Sur le mont des oliviers

21 février 2012 | Commentaires (0) | Zarathoustra

DURANT L’HIVER, UN HÔTE DIFFICILE vient s’installer chez moi à la maison : le froid. Dès qu’il arrive, il me sert la main en signe d’amitié – et voilà que j’ai mes mains qui virent au bleu.

Certes, comme toute chose, je l’honore, cet hôte difficile, mais je le laisse aussi volontiers assis seul chez moi. Oui, il me plaît de l’abandonner. Et c’est là chose aisée : pour se défaire de lui, il suffit de se mettre en mouvement, de marcher, de bien marcher ! Et pas seulement en pensées…

C’est les pieds chauds et les pensées chaudes que je quitte la maison et avance me mettre à l’abri du vent, vers le coin ensoleillé de mon mont des oliviers.

Et là, je ris de mon hôte sévère, non sans lui être en même temps reconnaissant de la bonne influence qu’il a sur mon chez moi durant mon absence : car il m’attrape encore les mouches et étouffe maints petits bruits qui se font entendre sinon. Oui, il a pour vertu de tout rendre calme.

Car il ne supporte pas qu’un moustique veuille chanter, mon hôte ; et moins encore qu’ils soient deux à vouloir le faire. Alors il leur glace le sang. Même la rue, il la rend solitaire, au point d’effrayer le clair de lune lui-même une fois la nuit venue.

Ah, il est un hôte dur ! Mais sa dureté ne m’empêche pas de l’honorer, bien au contraire. A la différence des délicats, qui ne visent que le bien-être, le confort, l’agréable, la chaleur, je le prends comme il est, moi – et suis loin de prier le dieu du feu, de m’agenouiller devant l’idole flasque, ventripotente du feu pour qu’elle me réchauffe le cœur et les membres.

Oui, je suis comme ça : je préfère encore claquer un peu des dents que de m’abaisser à prier des idoles, toute idole d’ailleurs, à commencer par les idoles fumantes, moites, en chaleur, tels les dieux du feu.

D’une manière générale, le froid m’est plus bénéfique que le chaud. Même quand j’aime quelqu’un, je le fais mieux – de manière plus ferme, plus tonique – l’hiver que l’été. Idem pour l’ennemi dont je me moque : je suis plus piquant et plus cordial quand il fait froid, quand l’hiver est assis dans ma maison.

Plus cordial, vraiment, et ce même quand, transi de froid, je me vois contraint de ramper dans mon lit. Une fois là, terré sous les couvertures, mon bonheur a tôt fait de se mettre à rire, plein de malice et de pétulance. Et mon rêve menteur lui-même – l’image de l’être rampant dans son lit – se met alors à rire.

Moi – un être rampant ? Jamais de la vie ! Jamais je n’ai rampé devant les puissants ! Et s’il m’est arrivé de plier, de mentir, je ne l’ai jamais fait par crainte ou par intérêt, mais toujours par amour. Je me suis toujours laissé guider par l’amour. Telle est la raison pour laquelle je suis joyeux, jusque dans mon lit d’hiver : j’aime mon hôte, j’aime mon lit – et tous deux me font rire.

Question lit, je ne suis bien entendu pas comme la plupart : un faible lit, dur, petit, inconfortable, me sied mieux qu’un grand lit douillet, riche, opulent. Oui, j’aime la pauvreté, le manque de moyens, à tel point que je suis volontiers jaloux de mon indigence. Or en hiver je n’ai nulle raison d’être jaloux, tant la pauvreté m’est alors fidèle.

Toutes les journées, je les commence en accomplissant une méchanceté : je me moque de l’hiver en prenant un bain froid, ce qui fait forcément grogner mon sévère ami de la maison.

Mon hôte, j’aime aussi le chatouiller avec une petite bougie de cire : pour qu’il ne reste pas immobile, replié sur lui-même, mais me laisse enfin voir le ciel de son demi-jour cendré.

Je suis en effet particulièrement méchant le matin, à la bonne heure, quand la ville se réveille, quand le seau d’eau tinte contre le puits et que les chevaux recommencent à hennir chaudement par les rues grises :

J’attends alors là, avec impatience, que le ciel lumineux s’ouvre enfin à moi, le ciel d’hiver à barbe de neige, ce vieillard à tête blanche, –

– le silencieux ciel d’hiver, qui est souvent si silencieux qu’il fait même taire son soleil !

Est-ce de lui que j’ai appris le long mutisme clair ? Ou est-ce lui qui l’a appris de moi ? Ou chacun de nous l’a-t-il inventé lui-même ?

Impossible de savoir ! Loin d’être unique, l’origine de toute bonne chose est toujours faite de mille plis et replis – et c’est de joie que toute bonne chose exubérante et malicieuse saute dans l’existence : comment serait-il possible qu’elle ne le fasse – que d’une manière, qu’une seule fois ?

Le long mutisme est lui aussi une bonne chose exubérante et malicieuse ; tout comme l’est le regard qui, pareil au ciel d’hiver, provient de derrière un visage clair aux yeux ronds :

Pareil au ciel d’hiver, j’ai en vérité bien appris cet art et cette malicieuse exubérance d’hiver qui consiste à se retenir, à faire taire son soleil et son inflexible volonté de soleil !

Telle est ma méchanceté et mon art préférés : que mon mutisme ait appris à ne pas se trahir, ne pas se dévoiler comme mutisme.

En faisant claquer des mots et des dés, je déjoue les gardiens solennels de la pensée et de la morale : ma volonté et mon but doivent échapper à ces sévères surveillants qui, sinon, mettraient tout en œuvre pour les empêcher de s’accomplir.

Si je me suis inventé le long mutisme clair, c’est à vrai dire pour que personne ne puisse voir ce qu’il y a au fond de moi, pour que personne ne puisse sonder ma dernière volonté.

Car je ne suis pas dupe : j’ai rencontré plus d’un être intelligent, plus d’un malin qui a voilé son visage et troublé son eau pour que personne ne voie à travers lui et dans lui.

Mais c’est paradoxalement justement chez lui que sont venus les plus malins, les méfiants et autres casseurs de noix : c’est justement en lui qu’ils ont pêché le poisson le plus caché !

Selon moi, les plus malins taciturnes sont bien plutôt les clairs, les braves, les transparents : leur fond est si profond qu’ils n’ont pas même besoin de voiler ou troubler quoi que ce soit ; même l’eau la plus claire ne le trahit pas. Aussi peuvent-ils parler en tout honnêteté : la plupart ne les comprendra de toute façon pas.

Toi, taciturne ciel d’hiver à barbe de neige, toi tête blanche aux yeux ronds au-dessus de moi ! Oh, toi, symbole céleste de mon âme et de sa malicieuse exubérance !

Ne dois-je donc pas me cacher pareil à quelqu’un qui a avalé de l’or, – pour éviter qu’on m’ouvre l’âme pour la vider ?

Ne dois-je donc pas porter des échasses, – pour éviter que tous ces envieux et souffrants autour de moi – voient mes longues jambes ?

Ces âmes enfumées, telles des chambres surchauffées, usées, moisies et ravagées par le chagrin, je dois les épargner : comment en effet leur jalousie pourraient-elles supporter ma joie !

Alors, je ne leur montre que la glace et l’hiver de mes sommets – et non toutes les ceintures de soleil dont s’enroule également ma montagne !

Et voilà que seuls les sifflements de mes tempêtes d’hiver parviennent à leurs oreilles – et ils ne remarquent même pas que, pareil aux vents du Sud ardents, lourds et brûlants, je vogue aussi sur des mers chaudes.

Conséquence : ils me plaignent ; je leur fais pitié. Même mes accidents et mes hasards leur font pitié. Et voici comment je leur parle : « Allez, laissez le hasard venir à moi ! Détrompez-vous : il est innocent comme un petit enfant ! »

A vrai dire, je suis obligé d’agir ainsi, contraint de placer autour de mon bonheur des accidents, des détresses d’hiver, des bonnets de peau d’ours polaires, des couvertures de ciel de neige : sinon comment pourraient-ils supporter mon bonheur ?

Comment pourraient-ils supporter mon bonheur, si je ne prenais pas moi-même leur pitié en pitié : si je ne m’apitoyais pas de la pitié à l’envers qu’éprouvent ces envieux et souffrants à mon égard !

Comment pourraient-ils supporter mon bonheur, si je ne soupirais et ne grelottais pas moi-même devant eux, si je ne me laissais pas moi-même envelopper dans leur pitié !

Telle est la sagesse de mon âme, sagesse d’exubérance malicieuse et de bienveillance : qu’elle ne cache pas mais montre au grand jour son hiver et ses tempêtes de glace ; qu’elle ne cache pas non plus ses engelures.

Il y en a pour qui la solitude est la fuite de celui qui est malade, l’abri dans lequel se réfugie celui qui ne supporte pas le monde tel qu’il est ; mais il y en a d’autres pour lesquels la solitude est justement la fuite devant les malades. Si ce dernier se réfugie dans la solitude, ce n’est pas par faiblesse, mais au contraire par force, pour préserver sa force.

Qu’ils m’entendent donc claquer des dents et soupirer face à la froideur du vent ! Qu’ils me prennent donc en pitié, tous ces pauvres et louches farceurs, tous ces polissons boiteux autour de moi ! De tels soupirs et claquements de dents me permettent encore de fuir devant leurs chambres chauffées, surchauffées – et par suite devant leurs flasques et ventripotentes idoles.

Qu’ils me prennent en pitié et soupirent devant mes engelures : qu’ils se lamentent encore en soufflant qu’« il va encore nous geler à la glace de la connaissance, le pauvre homme, tellement il est froid, tellement tout ce qu’il dit est piquant de froid ! »

Mais alors qu’ils s’agitent ainsi, moi, je marche en toute sérénité, en solitaire, l’esprit et les pieds chauds, de long en large sur mon mont des oliviers. Et dans le coin ensoleillé de mon mont des oliviers, à l’abri du vent, je chante et me moque de toute pitié.

Chant de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

L’hiver, un hôte fâcheux est assis chez moi à la maison ; mes mains sont bleues de sa poignée de main d’amitié.

Je l’honore, cet hôte fâcheux, mais le laisse volontiers assis seul. Je l’abandonne volontiers ; et, si on court bien, on se défait de lui !

Avec les pieds chauds et les pensées chaudes, je cours là où le vent se tient au calme, vers le coin ensoleillé de mon mont des oliviers.

Là, je ris de mon hôte sévère et lui suis encore reconnaissant qu’il m’attrape les mouches à la maison et fasse taire maints petits bruits.

Car il ne supporte pas quand un moustique veut chanter ou même deux ; il rend même la rue solitaire, de sorte que, la nuit, le clair de lune lui-même y soit effrayé.

Il est un hôte dur, – mais je l’honore, et ne prie pas, comme les délicats, l’idole ventripotente du feu.

Je préfère encore un peu claquer des dents que de prier des idoles ! – ainsi le veut ma manière. Et j’en veux particulièrement à toute idole du feu en chaleur, fumante, moite.

Qui j’aime, je l’aime mieux l’hiver que l’été ; je me moque mieux de mes ennemis et plus cordialement depuis que l’hiver est assis dans ma maison.

Cordialement, vraiment, même quand je rampe dans le lit – : terré là mon bonheur rit et s’ébat encore, rit encore mon rêve menteur.

Moi – un rampant ? Jamais je n’ai rampé devant les puissants ; et si jamais j’ai menti, j’ai menti par amour. C’est pourquoi je suis aussi content dans mon lit d’hiver.

Un faible lit me réchauffe plus qu’un riche, car je suis jaloux de ma pauvreté. Et c’est l’hiver qu’elle m’est la plus fidèle.

Je commence chaque jour par une méchanceté, je me moque de l’hiver en prenant un bain froid : ce qui fait grogner mon sévère ami de la maison.

J’aime aussi le chatouiller avec une petite bougie de cire : pour qu’il me laisse enfin sortir le ciel de son demi-jour cendré.

Je suis en effet particulièrement méchant le matin : à la bonne heure, quand le seau tinte contre le puits et que les chevaux hennissent chaudement par les rues grises : –

J’attends là avec impatience que le ciel lumineux s’ouvre enfin à moi, le ciel d’hiver à barbe de neige, ce vieillard et tête blanche, –

– le ciel d’hiver, le silencieux, qui souvent tait même son soleil !

Est-ce de lui que j’ai appris le long mutisme clair ? Ou est-ce lui qui l’a appris de moi ? Ou chacun de nous l’a-t-il inventé lui-même ?

L’origine de toutes les bonnes choses est faite de mille plis, – toutes les bonnes choses exubérantes sautent de joie dans l’existence : comment devraient-elles jamais ne le faire – qu’une fois !

Le long mutisme est aussi une bonne chose exubérante et, pareil au ciel d’hiver, regarder de derrière un visage clair et aux yeux ronds : –

– comme lui taire son soleil et son inflexible volonté de soleil, en vérité, j’ai bien appris cet art et cette exubérance d’hiver !

Ma méchanceté et art préféré est que mon mutisme ait appris à ne pas se trahir par le mutisme.

En faisant claquer des mots et des dés, je déjoue les gardiens solennels : ma volonté et but doit échapper à ces sévères surveillants.

Pour que personne ne voie dans mon fond et ma dernière volonté – pour cela je me suis inventé le long mutisme clair.

J’ai rencontré plus d’un malin : il a voilé son visage et troublé son eau pour que personne ne voie à travers lui et dans lui.

Mais c’est justement chez lui que sont venus les méfiants et casseurs de noix les plus malins : c’est justement à lui qu’on a pêché son poisson le plus caché !

Par contre les clairs, les braves, les transparents – ce sont pour moi les plus malins taciturnes : leur fond est si profond que même l’eau la plus claire – ne le trahit pas. –

Toi, taciturne ciel d’hiver à barbe de neige, toi tête blanche aux yeux ronds au-dessus de moi ! Oh, toi, symbole céleste de mon âme et de sa pétulance !

Ne dois-je pas me cacher pareil à quelqu’un qui a avalé de l’or, – de sorte qu’on ne m’ouvre pas l’âme ?

Ne dois-je pas porter des échasses, de sorte qu’ils ne voient pas mes longues jambes, – tous ces envieux et souffrants autour de moi ?

Ces âmes enfumées, chaudes comme des chambres, usées, moisies, ravagées par le chagrin – comment leur jalousie pourrait-elle supporter ma joie !

Alors je ne leur montre que la glace et l’hiver sur mes sommets – et non pas toutes les ceintures de soleil dont s’enroule ma montagne !

Ils n’entendent que siffler mes tempêtes d’hiver : met non pas que je vogue aussi sur des mers chaudes, pareil à des vents du Sud, ardents, lourds, brûlants.

Ils ont encore pitié de mes accidents et de mes hasards : – mais ma parole est la suivante : « Laissez le hasard venir à moi : il est innocent comme un petit enfant ! »

Comment pourraient-ils supporter mon bonheur si je ne posais autour de mon bonheur des accidents et des détresses d’hiver et des bonnets de peau d’ours polaires et des couvertures de ciel de neige !

– si je n’avais pas moi-même pitié de leur pitié : de la pitié de ces envieux et souffrants !

– si je ne soupirais et ne grelottais pas moi-même devant eux, et ne me laissais moi-même envelopper dans leur pitié !

Telle est la sage exubérance et bienveillance de mon âme, qu’elle ne cache pas son hiver et ses tempêtes de glace ; elle ne cache pas non plus ses engelures.

La solitude de l’un est la fuite du malade ; la solitude de l’autre la fuite devant le malade.

Ils peuvent bien m’entendre claquer des dents et soupirer face à la froideur du vent, tous ces pauvres farceurs de travers autour de moi ! Avec de tels soupirs et claquements de dents je fuis encore devant leurs chambres chauffées.

Ils peuvent bien compatir et soupirer avec moi sur mes engelures : « Il va encore nous geler à la glace de la connaissance ! » – ainsi se lamentent-ils.

Entre-temps je cours les pieds chauds de long en large sur mon mont des oliviers : dans le coin ensoleillé de mon mont des oliviers je chante et me moque de toute pitié. –

Chant de Zarathoustra.

***

Il s’agit là du sixième chapitre de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

Vos commentaires

What's this?

You are currently reading Sur le mont des oliviers at Michel Herren.

meta