Nous-autres les premiers-nés

1 juillet 2012 | Commentaires (0) | Zarathoustra

OH, MES FRÈRES, VOUS LE SAVEZ : depuis la nuit des temps, le premier-né est toujours un sacrifié. Or nous sommes nous-mêmes des premiers-nés : les premiers-nés d’un nouveau type d’hommes qui, au lieu de régresser au singe et à la machine à force d’aspiration à des idéaux préfabriqués, vise le surhomme.

Blessés par le commun des mortels, nous saignons sur des autels secrets ; condamnés par la vision du monde de la plupart, nous brûlons et rôtissons au nom des vieilles idoles et vieilles valeurs qui guident depuis la nuit des temps les hommes.

Etant donné que ce que nous avons de meilleur en nous est encore jeune et vigoureux, en plein devenir, les vieux gosiers en raffolent. Oui, notre viande est tendre, notre pelage est celui d’un agneau : comment serait-il possible que nous ne tentions pas les vieux prêtres des vieilles idoles !

Et ne nous en cachons pas : il habite encore en nous-mêmes, le vieux prêtre des vieilles idoles qui, pour son festin, se rôtit ce que nous avons de meilleur en nous. Ah, mes frères, comment serait-il possible que les premiers-nés ne soient pas sacrifiés !

Mais nous n’avons pas le choix ; nous sommes en même temps trop nouveaux et trop anciens. Voilà ce que veut notre nature de premiers-nés : qu’on soit sacrifié. Et en vérité, j’aime ceux qui ne veulent pas se conserver, ceux qui, justement, entendent être sacrifiés. Les hommes qui, comme le soleil, déclinent pour renaître à nouveau, je les aime de tout mon cœur : car au lieu de rester sur place, au lieu de rester, comme la plupart, fixés sur l’idéal qui les fait dégénérer au singe et à la machine, ils passent de l’autre côté, ils s’engagent en direction du surhomme.

***

Traduction littérale

Oh, mes frères, qui est un premier-né est toujours sacrifié. Or nous sommes des premiers-nés.

Nous saignons tous sur des autels secrets, nous brûlons et rôtissons tous en l’honneur de vieilles idoles.

Notre meilleur est encore jeune : cela tente les vieux gosiers. Notre viande est tendre, notre pelage n’est qu’un pelage d’agneau : – comment ne devrions-nous pas tenter les vieux prêtres des idoles !

Il habite encore en nous-mêmes, le vieux prêtre des idoles qui se fait rôtir notre meilleur pour son festin. Ah, mes frères, comment les premiers-nés ne devraient-ils pas être des sacrifiés !

Mais voilà comment le veut notre genre ; et j’aime ceux qui ne veulent pas se conserver. J’aime de tout mon amour les déclinants : car ils passent de l’autre côté. –

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Il s’agit ci-dessus de la partie 6 (sur 30) du douzième chapitre (« De vieilles et de nouvelles tables ») de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

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