Entretien avec les rois, 2.

15 septembre 2013 | Commentaires (0) | Zarathoustra

tache-de-sangEntretien avec les rois – 2SUR LA MÊME LONGUEUR D’ONDE que Zarathoustra, les rois se sont délectés du poème et des rimes qu’il a proférés à propos du climat de faiblesse et de destruction dans lequel la tradition chrétienne-morale a vu le jour. Le roi de gauche n’a pas manqué de transmettre à Zarathoustra son contentement : « Ô Zarathoustra, comme nous avons bien fait de nous mettre en chemin pour te voir ! D’abord, nous avons hésité à le faire…

Car tes ennemis ne cessaient de nous montrer ton image dans leur miroir : et loin d’avoir la tête que tu as là, maintenant, devant nous, tu avais, dans leur miroir transfigurateur, le regard d’un diable au rire sarcastique. Tellement que nous avions peur de toi.

Mais les bassesses de tes ennemis n’ont servi à rien ! Notre dégoût de notre monde était bien trop grand pour que nous restions sur place. Et tu nous as toujours de nouveau piqués dans l’oreille et dans le cœur avec tes maximes et tes cruelles vérités. Et voilà ce que nous nous sommes mis à dire à quiconque cherchait à te présenter sous un mauvais jour : qu’importe à quoi il ressemble ! Ce qui compte, c’est qui il est et ce qu’il transmet !

Et au fond nous n’avons pas le choix : comment pourrions-nous ne pas l’écouter, lui qui enseigne des vérités telle celle-ci : « Vous devez aimer la paix, non pas pour elle-même, mais comme moyen vers de nouvelles guerres ; et vous devez aimer la paix courte, plutôt que la longue ! Guerre et paix sont en effet deux faces, deux moments de la même vie. Si la paix n’est pas une victoire sur la guerre, un moment exceptionnel qui permet de préparer de nouvelles luttes, de nouvelles possibilités de se dépasser soi-même, de s’élever au-dessus de son niveau habituel, elle n’est que fadeur, ennui et… mort.  »

Jamais personne n’a prononcé des paroles aussi martiales ; comme cette autre, par exemple : « Qu’est-ce qui est bien ? Non pas être gentil, poli, courber l’échine face aux lois morales idéalistes, mais être brave, courageux, accomplir sa tâche de guerrier, chercher à se dépasser soi-même, voilà qui est bien. Car c’est la bonne guerre, rondement, bravement menée, qui rend toute chose sacrée. En cherchant la paix perpétuelle, on ne fait que dénaturer la vie : on la prive de son mouvement, de ses va-et-vient, de ses tensions et rythmes propres. De sacrée et puissante qu’elle est, on la rend insignifiante, banale, sans contours, pâle, faible, plate. »

Ô Zarathoustra, ont alors poursuivi les deux rois en se rappelant ces sages paroles, le sang de nos ancêtres, le sang vif et sain de nos pères s’est mis à remuer dans notre corps. Tes propos nous font l’effet du printemps sur les vieilles barriques de vin ; nous voilà stimulés, ivres de vie ; voilà que, de plats que nous étions, nous repartons en fermentation.

Nos pères, loin d’aimer le calme plat, le confort, le farniente, aimaient la guerre : dans la vie, ils aimaient quand les glaives se croisaient, pareils à des serpents qui s’enlacent, tachetés de rouge-sang ; tout soleil de paix, de tranquillité, leur semblait fade et tiède. Et même plus : à la longue, la paix durable, la paix qui n’était en rien un chemin vers de nouvelles luttes, de nouvelles guerres, leur faisait même honte.

Ah, comme ils soupiraient, nos pères, quand ils voyaient, suspendus au mur, à titre de simple décoration, des glaives éclatants et déshydratés ! Des glaives, qui, comme eux, avaient soif de combat, soif de guerre. Car une épée, c’est comme les hommes de bien, les hommes courageux, ça veut boire du sang ; ça flamboie de désir de se battre et de faire couler le sang, pour qu’il en advienne quelque chose. »

Tandis que les rois parlaient de la sorte, avec ardeur, du bonheur de leurs pères, Zarathoustra n’a pas été assailli par une petite envie de se moquer de leur ardeur : car c’était visiblement des rois très différents de leurs pères, des rois très pacifiques, qu’il voyait devant lui ; de ceux qui ont des visages vieux et fins, de ceux qui ont été épargnés par les dangers de l’existence, par le risque, par l’engagement, par la guerre. Mais, au lieu de se moquer, Zarathoustra est parvenu à se maîtriser : « Allons !, a-t-il dit sans entrer plus avant dans la discussion, le chemin conduit là-bas ; là-bas se trouve la caverne de Zarathoustra ; et ce jour doit avoir une longue soirée, où vous aurez tout loisir de partager vos vues, où nous aurons tout loisir de partager nos vues ! Mais moi, là, je dois vous abandonner : je suis en route vers le bas, parce qu’un cri de détresse m’appelle ; un cri de détresse – apparemment celui de l’homme supérieur – qui me presse à vous quitter sans délai. »

Avant de s’en aller, Zarathoustra leur a encore soufflé ceci : « C’est un honneur pour ma caverne que des personnages de votre rang, des rois, veuillent bien s’y asseoir et m’y attendre. Mais ne soyez pas trop pressés, modère-t-il : vous n’êtes pas les seuls, et pas non plus les premiers sur la liste : vous allez sans doute devoir attendre un peu ; et peut-être même un long moment ! »

Et le voilà qui a continué encore, sur sa lancée, alors qu’il s’éloignait toujours davantage : « Mais qu’importe ! Attendre n’est pas un problème pour vous autres rois, non ?, tellement vous avez pris l’habitude de le faire. Où, en effet, aujourd’hui, apprend-on mieux à attendre qu’à la cour ? Parmi les innombrables vertus des rois, beaucoup ont certes disparu, voire même toutes, mais celle qui leur est restée ne s’appelle-t-elle pas justement aujourd’hui, savoir-attendre, savoir patienter ? Savoir attendre, patienter, ne rien faire, en espérant que les choses vont s’arranger toutes seules, sans le moindre effort, sans la moindre prise de risque ? »

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

epeeLes rois se sont délectés de ces rimes de Zarathoustra ; mais le roi de gauche a dit ceci : « Ô Zarathoustra, comme nous avons bien fait de nous mettre en chemin pour te voir !

Car tes ennemis nous ont montré ton image dans leur miroir : tu y avais le regard d’un diable au rire sarcastique : de sorte que nous avons eu peur de toi.

Mais qu’est-ce que ça a aidé ! Tu nous as toujours de nouveau piqués dans l’oreille et dans le cœur avec tes maximes. C’est alors que nous avons enfin parlé : qu’importe à quoi il ressemble !

Nous devons l’écouter, lui, qui enseigne : « Vous devez aimer la paix comme moyen vers de nouvelles guerres, et la paix courte davantage que la longue ! »

Jamais personne n’a prononcé des paroles si martiales : « Qu’est-ce qui est bien ? Etre brave est bien. C’est la bonne guerre qui rend toute chose sacrée. »

Ô Zarathoustra, à ces paroles, le sang de nos pères s’est remué dans notre corps : c’était comme le discours du printemps à de vieilles barriques de vin.

Nos pères aimaient la vie quand les glaives se croisaient, pareils à des serpents tachetés de rouge ; tout soleil de la paix leur semblait fade et tiède, mais la longue paix leur faisait honte.

Comme ils soupiraient, nos pères, quand ils voyaient au mur des glaives éclatants et déshydratés ! Comme eux ils avaient soif de guerre. Car une épée veut boire du sang et flamboie de désir. » – –

– Tandis que les rois parlaient ainsi avec ardeur du bonheur de leurs pères, Zarathoustra n’a pas été assailli par une petite envie de se moquer de leur ardeur : car c’était visiblement des rois très pacifiques qu’il voyait devant lui, de ceux qui ont de vieux et fins visages. Mais il s’est maîtrisé. « Allons !, a-t-il dit, le chemin conduit là-bas, là-bas se trouve la caverne de Zarathoustra ; et ce jour doit avoir une longue soirée ! Mais un cri de détresse m’appelle et me presse à vous quitter.

C’est un honneur pour ma caverne que des rois veuillent s’y assoir et attendre : mais vous allez toutefois devoir attendre longtemps !

Eh, qu’importe ! Où, aujourd’hui, apprend-on mieux à attendre qu’à la cour ? Et de toutes les vertus de rois, celle qui leur est restée ne s’appelle-t-elle pas aujourd’hui : savoir-attendre ? »

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit ci-dessus du troisième chapitre (2/2) de la « Quatrième et dernière partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas)Les autres chapitres et parties se trouvent ici.

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