Dionysos joueur illusionniste

23 novembre 2014 | Commentaires (0) | Dionysos, Les Bacchantes

GuerrierRealimentation_604-641DDionysos vient d’intervenir pour la première fois explicitement dans sa cité d’origine. Après s’être fait entendre, de loin, aux bacchantes, il a fait trembler la terre et a lancé un éclair sur le palais du néfaste Penthée. Epouvantées, ses suivantes se sont jetées sur le sol.

Mais voilà que l’étrange étranger, qui s’est fait emmener dans les prisons du palais pour s’y faire séquestrer, en ressort tranquillement. D’emblée, il les félicite d’avoir su percevoir, reconnaître et réagir comme il fallait à la toute-puissance que Bacchios vient de mettre en œuvre en secouant et enflammant le palais du roi. Puis, il les exhorte, elles, les « femmes barbares » comme il les appelle – au sens où elles sont étrangères, non grecques, non affiliées à la ville de Thèbes – à se relever et à chasser le tremblement qui a assailli leur corps. Finie la peur, le danger est passé : la confiance est de mise !

Evidemment, les bacchantes ne manquent pas d’exprimer leur enthousiasme : les voilà qui s’exclament haut et fort face à ce qu’elles nomment – en écho au puissant éclair qui vient de s’abattre sur le palais – « la plus grande lumière », le plus grand éclat, la plus grande délivrance de l’évohé – fameux cri de rassemblement des fêtes bachiques. La joie est à son comble ! Comme il nous l’a indiqué lors de son arrivée à Thèbes, l’étrange étranger qui provoque l’ire de Penthée n’est nul autre que… Dionysos lui-même, sous apparence et forme humaine. C’est l’épiphanie du dieu !

Dionysos est bel et bien là, et vient rétablir l’équilibre dans la cité ! Forcément, la vue de l’étranger, leur maître et seigneur, comble les bacchantes de bonheur : sa venue vient mettre un terme à leur isolement solitaire, à l’exclusion dont elles sont victimes.

Puis, dans ce qui ressemble à un élan de sollicitude pour ses fidèles, le divin étranger s’enquiert de leur peur passée, de leur inquiétude quand, tout à l’heure, il était emmené à l’intérieur du palais pour se faire séquestrer. Bien sûr que les Bacchantes étaient découragées : en emprisonnant l’étranger, Penthée semblait prendre le meilleur sur leur guide, risquant de faire triompher sa stérilisante conception du monde sur la vie en sa nature exubérante. Qui aurait, alors, été leur gardien, leur protecteur, leur guide, si leur maître était aux fers ? Comment auraient-elles pu continuer à trouver leur chemin et la joie dans la vie ?

Heureux et rassuré, le chœur n’en est pas moins étonné. Comment l’étranger est-il parvenu à se libérer du sombre cachot dans lequel l’impie Penthée l’a fait jeter ? Comment s’est-il affranchi des fers ? Et l’étranger de répondre volontiers, non sans laisser deviner un sourire en coin : il s’est sauvé lui-même, facilement, sans peine, souligne-t-il. Mais le roi n’avait-il pas lié ensemble ses deux mains dans de solides lacets ? En ceci, précisément, leur maître a outragé l’outrageant Penthée : alors qu’il croyait l’attacher, alors qu’il était persuadé qu’il était en train de le ligoter, loin de le toucher, il ne faisait somme toute que nourrir l’espoir, l’illusion de le toucher et de l’enchaîner. Comment ? Aveuglé par son acharnement et sa volonté, il a trouvé un taureau près des râteliers où il a mené et enfermé l’étranger ; et c’est autour des membres de l’animal qu’il a noué ses liens : à ses genoux et sabots. Sans même se rendre compte qu’il ne s’agissait pas là d’un homme, de son homme, mais… d’un taureau – animal dionysiaque par excellence. Devenu fou, Penthée donnait tout ce qu’il avait dans le ventre, soufflant littéralement son thumos, son élan vital, hors de lui. Tout en faisant tomber de grosses gouttes de sueur sur le sol ; et en serrant rudement les dents sur ses lèvres : appliqué, crispé et colérique à la fois. Tout ça alors que l’étonnant étranger, lui, était présent, juste là, tout près, tranquillement assis, à regarder la scène se dérouler. Le contraste est fulgurant.

C’est à ce moment, continue à raconter le divin homme, que Bacchos a fait trembler la terre, a agité le palais en tous sens et a embrasé le tombeau de sa mère, Sémélé. Voyant ça, l’autre, le roi, l’humain, trop humain Penthée, a alors été victime d’une terrible illusion : il a vu son palais en feu. Il s’est mis à paniquer, à délirer, s’est précipité de-ci de-là, criant à tue-tête à ses esclaves d’apporter l’Achéloos tout entier pour éteindre l’incendie. L’Achéloos ? Oui, le plus grand fleuve de Grèce, qui ne coule à vrai dire nullement à Thèbes… Et chacun de ses esclaves de se mettre alors docilement à l’œuvre, mais en s’agitant et peinant en vain, étant donné que tout ceci n’était que chimère : au fond, seule la flamme du tombeau de Sémélé avait été ravivée. Et, bien sûr, avec elle – ainsi que les tremblements de terre, les grondements et l’éclat de l’éclair –, les souvenirs du terrible foudroiement qui avait jadis frappée Sémélé à mort.

Quand, tout à coup, Penthée a remarqué que son homme n’était plus dans la prison, hors de lui, il a immédiatement cessé de chercher à sauver son palais : sans délai, il a saisi sa sombre épée et s’est élancé à l’extérieur, à la poursuite de son homme tant détesté. Et le mystérieux étranger de devenir de plus en plus ambigu, de plus en plus joueur dans sa narration. Prétendant ne mettre en mots qu’une simple vision de sa part, fruit de sa propre perception, de sa seule impression, il s’amuse plus que jamais à brouiller les cartes. A ce qui lui semble, ajoute-t-il, sûr de rien – contrairement à ce qu’il en est de Penthée, sa vérité à lui n’est pas de l’ordre de la clarté, de l’ordre de la certitude –, à ce qui lui semble, à ce moment, Bromios a alors produit une lumière, une apparition à travers la cour. A ce qui lui semble, dit-il comme s’il n’était que le spectateur de ce qui était en train de se jouer, comme si le dieu et lui étaient deux personnes bien distinctes… Lueur étonnante que l’autre, le rationaliste Penthée, qui ne croit que ce qu’il voit, a pris pour son homme : faisant qu’il s’élance, se précipite l’arme à la main sur sa proie et perce comme d’un aiguillon l’éther, le brillant, le lumineux mirage. Tout en étant persuadé d’être en train d’égorger son indéfectible ennemi.

Et ce n’est pas tout : Bacchios lui a infligé plusieurs autres choses encore : en continuant à faire trembler la terre, il a fait s’effondrer le palais dans son ensemble. Pour se venger de l’arrogance, de la haine, de la violence de Penthée, il ne s’est pas contenté de détruire sa demeure, mais l’a ruiné lui aussi de fond en comble, lui, le roi, qui avait eu l’outrecuidance de prédire – ironique, et mesquin comme le sont les êtres trop sûrs d’eux – de prédire à l’étranger qu’il mourrait dans un amer transport bachique. Voilà que les rôles sont inversés : voilà que le roi le voit lui, le dieu, dans des liens d’un tout autre genre d’amertume : amertume tournée contre lui, le roi, victime du terrible jeu d’illusions et de folie du divin Dionysos. Outrage, en effet : le simple mortel qu’est Penthée a osé engager le combat contre… un dieu. Et pas n’importe quel dieu : contre Dionysos ! Forcément, en réitérant ses assauts contre ces leurres, le misérable éphémère qu’il est s’est fatigué, a fini par s’épuiser, et par être finalement contraint à laisser tomber l’épée et à renoncer.

« Quant à moi », poursuit l’étranger – continuant à jouer sur l’ambiguïté, la multiplicité de sa personne –, quant à Dionysos, donc, dans son apparence humaine, orientale, il est sorti tranquillement, calmement, du palais. Et s’est approché des bacchantes, pour les relever, les rassurer, s’enquérir d’elles, sans même se préoccuper du fâcheux Penthée, dont le dieu qu’il est n’a de toute façon rien à craindre.

A ce moment, soudain, le mystérieux étranger se tait et tend l’oreille : il lui semble entendre des bruits de pas, de pas lourds, s’approcher. En effet, un bruit de grosses chaussures se fait entendre. Le bruit de ces chaussures qu’on enfile quand on prend la route, pour ne pas ressentir les aspérités du sol, mais qui empêchent à la fois toute finesse, toute discrétion. On le comprend tout de suite : il s’agit de Penthée, du lourdaud Penthée, sur le point de les rejoindre.

Que dira-t-il ? Que racontera-t-il de tout ceci ?, s’enquiert, rieur, le divin étranger dénué de toute appréhension. De toute façon, quoi que le roi formule, Dionysos le supportera facilement. Même s’il arrivait en soufflant, en grondant grandement, expirant toute sa frustration et sa haine. Et l’étranger de conclure en ces termes, en digne dieu incarné en homme, présentant à tout un chacun sa ligne de conduite ; générale, et non seulement vis-à-vis de Penthée : c’est le propre d’un homme sage que de s’exercer à un bon caractère, de s’entraîner à être bien disposé, passionné et sensé à la fois, marqué par un calme, une tempérance, une modération des plus naturels.

*

Texte original (Bacchantes, 604-641) | Traduction

Texte_604-641DDIONYSOS

Ah, femmes barbares, tellement frappées de peur,
Vous êtes tombées sur le sol ? Ah, il semble que vous avez perçu que Bacchios
Agite en tous sens le palais de Penthée ! Allez bacchantes, relevez
Votre corps ! Chassez le tremblement de votre chair ! Ayez confiance, bacchantes !

CHŒUR

Ô toi, la plus grande lumière de l’évohé de nos fêtes bachiques !
Quelle joie de te voir dans ma désertique solitude !

DIONYSOS

Avez-vous été plongées dans le découragement, quand j’étais envoyé à l’intérieur ?
Quand j’étais jeté dans les prisons obscures de Penthée ?

CHŒUR

Oui, bien sûr ! Comment ne pas être découragé ! Qui était alors mon gardien, quand il t’arrivait malheur ?
Mais dis-moi : comment t’es-tu libéré de l’homme impie que tu as rencontré ?

DIONYSOS

Ho ho ho! Je me suis sauvé moi-même, facilement, sans peine.

CHŒUR

Mais ne t’a-t-il pas lié les mains, ne te les a-t-il pas enchaînées dans des lacets ?

DIONYSOS

Ho ho ho! Oui, mais en ceci précisément je l’ai outragé : alors qu’il lui semblait m’enchaîner,
Il ne nous a pas touché, ni ne nous a attaché, mais ne faisait que nourrir un espoir.
Ayant trouvé un taureau près des râteliers où il nous a enfermés après nous y avoir menés,
C’est autour de lui qu’il jetait des lacets : aux genoux et aux sabots des pieds.
(620) Tout ça en expirant son élan vital, le corps ruisselant de sueur,
Et se mordant les lèvres des dents. Quant à moi, présent là, tout près,
Tranquillement assis, je le regardais faire. C’est à ce moment
Que Bacchos est arrivé, et a fortement agité le palais. Et sur le tombeau de sa mère,
Il a mis le feu. Et à l’autre, à Penthée, voyant cela, il lui a semblé que le palais était en feu.
Il se précipitait de-ci de-là, ordonnant à ses esclaves d’apporter
L’Achéloos tout entier : et chaque esclave de se mettre à l’œuvre, et de peiner, forcément en vain.
Puis Penthée, renonçant à cette peine, comme si je m’étais enfui,
Après avoir saisi sa sombre épée à l’intérieur du palais, de se précipiter au-dehors.
Et là, à ce qu’il me paraît – je ne fais que dire ce que j’ai vu, donner mon avis –, Bromios
(630) A produit une lumière, une apparition à travers la cour. Et l’autre, Penthée, de s’élancer contre,
De se précipiter sur l’éther brillant, qu’il perçait comme d’un aiguillon, comme s’il m’égorgeait.
Outre cela, Bacchios de lui infliger encore ceci :
Il a fait s’effondrer le palais sur le sol. Ah, tout est ruiné!
Mes liens sont les plus amers, pour lui qui les voit. Et, par fatigue,
Renonçant à l’épée, Penthée de laisser finalement tomber. Bien sûr, contre un dieu, l’homme qu’il est
A osé engager le combat ! Quant à moi, tranquillement sorti
Du palais, je viens vers vous, sans me préoccuper de Penthée.
Mais, chut ! A ce qu’il me semble – une grosse chaussure, oui, une grosse chaussure fait du bruit dans le palais –,
Penthée est sur le point d’arriver ici même, sur le seuil. Que dira-t-il de tout ceci ?
(640) De toute façon, je le supporterai facilement, même s’il vient en soufflant grandement ;
C’est en effet le propre d’un homme sage que de s’exercer à un bon caractère, passionné et sensé à la fois, marqué par le calme et la tempérance.

*

Texte original (Bacchantes, 604-641) | Grec

ΔΙΟΝΥΣΟΣ

βάρβαροι γυναῖκες, οὕτως ἐκπεπληγμέναι φόβωι
πρὸς πέδωι πεπτώκατ’; ἤισθεσθ’, ὡς ἔοικε, Βακχίου
διατινάξαντος δῶμα Πενθέως· ἀλλ’ ἐξανίστατε
σῶμα καὶ θαρσεῖτε σαρκὸς ἐξαμείψασαι τρόμον.

ΧΟΡΟΣ

ὦ φάος μέγιστον ἡμῖν εὐίου βακχεύματος,
ὡς ἐσεῖδον ἀσμένη σε, μονάδ’ ἔχουσ’ ἐρημίαν.

ΔΙΟΝΥΣΟΣ

(610) εἰς ἀθυμίαν ἀφίκεσθ’, ἡνίκ’ εἰσεπεμπόμην,
Πενθέως ὡς ἐς σκοτεινὰς ὁρκανὰς πεσούμενος;

ΧΟΡΟΣ

πῶς γὰρ οὔ; τίς μοι φύλαξ ἦν, εἰ σὺ συμφορᾶς τύχοις;
ἀλλὰ πῶς ἠλευθερώθης, ἀνδρὸς ἀνοσίου τυχών;

ΔΙΟΝΥΣΟΣ

αὐτὸς ἐξέσωσ’ ἐμαυτὸν ῥαιδίως ἄνευ πόνου.

ΧΟΡΟΣ

οὐδέ σου συνῆψε χεῖρας δεσμίοισιν ἐν βρόχοις;

ΔΙΟΝΥΣΟΣ

ταῦτα καὶ καθύβρισ’ αὐτόν, ὅτι με δεσμεύειν δοκῶν
οὔτ’ ἔθιγεν οὔθ’ ἥψαθ’ ἡμῶν, ἐλπίσιν δ’ ἐβόσκετο.
πρὸς φάτναις δὲ ταῦρον εὑρών, οὗ καθεῖρξ’ ἡμᾶς ἄγων,
τῶιδε περὶ βρόχους ἔβαλλε γόνασι καὶ χηλαῖς ποδῶν,
(620) θυμὸν ἐκπνέων, ἱδρῶτα σώματος στάζων ἄπο,
χείλεσιν διδοὺς ὀδόντας· πλησίον δ’ ἐγὼ παρὼν
ἥσυχος θάσσων ἔλευσσον. ἐν δὲ τῶιδε τῶι χρόνωι
ἀνετίναξ’ ἐλθὼν ὁ Βάκχος δῶμα καὶ μητρὸς τάφωι
πῦρ ἀνῆψ’· ὁ δ’ ὡς ἐσεῖδε, δώματ’ αἴθεσθαι δοκῶν,
ἦισσ’ ἐκεῖσε κἆιτ’ ἐκεῖσε, δμωσὶν Ἀχελῶιον φέρειν
ἐννέπων, ἅπας δ’ ἐν ἔργωι δοῦλος ἦν, μάτην πονῶν.
διαμεθεὶς δὲ τόνδε μόχθον, ὡς ἐμοῦ πεφευγότος
ἵεται ξίφος κελαινὸν ἁρπάσας δόμων ἔσω.
κἆιθ’ ὁ Βρόμιος, ὡς ἔμοιγε φαίνεται, δόξαν λέγω,
(630) φῶς ἐποίησεν κατ’ αὐλήν· ὁ δ’ ἐπὶ τοῦθ’ ὡρμημένος
ἦισσε κἀκέντει φαεννὸν <αἰθέρ’>, ὡς σφάζων ἐμέ.
πρὸς δὲ τοῖσδ’ αὐτῶι τάδ’ ἄλλα Βάκχιος λυμαίνεται·
δώματ’ ἔρρηξεν χαμᾶζε, συντεθράνωται δ’ ἅπαν
πικροτάτους ἰδόντι δεσμοὺς τοὺς ἐμούς· κόπου δ’ ὕπο
διαμεθεὶς ξίφος παρεῖται· πρὸς θεὸν γὰρ ὢν ἀνὴρ
ἐς μάχην ἐλθεῖν ἐτόλμησ’. ἥσυχος δ’ ἐκβὰς ἐγὼ
δωμάτων ἥκω πρὸς ὑμᾶς, Πενθέως οὐ φροντίσας.
ὡς δέ μοι δοκεῖ (ψοφεῖ γοῦν ἀρβύλη δόμων ἔσω)
ἐς προνώπι’ αὐτίχ’ ἥξει. τί ποτ’ ἄρ’ ἐκ τούτων ἐρεῖ;
(640) ῥαιδίως γὰρ αὐτὸν οἴσω, κἂν πνέων ἔλθηι μέγα·
πρὸς σοφοῦ γὰρ ἀνδρὸς ἀσκεῖν σώφρον’ εὐοργησίαν.

*

Tous les passages précédents des Bacchantes se trouvent ici.

 

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