Du fait de passer son chemin

4 mars 2012 | Commentaires (0) | Zarathoustra

C’EST AINSI, PAR DES VOIES DÉTOURNÉES, cheminant lentement à travers de nombreux peuples et toutes sortes de villes, que Zarathoustra retournait vers sa montagne et sa caverne. Et voici que, ce faisant, il est inopinément arrivé à la porte de la grande ville. Là, un bouffon écumant a bondi sur lui les mains écartée et s’est mis en travers de son chemin. Ce n’était nul autre que l’individu que le peuple appelait… « le singe de Zarathoustra ». Pourquoi ? Parce qu’il reprenait à Zarathoustra sa manière et le ton de ses discours et ne manquait jamais, dans ce qu’il disait et faisait, de puiser dans le trésor de sa sagesse. Voilà comment le bouffon a alors parlé à Zarathoustra :

« Oh Zarathoustra, c’est ici la grande ville : tu n’as rien à y chercher ; tu as bien plutôt tout à y perdre.

Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette boue ? Aie donc pitié de ton pied ! Crache plutôt sur la porte de ville et – passe ton chemin !

Ici, c’est l’enfer pour les pensées des solitaires : ici, les grandes pensées sont bouillies vivantes et la cuisson les réduit à trois fois rien.

Ici se décomposent toutes les grandes sensations : ici, seuls les cliquetis des petites sensations desséchées ont le droit de cliqueter !

Ne sens-tu pas qu’ici on tue et cuisine toute pensée saine ? Ne sens-tu pas encore venir vers toi l’odeur des abattoirs et des gargotes – mauvais restaurants – de l’esprit ? Cette ville ne dégage-t-elle pas la vapeur de l’esprit abattu ?

Ne vois-tu pas les âmes ratatinées pendre telles des chiffons mous et sales ? Et de ces chiffons, ils font encore des journaux !

N’entends-tu pas combien l’esprit est ici devenu simple jeu de mots ? L’esprit ne fait qu’éructer une répugnante rinçure de mots ! Et de cette rinçure de mots, ils font encore des journaux.

Ils se poussent, se traquent les uns les autres et ne savent pas vers où ! Ils se surchauffent parmi et ne savent pas pourquoi ! Ils font tinter leur fer blanc, utilisent toutes leurs armes ; ils font cliqueter leur or, étalent toutes leurs richesses. Mais sans même savoir pourquoi.

Ils sont froids, ils se cherchent de la chaleur dans l’alcool ; ils sont surchauffés, ils cherchent de la fraicheur auprès d’esprits glacées. Tous sont infectés et contaminés par l’opinion publique qui sans cesse les pousse à la débauche et les redresse.

Ici, tous les plaisirs et de tous les vices sont chez eux ; mais il y a ici aussi des vertueux, il y a beaucoup de vertu bien droite et bien installée :

Beaucoup de vertus bien droites et bien installées, pourvues de doigts pour écrire et d’une chair durcie par l’assise et l’attente, le tout béni par des petites étoiles sur la poitrine, insignes d’importance, et des filles empotées aux fesses plates.

Il y a ici aussi beaucoup de piété et beaucoup de bigotes friandises saliveuses, de pâtisseries flatteuses sous la houlette du Dieu des cohortes.

C’est bien « d’en haut » qu’est distillé l’étoile et la gracieuse salive ; et c’est vers le haut que se tend toute poitrine sans étoile. On courbe en même temps l’échine sous l’influence des hautes sphères et fait tout pour être reconnu par elles.

La lune a sa cour, son halo, et la cour a son nigaud : mais le peuple mendiant et toute vertu bien droite de mendiant prie tout ce qui vient de la cour.

« Je sers, tu sers, nous servons » – ainsi prie toute vertu bien droite, sous la houlette du souverain placé là-haut : pour qu’il épingle enfin une étoile bien méritée à sa maigre poitrine !

Mais la lune tourne encore autour de tout le terrestre : pareillement, le souverain tourne encore autour du plus terrestre – et le plus terrestre n’est autre que l’or des épiciers.

Le Dieu des cohortes n’est pas un dieu des lingots d’or ; au fond il se fiche de la richesse matérielle : le souverain pense, dispose, mais l’épicier – conduit, dispose ! C’est l’épicier qui, finalement, guide le monde ! Vous l’avez compris : il le fait par le nez et le porte-monnaie !

Au nom de tout ce qui, en toi, est clair, fort et bon, ô Zarathoustra ! Crache sur cette ville d’épiciers et fais demi-tour !

Ici, tout sang coule de manière pourrie, tiède et écumante dans les veines : crache sur la grande ville, grand dépotoir où toutes les lies moussent ensemble !

Crache sur la ville des âmes écrasées et des maigres poitrines, des yeux pointus, des doigts collants –

– sur la ville des importuns, des impertinents, des écrivassiers et des braillards, des ambitieux surchauffés –

– où s’amasse tout ce qui est cassant, indécent, lubrique, sombre et sur-tendu, ulcéré, conspirateur :

– crache sur la grande ville et fais demi-tour ! – –

*

Mais ici Zarathoustra a interrompu l’écumant bouffon et lui a fermé le caquet.

« Arrête enfin ! a crié Zarathoustra, tes propos et tes manières me dégoûtent depuis longtemps déjà !

Pourquoi es-tu encore ici, si la ville te déplaît tant ? Pourquoi as-tu habité si longtemps au bord du marécage, au point de devoir toi-même devenir grenouille et crapaud ?

Un sang marécageux, pourri et écumant, ne coule-t-il pas désormais aussi dans tes propres veines ; sinon comment se fait-il que tu te sois mis à coasser et à dénigrer ainsi ?

Pourquoi n’es-tu pas allé voir ailleurs si tu y étais ? Pourquoi n’es-tu pas allé dans la forêt ? Ou ne t’es-tu pas mis à labourer la terre ? La mer n’est-elle pas pleine de vertes îles ?

Je méprise ton mépris. Si tu m’as ainsi mis en garde, pourquoi ne t’es-tu pas toi-même mis en garde ?

C’est de l’amour seul que mon mépris et mon oiseau metteur en garde doivent prendre leur envol vers moi – non du marécage !

On t’appelle mon singe, toi, bouffon écumant : mais je t’appelle mon porc grognant : par ton grognement, tu finiras encore par me pervertir jusqu’à mon éloge de la bouffonnerie elle-même.

Qu’est-ce donc qui t’as en premier lieu fait grogner ? Que personne ne t’ai assez flatté : c’est pourquoi tu t’es assis à côté de cette immondice, pour que tu aies une raison de beaucoup grogner, –

– une raison de beaucoup de vengeance ! Car je t’ai bien deviné, bouffon vaniteux, toute ton écume n’est rien d’autre que vengeance et réactivité !

Mais moi, je ne suis pas un être de vengeance et de réactivité. Aussi ton propos de bouffon me nuit de bout en bout, même là où tu as raison ! Et même quand le propos de Zarathoustra aurait cent fois raison, tu me ferais toujours du tort avec mes mots ! »

Parole de Zarathoustra. Et Zarathoustra a alors regardé la grande ville, a soupiré et s’est tu longuement. Enfin, il a parlé ainsi :

*

Moi aussi, cette grande ville me dégoûte ; et pas seulement ce bouffon. Ici et là, il n’y a plus rien à faire ; c’est trop tard, tout est perdu. L’homme n’a plus d’influence sur les choses : il n’y a rien à améliorer, rien à aggraver.

Malheur à cette grande ville ! A vrai dire, je voudrais que les choses aillent plus vite : je voudrais déjà voir la colonne de feu dans laquelle elle sera finalement brûlée, réduite en cendres !

Car c’est comme ça : le grand midi ne viendra qu’après un tel incendie purificateur, de telles colonnes de feu. Car comme toute chose, la grande ville a son temps et son destin !

Mais voici l’enseignement que je te donne, à toi le bouffon, en guise d’adieu : là où on ne peut plus aimer, on doit – passer son chemin !

Parole de Zarathoustra, avant qu’il passe son chemin, et ce tant à côté du bouffon que de la grande ville.

***

Traduction littérale

C’est ainsi, par des voies détournées, cheminant lentement à travers de nombreux peuples et toutes sortes de villes, que Zarathoustra retournait vers sa montagne et sa caverne. Et voici que, ce faisant, il est aussi arrivé inopinément à la porte de ville de la grande ville : mais là, un bouffon écumant a bondi sur lui, les mains déployées, et s’est mis sur son chemin. C’était ce bouffon que le peuple appelait « le singe de Zarathoustra » : car il lui avait repris quelque chose de la tournure et le ton de ses discours et faisait aussi volontiers des emprunts du trésor de sa sagesse. Mais le bouffon a parlé en ces termes à Zarathoustra :

« Oh Zarathoustra, c’est ici la grande ville : tu n’as ici rien à chercher et tout à perdre.

Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette boue ? Aie donc pitié de ton pied ! Crache plutôt sur la porte de ville et – rebrousse chemin !

C’est ici l’enfer pour les pensées du solitaire : ici, de grandes pensées sont bouillies vivantes et réduites par la cuisson.

Ici se décomposent toutes les grandes sensations : ici seuls les cliquetis des petites sensations desséchées ont le droit de cliqueter !

Ne sens-tu pas encore les abattoirs et les gargotes de l’esprit ? Cette ville ne fait-elle pas de la vapeur de l’esprit abattu ?

Ne vois-tu pas les âmes pendre telles des chiffons mous et sales ? – Et ils font encore des journaux de ces chiffons !

N’entends-tu pas combien l’esprit est ici devenu un jeu de mots ? Il crache une répugnante rinçure de mots ! – Et ils font encore des journaux de cette rinçure de mots.

Ils se traquent les uns les autres et ne savent pas vers où ? Ils se surchauffent parmi et ne savent pas pourquoi ? Ils tintent avec leur fer blanc, ils sonnent avec leur or.

Ils sont froids et se cherchent de la chaleur dans l’alcool ; ils sont surchauffés et cherchent de la fraicheur auprès d’esprits glacées ; ils sont tous infectés et contaminés par les opinions publiques.

Tous les plaisirs et vices sont ici à la maison ; mais il y a ici aussi des vertueux, il y a beaucoup de vertu adroite et installée : –

Beaucoup de vertus adroites, pourvues de doigts pour écrire et d’une chair dure pour s’asseoir et attendre, bénies par des petites étoiles sur la poitrine et de filles empaillées et sans fesses.

Il y a ici aussi beaucoup de piété et beaucoup de bigotes friandises saliveuses, de pâtisseries flatteuses devant le dieu des cohortes.

C’est bien « d’en haut » que goutte l’étoile et la gracieuse salive ; c’est vers le haut que se tend toute poitrine sans étoile.

La lune a son halo (sa cour) et la cour son nigaud : mais le peuple mendiant et toute adroite vertu de mendiant prie tout ce qui vient de la cour.

« Je sers, tu sers, nous servons » – ainsi prie toute vertu adroite en haut en direction du souverain : que l’étoile bien méritée s’épingle enfin à l’étroite poitrine !

Mais la lune tourne encore autour de tout le terrestre : ainsi tourne aussi encore le souverain autour du plus terrestre : – mais cela est l’or des épiciers.

Le dieu des cohortes n’est pas un dieu des lingots d’or : le souverain pense, mais l’épicier – conduit !

Auprès de tout ce qui en toi est clair et fort et bon, ô Zarathoustra ! Crache sur cette ville d’épiciers et fais demi-tour !

Ici tout sang coule de manière pourrie, tiède et écumante par toutes les veines : crache sur la grande ville qui est le grand dépotoir où toutes les lies moussent ensemble !

Crache sur la ville des âmes écrasées et poitrines étroites, des yeux pointus, des doigts collants –

– sur la ville des importuns, des impertinents, des écrivassiers et des braillards, des ambitieux surchauffés : –

– où s’amasse tout ce qui est cassant, indécent, lubrique, sombre sur-tendu, ulcéré, conspirateur :

– crache sur la grande ville et fais demi-tour ! – –

*

Mais ici Zarathoustra a interrompu l’écumant bouffon et lui a fermé la bouche.

« Arrête enfin ! a crié Zarathoustra, tes propos et tes manières me dégoûtent depuis longtemps déjà !

Pourquoi as-tu habité si longtemps au bord du marécage, au point de devoir toi-même devenir grenouille et crapaud ?

Un sang marécageux, pourri et écumant, ne coule-t-il pas désormais dans tes propres veines, pour que tu aies appris à coasser et à dénigrer ainsi ?

Pourquoi n’es-tu pas allé dans la forêt ? Ou n’as-tu pas labouré la terre ? La mer n’est-elle pas pleine de vertes îles ?

Je méprise ton mépris ; et si tu m’as mis en garde, – pourquoi ne t’es-tu pas toi-même mis en garde ?

C’est de l’amour seul que mon mépris et mon oiseau metteur en garde doivent prendre leur envol vers moi : mais non pas du marécage ! –

On t’appelle mon singe, toi bouffon écumant : mais je t’appelle mon porc grognant – par ton grognement tu finiras encore par me pervertir mon éloge de la bouffonnerie.

Qu’est-ce donc qui t’as en premier lieu fait grogner ? Que personne ne t’ai assez flatté : – c’est pourquoi tu t’es assis à côté de cette immondice, pour que tu aies une raison de beaucoup grogner, –

– une raison de beaucoup de vengeance ! Car je t’ai bien deviné, bouffon vaniteux, toute ton écume est vengeance !

Mais ton propos de bouffon me nuit, même où tu as raison ! Et quand le propos de Zarathoustra aurait même cent fois raison : tu ferais toujours du tort avec ma parole ! »

Parole de Zarathoustra ; et il a regardé la grande ville, a soupiré et s’est tu longuement. Enfin il a parlé ainsi :

*

Cette grande ville me dégoûte aussi, pas seulement ce bouffon. Ici et là il n’y a rien à améliorer, rien à aggraver.

Malheur à cette grande ville ! – Et je voudrais déjà voir la colonne de feu dans laquelle elle sera brûlée !

Car de telles colonnes de feu doivent précéder le grand midi. Car ceci a son temps et son propre destin ! –

Mais je te donne cet enseignement, toi le bouffon, en guise d’adieu : là où on ne peut plus aimer, on doit – passer son chemin !

Parole de Zarathoustra avant de passer à côté du bouffon et de la grande ville.

***

Il s’agit là du septième chapitre de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

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