Devenez durs !

3 janvier 2013 | Commentaires (0) | Zarathoustra

« POURQUOI ES-TU SI DUR ! – a demandé un jour le charbon de cuisine au diamant ; ne sommes-nous donc pas tous deux du carbone ? Ne sommes-nous pas de proches-parents ?

Pourquoi êtes-vous si mous ? Ô mes frères, voilà ce que moi, je vous demande : n’êtes-vous donc pas – mes frères ? Ne voulez-vous pas, comme moi, briser les derniers hommes, affronter la mer et voguer en direction du surhomme ?

Pourquoi, au lieu d’être durs, êtes-vous si mous ? Pourquoi, au lieu de vous endurcir, de vous renforcer, avez-vous tendance à mollir et à fléchir ? Pourquoi, au lieu d’être portés par l’acceptation et l’affirmation de toutes choses, y a-t-il tant de dénégation, de reniement dans votre cœur ? Pourquoi êtes-vous à ce point repliés sur vous-mêmes ? Pourquoi y a-t-il si peu de destin dans votre regard ?

Quoi ? Vous ne voulez pas être durs ? Vous ne voulez pas être des destins, des hommes inexorables ? Mais comment alors pourrions-nous faire équipe ? Comment alors pourrions-nous vaincre ensemble ?

Quoi ? Vous ne voulez être que mi-durs ? Votre dureté ne veut pas faire d’éclairs, ne veut pas séparer et découper les choses ? Comment alors pourrions-nous un jour créer ensemble ?

Vous le savez pourtant aussi bien que moi : les créateurs sont durs. Pour réaliser des œuvres, il faut être dur, et même plus très dur : trouver le bonheur d’être plus dur que les matériaux qu’on travaille. A vous donc de devenir durs et de trouver le bonheur de façonner de grandes choses ; d’être assez durs pour trouver le bonheur d’imprégner comme sur de la cire votre main sur des millénaires.

Assez durs pour trouver le bonheur de marquer la volonté qui règne depuis des millénaires ; pour écrire sur elle comme sur de l’airain, – ou sur n’importe quel métal plus dur et plus noble encore. Plus dur et plus noble ? Oui, car la noblesse et la dureté vont de pair : et seul le plus noble est totalement dur.

Après avoir brisé les anciennes tables de valeurs, après vous avoir fait embarquer sur votre haute mer, je place, ô mes frères, cette nouvelle table sur vos têtes : devenez durs !

***

Traduction littérale

« Pourquoi si dur ! – a dit un jour le charbon de cuisine au diamant ; ne sommes-nous donc pas de proches-parents ? –

Pourquoi si mous ? Ô mes frères, voilà ce que je vous demande : n’êtes-vous donc pas – mes frères ?

Pourquoi si mous, si mollissant et fléchissant ? Pourquoi tant de dénégation, de reniement dans votre cœur ? Si peu de destin dans votre regard ?

Et ne voulez-vous pas être des destins et des inexorables : comment pourriez-vous avec moi – vaincre ?

Et si votre dureté ne veut pas faire des éclairs et séparer et découper : comment pourriez-vous un jour avec moi – créer ?

Car les créateurs sont durs. Et vous devez trouver que c’est du bonheur d’imprégner comme sur de la cire votre main sur des millénaires, –

– bonheur d’écrire sur la volonté de millénaires comme sur de l’airain, – plus dur que l’airain, plus noble que l’airain. Seul le plus noble est totalement dur.

Cette table, ô mes frères, je la place au-dessus de vous : devenez durs ! –

***

Il s’agit ci-dessus de la partie 29 (sur 30) du douzième chapitre (« De vieilles et de nouvelles tables ») de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

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