Forces de vie

13 août 2013 | Commentaires (0) | Pensées phusiques, Témoignages sur Dionysos

TulipePENSONS À UNE TULIPE. Impossible de ne pas se la représenter au moment où elle est la plus belle, la plus éclatante, la plus colorée : l’état dans lequel on la cueille, l’achète pour l’offrir ou la mettre dans un vase. Pourtant, ce n’est là que l’apparence qu’elle prend pendant un tout petit moment de son existence : quand, du simple bulbe au fond de la terre, elle est sortie vers la lumière, s’est faite tige, a fait naître un bourgeon, puis s’est finalement déployée en fleur, jusqu’à son stade d’éclosion suprême ; avant de se mettre à décliner et périr, pour redevenir simple bulbe.

L’image qui nous vient automatiquement en se figurant une tulipe, ou toute autre fleur, correspond au court moment où elle canalise ses dernières énergies ; l’instant suprême où elle se donne plus que jamais, en même temps pour repousser l’effondrement et surtout pour produire le meilleur d’elle-même : non pas les plus gros, les plus beaux ou les plus avantageux fruits pour l’homme, mais les plus utiles pour la vie : ceux porteurs des graines gages du plus bel avenir.

Toute éclosion, toute apparition procède d’une surabondante et mystérieuse volonté : d’un élan, d’un mouvement de croissance, de puissance et de sélection, qui vise somme toute à engendrer et produire des fruits. Si les circonstances le permettent, si tout s’agence comme il faut, si le hasard fait bien les choses, les graines de ces fruits parviendront à germer et à donner naissance à de nouvelles plantes, si possible toujours plus résistantes. Toute vie, tout déploiement de la vie ne vise somme toute que cela : l’engendrement, la (re)production et le développement de la vie ; d’une vie plus stable, plus forte, plus puissante, plus pleine, plus riche en possibilités, plus belle. Et il ne s’agit pas seulement de la vie du phénomène en question (la fleur), mais de celle du genre dans son ensemble (l’espèce tulipe) : de la perpétuation, du développement et du renforcement du genre et par là de la vie en général.

Sélection naturelle

Portés qu’ils sont par une puissante et sélective volonté de croissance et de production, les phénomènes de la nature se purifient eux-mêmes. C’est imparable : tout ce qui n’a pas la force d’apparaître, de croître, et donc de vivre, est voué à la dégénérescence et à la stérilité, pour finir par disparaître dans la mort et laisser la place à d’autres possibilités d’existence. Ne supportant pas ce tragique état de fait, assoiffé de lumière et d’une vie meilleure, sans défaut ni faille, l’homme occidental trouve dans la raison un moyen de parer à sa faiblesse, à sa souffrance et à son risque de déclin. Sa puissante raison lui permet d’organiser et de canaliser les forces de vie qui ne cessent de le chahuter ; et même de se fabriquer tous les moyens et artifices possibles et imaginables pour se mettre toujours davantage à l’abri des dangers de la vie.

Procédant de la sorte, il rencontre certes quantités de succès qui lui permettent de croire en sa réussite et le poussent à poursuivre aveuglément sur cette voie, mais au fond il s’illusionne : ce qu’il considère comme une voie royale est à vrai dire une voie de garage. Exploitant à son profit les forces de la nature, aveuglé par la lumière et par l’idéal auquel il aspire, et pris dans un mouvement de progrès et d’efficacité sans nuances, il ne se rend pas compte qu’il n’a de cesse d’amputer la vie de sa ressource, de le rendre toujours plus artificielle et de la dessécher et l’appauvrir toujours plus avant. Et la tulipe de devenir une fleur en plastique. Et l’homme, croyant parer à sa faiblesse et à son manque de vie, préférant la fadeur à l’intensité, de se déraciner, se dessécher, s’automatiser et s’éloigner toujours plus de la vie en sa nature propre.

Heureusement, il ne s’agit que de la vie du phénomène en question (l’homme), plus particulièrement d’un genre d’homme singulier (l’homme occidental), et non de la vie et de la volonté en général, qui continue malgré tout, inlassablement, et même de plus belle, à s’inventer de nouvelles possibilités d’existences, toujours plus fortes, plus pleines, plus riches, plus belles et… plus dangereuses.

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