bien et mal ! En vérité, elle est la voix d’un nouveau grondement profond et d’une nouvelle source ! Non pas celle de la morale traditionnelle, qui repose sur la faiblesse, la maladie, le manque, l’aspiration à une vie idéale, finalement abstraite, absolue, détachée de toute vie, mais celle de la vie en sa surabondance propre.

Elle est puissance, cette nouvelle vertu. Non pas faiblesse, non pas dégénérescence, mais puissance, élévation. Elle est une pensée souveraine, toute de maîtrise, de l’ordre du dépassement. Et autour d’elle s’enroule une âme intelligente : elle est un soleil en or, autour duquel s’enroule le serpent de la connaissance.

***

Traduction littérale

Quand Zarathoustra avait fait ses adieux à la ville qui était chère à son cœur et dont le nom était « la vache bariolée » – il a été suivi par beaucoup de personnes qui s’appelaient ses disciples et ils lui ont fait cortège. Les voilà qui sont arrivés à un carrefour : Zarathoustra leur a alors dit qu’il voulait maintenant marcher seul ; car il était un ami de la marche solitaire. Mais ses disciples lui ont tendu en guise d’adieu un bâton sur le manche en or duquel se trouvait un serpent enroulé autour du soleil. Zarathoustra s’est réjoui du bâton et s’est appuyé dessus ; il a ensuite parlé en ces termes à ses disciples :

Dites-moi donc : comment l’or est-il devenu la valeur suprême ? Du fait qu’il n’est pas commun, et inutile, et brillant et doux dans son éclat ; il se donne toujours.

Ce n’est que comme image de la vertu suprême que l’or est devenu la valeur suprême. Comme l’or luit le regard de celui qui donne. La brillance de l’or fait la paix entre la lune et le soleil.

La vertu suprême n’est pas commune, et inutile, elle est brillante et douce dans son éclat : une vertu qui donne est la vertu suprême.

En vérité, je vous devine bien, mes disciples ; vous aspirez, comme moi, à la vertu qui donne. Qu’auriez-vous en commun avec les chats et les loups ?

Telle est votre soif, devenir vous-mêmes des victimes et des cadeaux : et c’est pourquoi vous avez la soif d’entasser toutes les richesses dans votre âme.

C’est insatiable que votre âme aspire aux trésors et aux joyaux, parce que votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner.

Vous contraignez toutes les choses à venir vers vous et en vous, pour qu’elles rejaillissent de votre source comme les dons de votre amour.

En vérité, un tel amour qui donne doit devenir le brigand de toutes les valeurs ; mais j’appelle sain et saint cet égoïsme. –

Il existe un autre égoïsme, trop pauvre, affamé, qui veut toujours voler, l’égoïsme des malades, l’égoïsme malade.

Avec l’œil du voleur il regarde tout ce qui brille ; avec l’avidité de la faim, il mesure celui qui est riche en nourriture ; et toujours il glisse autour de la table de ceux qui donnent.

La maladie parle à partir d’un tel désir et une invisible dégénérescence ; du corps dévoré de maladie parle l’avidité de voleur de cet égoïsme.

Dites-moi, mes frères : qu’est-ce que nous considérons comme le mauvais et le pire ? N’est-ce pas la dégénérescence ? – Et nous soupçonnons toujours de la dégénérescence là où manque l’âme qui donne.

Notre chemin monte, par-dessus l’espèce vers la sur-espèce. Mais le sens dégénéré nous est une épouvante qui dit : « Tout pour moi. »

Notre sens vole vers le haut : il est ainsi un symbole de notre corps, le symbole d’une élévation. Les symboles de telles élévations sont les noms des vertus.

C’est ainsi que le corps traverse l’histoire, un corps qui devient et qui se bat. Et l’esprit – qu’est-il pour lui ? Le héraut de ses combats et de ses victoires, un compagnon et un écho.

Des symboles sont tous les noms du bien et du mal : ils n’expriment pas, ils ne font que signe. Un fou celui qui veut un savoir à leur propos.

Considérez, mes frères, chaque heure où votre esprit veut parler en symboles : là est l’origine de votre vertu.

Votre corps est là élevé et ressuscité ; avec son exaltation, il charme l’esprit, de sorte qu’il devienne créateur et appréciateur et amant et bienfaiteur de toutes choses.

Quand votre cœur bouillonne, large et plein, pareil au torrent, une bénédiction et un danger pour les riverains : là est l’origine de votre vertu.

Quand vous vous élevez au-dessus de l’éloge et du blâme, et que votre volonté veut commander à toutes choses, telle une volonté d’amant : là est l’origine de votre vertu.

Quand vous méprisez l’agréable et le lit mou et ne pouvez faire votre lit assez loin des mous : là est l’origine de votre vertu.

Quand vous êtes l’être voulant d’Une volonté et que ce tournant de toute détresse s’appelle pour vous nécessité : là est l’origine de votre vertu.

En vérité, elle est un nouveau bien et mal ! En vérité, la voix d’un nouveau grondement profond et d’une source nouvelle !

Elle est puissance, cette nouvelle vertu ; elle est une pensée souveraine, cette vertu qui donne ; et enroulée autour d’elle une âme intelligente : un soleil en or, et enroulé autour de lui le serpent de la connaissance.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. Première partie du vingt-deuxième et dernier chapitre de la « Première partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les précédents se trouvent ici.


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