L’illusionniste, 1.

18 novembre 2013 | Commentaires (0) | Zarathoustra

IllusionL’illusionniste-1Après avoir quitté le consciencieux de l’esprit, qui creuse en toute probité sa conscience, comme le fait la sangsue avec sa proie, Zarathoustra a continué son chemin vers le bas, en direction du terrible cri de détresse qu’il croit être celui de l’homme supérieur.

Alors qu’il contournait un rocher, il a tout à coup vu, non loin en-dessous de lui, sur le même chemin, un homme qui agitait ses membres – ses bras, ses jambes, sa tête – comme un fou furieux ; tellement qu’il a fini par tomber et s’écraser sur le sol. « Halte !, a alors dit Zarathoustra à son cœur. L’homme que je vois, là-bas, doit être l’homme supérieur : c’est de lui qu’est venu le terrible cri de détresse. Je n’ai pas de temps à perdre ; il faut que j’aille voir au plus vite si je peux faire quelque chose pour lui, s’il est possible de l’aider. »

Mais quand il est arrivé en courant sur place, loin de reconnaître un homme supérieur, il a trouvé un vieil homme tremblant, les yeux fixes, regardant droit devant lui, dans le vide, tel un possédé. Zarathoustra avait beau essayer de le redresser et de le remettre sur ses jambes, tous ses efforts étaient vains. Le malheureux était en si mauvais état qu’il ne semblait même pas remarquer que quelqu’un s’occupait de lui et lui venait en aide. Au contraire, il n’arrêtait pas de regarder autour de lui, le regard fixe, en faisant des grands gestes, touchants, comme quelqu’un qui est abandonné, isolé du monde entier et qui cherche à s’agripper à des ombres fantomatiques. Puis, après un moment, après moult tremblements, spasmes et autres contorsions, il s’est mis à gémir en proférant ces paroles :

Qui me réchauffe, qui m’aime encore ?
Donnez des mains brûlantes !
Donnez un brasero de cœur !

Par ces mots, le vieil homme a amorcé une longue plainte : un long délire poétique, dans lequel il expose, en une suite d’images claires-obscures, volontiers retorses, sa tragique situation d’homme seul, abandonné à lui-même dans un monde de souffrances. Sentant vaguement de la chaleur, remarquant confusément qu’on s’occupe de lui, il en demande davantage : il voudrait qu’on le réchauffe, qu’on l’aime… ; il voudrait sentir des mains chaudes sur son corps, des mains brûlantes ; sentir quelqu’un faire office de brasero, de chauffage pour son cœur. On le devine d’emblée : l’homme est en manque d’amour.

Puis, faisant retour sur lui-même, il s’est mis à décrire et dévoiler le mal dont il souffre :

Etendu sur le sol, frissonnant,
Pareil à un demi-mort, auquel on réchauffe les pieds –,
Secoué, ah !, de fièvres inconnues,
Tremblant devant des flèches glacées de gel acéré,
Traqué par toi, pensée !
Innommable ! Voilée ! Atroce !
Toi, chasseur de derrière les nuages !
Cloué au sol par tes éclairs,
Toi, œil narquois qui du fond des ténèbres m’épies : – voilà comment je gis,
Me plie, me tords, tourmenté
Par tous les éternels martyrs,
Frappé
Par toi, le plus cruel chasseur,
Toi, inconnu — dieu !

Le vieil homme est bien conscient de sa situation, pour le moins pénible et contrastée : le corps secoué de fièvres inconnues, brûlant, il tremble devant des flèches de glaces qui menacent de le transpercer : des flèches glacées, acérées, tranchantes, qui semblent provenir… de sa pensée elle-même. Malade, l’homme est en effet traqué par une terrible pensée ; une pensée qu’il appelle inconnue, innommable, atroce ; pensée insupportable, qui s’avère n’est autre que celle d’un… dieu. Non pas un dieu de lumière, de clarté, de bonté, de pureté, de paix, d’amour – tel le dieu chrétien –, mais un dieu de l’ombre, voilé, caché derrière les nuages ; un dieu qui l’épie du fond des ténèbres l’œil narquois, railleur, cruel ; et qui n’a de cesse de le foudroyer, de lui lancer des éclairs qui le clouent au sol.

Voilà pourquoi il git là, étendu à même la terre, frissonnant, pareil à un demi-mort. Voilà pourquoi il se plie, se tord de douleur face à tous les éternels martyrs que lui inflige la vie et ce dieu inconnu, qu’il nomme le plus cruel des chasseurs – et qui ressemble étrangement à… Dionysos, l’enfantin dieu artiste de la vie : de la joie et du plaisir certes, mais en l’occurrence surtout du malheur, de la souffrance et de la mort…

Alors que sa vie n’est plus que souffrance, l’homme rêve de confort, de soutien, d’amour, de bonheur. Mais, après s’être plaint de la sorte, il change soudain de cap. Aux antipodes de sa lamentation précédente, il s’adresse tout à coup au dieu dans un cri de défi. De but en blanc, il le prie de continuer à le martyriser :

Frappe plus profond !
Frappe une fois encore !
Transperce, mets ce cœur en pièces !
Pourquoi ces martyrs
Avec des chicots de flèches ?

Et voilà que son cruel interlocuteur – s’agit-il du dieu en question, ou alors de Zarathoustra, le vieil homme confond-il les deux ? – semble lui aussi changer d’attitude. C’est du moins ce qui se déduit de la suite de ses propos :

Que regardes-tu de nouveau,
Sans te fatiguer du tourment des hommes,
Avec des yeux d’éclairs de dieux malicieux ?
Tu ne veux pas tuer,
Seulement martyriser, martyriser ?
A quoi bon — me martyriser,
Toi, dieu inconnu, malicieux ? –

Le dieu inconnu, chasseur de derrière les nuages, paraît soudain s’intéresser à la proie qu’il tourmente : il la regarde de ses yeux vifs comme l’éclair, de ses yeux pareils à ceux, malicieux, des dieux grecs qui avaient pour avantage sur le dieu chrétien d’être espiègles et de posséder le rire. Loin de se lasser de martyriser les hommes – qu’il ne veut pas tuer, mais juste faire souffrir –, le voilà donc intrigué par l’animal cloué au sol qui lui tient tête.

Cherchant à comprendre ce qui lui arrive, l’homme interroge le dieu : « Que regardes-tu ? A quoi bon – me martyriser, Toi, dieu inconnu, malicieux ? » Pourquoi tant de souffrances lui tombent-elles dessus ? Lui qui a apparemment entrepris quantité de choses dans et pour cette vie. Et le dieu de s’approcher davantage encore ; non de quelques coup d’ailes de blanche colombe, mais en glissant vers lui tel un serpent. Ou est-ce Zarathoustra lui-même qui s’approche ainsi ? Pris de délire, on a de plus en plus l’impression que l’homme prend Zarathoustra lui-même pour le dieu en question. Impossible de savoir…

Hahah !
Tu t’approches en glissant ?
A un tel minuit ?…
Que veux-tu ?
Parle !

La confusion pousse le vieil homme très loin. Voilà qu’il se croit au milieu de la nuit, à minuit. Mais est-ce vraiment si absurde ? Non, on se rappelle le chant de minuit : le chant où le profond minuit dévoile la vérité ultime de la vie et indique dans quelle mesure la lumière du jour, avec ses belles apparences, sa logique, ses plaisirs, n’est somme toute qu’une infime partie de la réalité de l’existence, marquée par une terrible obscurité, une noirceur aussi douloureuse qu’insondable ; tellement que, selon la perspective de l’éternel retour du même, le moindre plaisir, la moindre trace de joie, de lumière – et donc de vie –, doit être vue comme une fête, comme une exception qui, à l’instar de tout ce qui apparaît, reviendra éternellement, toujours, à l’identique.

N’ayant pas reçu de réponse à ses questions, l’homme continue son interrogatoire. D’une part, on a le dieu qui, même que curieux, intéressé, ne se lasse pas de martyriser l’homme ; d’autre part l’homme, qui ne se lasse pas de questionner le dieu, quant à lui toujours plus intrigué par la réaction de l’homme…

Tu me pousses, m’étouffes, me presses,
Ah !, te voilà déjà beaucoup trop près !
Tu m’écoutes respirer,
Tu épies mon cœur,
Toi, jaloux !
— De quoi donc jaloux ?

Rapport animal : intrigué, le dieu pousse, presse, renifle l’homme, l’écoute respirer, épie son cœur. Est-il jaloux ? Mais de quoi donc un dieu pourrait-il être jaloux, vis-à-vis d’un homme ? Peut-être simplement du fait qu’il soit vivant, sensible, humain et… mortel. Et l’homme de repousser son divin interlocuteur, qui a tendance à exagérer, à s’approcher trop près ; tout à coup une échelle à la main…

Loin ! Loin !
A quoi bon l’échelle ?
Veux-tu entrer,
Dans le cœur pénétrer,
Dans mes plus secrètes
Pensées pénétrer ?

Toujours silencieux, le dieu devient des plus entreprenants. Avec son échelle – échelle du savoir, grâce à laquelle on peut, échelon par échelon, dépasser les montagnes d’ignorance –, le dieu paraît vouloir entrer dans le cœur du vieil homme, découvrir ce qui s’y trame, pour quoi et pour qui il bat ; pénétrer dans ses pensées les plus secrètes, savoir ce qu’il pense, qui il aime – et comment. C’est un comble : le dieu semble bel et bien… attiré, sinon amoureux. Mais voilà que l’homme ne le supporte plus et se met à insulter son soupirant :

Impudique ! Inconnu ! Voleur !
Que veux-tu t’extorquer par le vol ?
Que veux-tu t’extorquer en espionnant ?
Que veux-tu t’extorquer par la torture,
Toi, tortionnaire !
Toi — dieu-bourreau !

Le dieu n’a rien compris : l’amour ne s’arrache pas comme ça, par le vol, en espionnant ou torturant ! Rien ne s’obtient de la sorte, se dit l’homme.

Ou devrais-je, semblable au chien,
Me rouler devant toi ?
Me donnant, enthousiaste, hors de moi,
D’amour pour toi — frétiller ?

Alors que c’était le dieu qui apparaissait auparavant distant et espiègle, voilà que l’homme a pris le relais de sa moquerie et de sa dureté. Loin de se laisser faire, il lui tient tête. Il se rit de lui : jamais il ne se laissera faire ; jamais il ne sera son chien ; jamais il ne frétillera d’amour pour lui ! Toutes ses entreprises sont vaines : ça ne marche pas comme ça : ce n’est pas par le martyr, puis le frôlement, qu’on gagne le cœur des gens… Et voilà qu’il lui lance, révolté :

En vain !
Continue à transpercer !
Aiguillon le plus cruel !
Je ne suis pas un chien — seulement ton gibier,
Chasseur le plus cruel !
Ton plus fier prisonnier,
Toi, voleur de derrière les nuages…
Parle enfin !
Toi qui es caché tel l’éclair ! Inconnu ! Parle !
Que veux-tu, inconnu — dieu ?

L’homme redouble de défi et de résistance : il exhorte le dieu à le faire souffrir plus fort encore. Plutôt lui faire endurer tous les martyrs que de chercher à lui tourner autour, à se frotter à lui. Plutôt être son gibier, son prisonnier, son butin que son animal domestique.

Alors qu’il est resté complètement silencieux jusqu’ici, le dieu semble soudain avoir dit quelque chose ; mais quelque chose d’imperceptible à nos oreilles. Forcément : comme Zarathoustra, nous n’entendons que la plainte du vieil homme, sans apercevoir les figures qui émergent de son délire…

Comment ?
Une rançon ?
Que veux-tu comme rançon ?
Exige beaucoup — voilà ce que conseille ma fierté !
Et sois bref — voilà ce que conseille mon autre fierté !

Le dieu semble vouloir faire un marché avec l’homme ; lui faire payer la libération de son emprise. Mais, au lieu de plier, l’homme continue à lui tenir la dragée haute – et même toujours plus haute : contrairement aux attentes, sa fierté le prie d’exiger beaucoup, une grande rançon. Et ce n’est pas tout : il n’a pas qu’une fierté, mais deux : et cette seconde, railleuse, le prie d’être bref ; ce qui est évidemment un comble pour celui qui n’a pas pipé mot jusqu’à présent…

A ce stade, suite à on ne sait quel jeu encore, l’homme indique ce que nous avons à vrai dire compris depuis le début : le dieu est bel et bien tombé amoureux…

Hahah !
C’est moi — que tu veux ? Moi ?
Moi — tout entier ?…

A voir ses entreprises, ça ne fait pas de doute : le dieu aime l’homme ; il désire se fondre en lui, le posséder tout entier. Mais – du moins selon la perspective humaine, traditionnelle – le dieu s’y prend bien mal ! Et l’homme de se moquer de plus belle de son soupirant :

Hahah !
Et tu me martyrises, bouffon que tu es,
Tu brises par le martyre ma fierté ?

Le dieu n’a rien compris, ce n’est qu’un bouffon : au lieu de lui donner de l’amour, du calme, du confort, de la tendresse, comme il le voudrait, il le harcèle, le fait souffrir, au point de chercher à briser sa fierté, sa double fierté. Est-ce bien normal ? Le dieu ne confond-il pas tout ? La tension est à son comble.

Et l’homme, tout à coup, de craquer : après avoir résisté avec force et courage aux avances maladroites, et même brutales du dieu, la souffrance lui devient tout à coup trop grande. Et le voilà qui réengage sa plainte initiale :

Donne-moi de l’amour — qui me réchauffe encore ?
Qui m’aime encore ? — Donne des mains brûlantes,
Donne un brasero de cœur !
Donne-moi, le plus esseulé,
Fait de glace, ah !, de sept couches de glace
Même après des ennemis,
Enseignant à languir même après des ennemis,
Donne, oui, livre,
Ennemi le plus cruel,
Moi — toi ! — —

Nouveau changement de cap : si, suite à sa plainte du début, il s’est mis à défier le dieu, le poussant à le faire souffrir davantage ; voilà que, après lui avoir tenu tête, il retombe à son premier stade : d’être gémissant, larmoyant, sorte d’amoureux transi, romantique, en quête de calme et de confort. De fort qu’il s’était montré et semblait être devenu, l’homme se présente à nouveau faible, rêvant d’une vie meilleure, pour ainsi dire idéale : le revoilà qui souhaite ne plus souffrir, ne plus être seul, qui désire recevoir de la chaleur, de l’amour, etc.

Mais, à la différence de tout à l’heure, il semble toutefois avoir entre-temps intégré quelques flèches glacées décochées par le dieu : de brûlant, fiévreux qu’il était au début, le voilà qui se dit désormais froid, fait de glace, de sept couches de glace ; le voilà qui a appris à languir même après ce qu’il n’aime pas, ceux qui le font souffrir, ses ennemis, y compris bien sûr son cruel dieu chasseur.

De guerre lasse, l’homme rend soudain les armes. Finie la belle résistance, le superbe ton de défi. Le voilà qui a craqué ; le voilà prêt à se donner, à se livrer à son cruel ennemi ; le voilà prêt à recevoir son amour : « Donne, oui, livre, ennemi le plus cruel, moi – toi ! » Plutôt être mal entouré que pas entouré du tout ; plutôt être mal aimé, par un bourreau, une brute, que ne pas être aimé du tout… Voilà ce que se dit l’homme, dont l’idée de l’amour est plus forte que la réalité de la souffrance. Ou : que l’idée de l’absence de souffrance, l’idée de bonheur fait rêver d’amour idéal.

Mais il se fourvoie ; sa logique, humaine, idéaliste, n’est pas la bonne. En effet, contrairement à toute attente, le dieu, alors qu’il pourrait fondre sur sa proie, la posséder, ne se donne pas, ne se livre pas. Loin de là : en entendant ces propos, en le voyant flancher, filer, comme au début, un mauvais coton, le dieu s’en va, retourne derrière son voile de nuages. C’est du moins ce que nous déduisons des vers qui suivent :

Parti !
Il a lui-même fui,
Mon seul, dernier compagnon,
Mon grand ennemi,
Mon inconnu, —

Le dieu ne l’entend pas de cette oreille. L’amour, la fusion qu’il désire n’a rien à voir avec les attentes idéalistes de l’homme. Dès que ce dernier cesse de lui résister, dès qu’il baisse les armes, il perd tout son attrait, tout son charme. Et voilà que le dieu guerrier, son seul et dernier compagnon, va voir ailleurs s’il y est : ce qu’il aime, lui, le dieu de la vie et de la mort, c’est le jeu, la lutte, le combat, l’élévation au meilleur niveau – et non la satisfaction, le calme et le bonheur de la victoire…

Mais, à ce stade, l’homme se rend tout à coup compte, comme par un retour de l’instinct de vie, que c’est lui-même – et non le dieu – qui confond tout et se fourvoie : à vrai dire, c’est la vie comme telle qu’il doit aimer ; la vie ici et maintenant, avec toutes les souffrances qu’elle comporte, toutes les résistances qu’elle implique et tous les dépassements de soi qu’elle permet.

Soudain pris de peur qu’il soit déjà trop tard, que le dieu – comme incarnation de la vie en tant que telle – soit parti à tout jamais, il s’écrie, dans un nouveau cri de détresse :

Non ! Reviens !
Avec tous tes martyrs !
Vers le dernier de tous les solitaires
Oh, reviens !
Toutes mes larmes coulent
Vers toi !
Et ma dernière flamme de cœur
Vers toi s’élève !
Oh, reviens,
Mon dieu inconnu ! Ma souffrance ! Mon ultime — bonheur !

L’homme a fini par comprendre, par saisir qu’il faut tout accepter, tout affirmer ce que la vie divine nous donne : la vie dionysiaque ici et maintenant, en son va-et-vient tragique, avec toutes les souffrances et tous les problèmes qu’elle comporte ; et non la vie telle qu’on se l’imagine, telle qu’on l’espère, toute de calme, de bonheur, d’amour, de félicité.

Le voilà qui demande à son dieu d’amant de revenir, relevant par ses paroles mêmes son acceptation de la vie : toutes ses larmes d’homme coulent vers lui, son dieu, dans ses profondeurs cachées ; et sa dernière flamme de cœur, son dernier amour d’homme, de la sombre terre, s’élève vers lui, son dieu, dans ses hauteurs les plus éthérées.

L’union des contraires est consommée : l’homme est parvenu à se reconnaître lui-même en sa nature propre, comme simple partie du tout tragique de la vie. Le voilà qui accepte, affirme et désire l’amour et même la fusion avec son bourreau de dieu inconnu, avec la vie : la souffrance elle-même se dévoile comme le stimulant de la créativité, et représente finalement l’ultime bonheur permettant à l’homme de se confondre avec la vie divine.

***

Traduction littérale

images (1)Mais alors que Zarathoustra contournait un rocher, il a vu, non loin en-dessous de lui, sur le même chemin, un homme, qui agitait ses membres comme un fou furieux pour finir par tomber à plat ventre sur le sol. « Halte !, a alors dit Zarathoustra à son cœur, celui-là, là-bas, doit être l’homme supérieur, c’est de lui qu’est venu le terrible cri de détresse, – je veux voir s’il est là possible d’aider. » Mais quand il est arrivé en courant à l’endroit où l’homme était couché sur le sol, il a trouvé un vieil homme tremblant, aux yeux fixes ; et tous les efforts de Zarathoustra pour le redresser et remettre sur ses jambes étaient vains. Et le malheureux ne semblait pas non plus remarquer que quelqu’un était auprès de lui ; il a bien plutôt toujours regardé autour de lui en faisant des gestes touchants, comme quelqu’un qui est abandonné et isolé du monde entier. Pourtant, à la fin, après moult tremblements, spasmes et autres contorsions, il a commencé à gémir comme ça :

Qui me réchauffe, qui m’aime encore ?
Donnez des mains brûlantes !
Donnez un brasero de cœur !
Etendu sur le sol, frissonnant,
Pareil à un demi-mort, auquel on réchauffe les pieds –,
Secoué, ah !, de fièvres inconnues,
Tremblant devant des flèches glacées de gel acéré,
Traqué par toi, pensée !
Innommable ! Voilée ! Atroce !
Toi, chasseur de derrière les nuages !
Cloué au sol par tes éclairs,
Toi, œil narquois qui du fond des ténèbres m’épies : – voilà comment je gis,
Me plie, me tords, tourmenté
Par tous les éternels martyrs,
Frappé
Par toi, le plus cruel chasseur,
Toi, inconnu — dieu !

Frappe plus profond !
Frappe une fois encore !
Transperce, mets ce cœur en pièces !
Pourquoi ces martyrs
Avec des chicots de flèches ?
Que regardes-tu de nouveau,
Sans te fatiguer du tourment des hommes,
Avec des yeux d’éclairs de dieux malicieux ?
Tu ne veux pas tuer,
Seulement martyriser, martyriser ?
A quoi bon — me martyriser,
Toi, dieu inconnu malicieux ? –

Hahah !
Tu t’approches en glissant ?
A un tel minuit ?…
Que veux-tu ?
Parle !

Tu me pousses, me presses,
Ah !, déjà beaucoup trop près !
Tu m’écoutes respirer,
Tu épies mon cœur,
Toi, jaloux !
— De quoi donc jaloux ?
Loin ! Loin !
A quoi bon l’échelle ?
Veux-tu entrer,
Dans le cœur, pénétrer,
Dans mes plus secrètes
Pensées pénétrer ?
Impudique ! Inconnu ! Voleur !
Que veux-tu t’extorquer par le vol ?
Que veux-tu t’extorquer en espionnant ?
Que veux-tu t’extorquer par la torture,
Toi, tortionnaire !
Toi — dieu-bourreau !
Ou devrais-je, semblable au chien,
Me rouler devant toi ?
Me donnant, enthousiaste, hors de moi,
D’amour pour toi — frétiller ?

En vain !
Continue à transpercer !
Aiguillon le plus cruel !
Je ne suis pas un chien — seulement ton gibier,
Chasseur le plus cruel !
Ton plus fier prisonnier,
Toi, voleur de derrière les nuages…
Parle enfin !
Toi qui es caché tel l’éclair ! Inconnu ! Parle !
Que veux-tu, inconnu — dieu ?

Comment ?
Une rançon ?
Que veux-tu comme rançon ?
Exige beaucoup — voilà ce que conseille ma fierté !
Et sois bref — voilà ce que conseille mon autre fierté !

Hahah !
C’est moi — que tu veux ? Moi ?
Moi — tout entier ?…

Hahah !
Et tu me martyrises, bouffon que tu es,
Tu brises par le martyre ma fierté ?
Donne-moi de l’amour — qui me réchauffe encore ?
Qui m’aime encore ? — Donne des mains brûlantes,
Donne un brasero de cœur !
Donne-moi, le plus esseulé,
Fait de glace, ah !, de sept couches de glace
Même après des ennemis,
Enseignant à languir même après des ennemis,
Donne, oui, livre,
Ennemi le plus cruel,
Moi — toi ! — —

Parti !
Il a lui-même fui,
Mon seul, dernier compagnon,
Mon grand ennemi,
Mon inconnu,
Mon dieu-bourreau ! —

Non ! Reviens !
Avec tous tes martyrs !
Vers le dernier de tous les solitaires
Oh, reviens !
Toutes mes larmes coulent
Vers toi !
Et ma dernière flamme de cœur!
Vers toi s’élève !
Oh, reviens,
Mon dieu inconnu ! Ma souffrance ! Mon ultime — bonheur !

***

Il s’agit ci-dessus de la première partie (1/2) du cinquième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas)Les autres chapitres et parties se trouvent ici.

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