« Zone grise »

5 janvier 2016 | Commentaires (4) | Pensées athlétiques

Dopage sous contrôle médicalPENSÉE ATHLÉTIQUE | Nouvel épisode de notre série « Spécial dopage » du mardi. Prisonniers qu’ils sont d’un double système d’idées (naturalistes et technoscientifiques, humanistes et transhumanistes), les sportifs sont contraints de tenir un double discours : officiellement, ils sont parfaitement propres (naturels) ; officieusement, ils ingurgitent quantité de produits et de méthodes artificielles, qui tendent au dopage.

Cet article est le septième de notre série consacrée au dopage. Retrouvez tous nos billets liés à ce thème dans notre dossier « Dopage » sur ATHLE.ch.

Outre l’entraînement et le repos, on cerne couramment quatre moyens d’amélioration de la performance :

  1. La nutrition naturelle
  2. Les suppléments artificiels licites (ou non encore interdits)
    • Compléments alimentaires (protéines, hydrates de carbones et autres produits de synthèse)
    • Stimulants (boissons caféinées et boosters de tout genre)
    • Médicaments (anti-inflammatoires, antidouleurs, etc.)
    • Méthodes d’entraînement et ou de récupération (caissons pressurisés, tapis roulants, Alter G, etc.)
  3. Les autorisations d’usage à des fins thérapeutiques de substances et méthodes artificielles interdites (les ainsi nommés AUT)
  4. Les substances et méthodes artificielles interdites

Commentaire : au fur et à mesure que le sportif élève son niveau, il est intégré dans des structures de plus en plus professionnelles, qui le poussent à optimiser jusqu’au moindre des paramètres. Parfois jusqu’à l’excès. L’athlète a ainsi tôt fait de quitter la nutrition « naturelle » quotidienne (1.) et d’avoir recours à des suppléments « artificiels » pour améliorer ses performances. Il entre là dans ce qu’on appelle la « zone grise » (2. et 3.), vestibule du dopage (4.).

Perspective : rarement thématisée, la « zone grise » est d’importance du fait qu’elle représente le seuil du dopage. Seuil non seulement flou, mais encore variable selon les fédérations nationales et internationales : alors que certains produits et méthodes sont permis dans certains pays et certains sports, ils sont interdits dans d’autres. Outre ce déséquilibre international, le grand problème du dopage se dévoile au niveau des AUT, qui permettent aux athlètes bien entourés de prendre des produits et d’employer des méthodes interdites sous certificat médical.

Prochain épisode (mardi prochain) : « Le dopage sous contrôle médical ».

4 réponses à “« Zone grise »”

  • Aurélia dit :

    « au fur et à mesure que le sportif élève son niveau, il est intégré dans des structures de plus en plus professionnelles, qui le poussent à optimiser jusqu’au moindre des paramètres. Parfois jusqu’à l’excès. »

    Encore un coup d’un Apollon qui s’est laissé pervertir, ça : tout prévoir, tout limiter, ne rien laisser dépasser, ne pas laisser place à l’imprévu, à la douleur, à l’échec ; ne pas laisser la moindre possibilité de se « planter » en pleine performance… Je ne connais pas du tout le monde sportif mais pour tenter une analogie périlleuse (non dopée 😉 ), est-ce que le sport « dopé et lissé » ne ressemble pas à ces performances scéniques où le chanteur fait du play-back ? Il est faussement en direct… Or comment de véritables prouesses peuvent-elles être accomplies si le moindre risque de faillir (nous sommes des humains, pas des robots, et le transhumanisme que vous évoquiez est une farce dangereuse) nous est enlevé par ces drogues miraculeuses ? Oui, tout ça c’est de la triche…

    Mais que le sportif dopé aux anti-inflammatoires fasse gaffe ! Car les intestins sont fragiles, et même en pleine performance, et même avec toutes les protections gastriques du monde, Némésis et Dionysos ne sont jamais loin !

  • Michysos dit :

    Ah, ma chère Aurélia, je vous adore !

    Par contre, je dois vous décevoir pour ce qui est de votre analogie avec le chanteur en play-back. Le sport dopé est au contraire même plus excitant que le sport propre. Pensez à Lance Armstrong ou à d’autres énormes tricheurs (attrapés ou non) : leurs envolées, leur écrabouillage, leur style ! Impossible de ne pas jubiler en voyant leurs performances, leur autorité ; d’autant plus peut-être parce que, à chaque fois, à chaque instant, on attend la faille, on la traque –faille qui pourtant ne vient quasi jamais… Peut-être que ces imbéciles nous font (ou me fait, être idéaliste que je suis), par leur corps même, croire à de plus grandes possibilités humaines, ou alors même au… surhomme ? Est-ce que j’ose écrire ça ?

    En même temps, à bien y regarder, les sportifs dopés, vraiment dopés, ça se remarque : on sent toujours qu’il y a quelque chose qui cloche ; mais en même temps, on aime quand même, on veut aimer quand même…

    Tout autre chose : Jeudi prochain PHUSIS donne une conférence à Nantes (infos ici). Vous savez quoi ? J’aurais grand plaisir à vous rencontrer et à boire un coup à votre santé ! Pour info : je passe ensuite quelques jours du côté de la mer, avant de m’envoler dimanche en direction de ma Haute Helvétie natale.

  • Aurélia dit :

    Cher Michysos, merci pour vos éclaircissements ! Oh que non vous ne me décevez pas, j’ai tenté cette analogie que je savais périlleuse, j’y ai cru, j’ai essayé ; elle était foireuse, c’est pas grave, car je ris bien de ma touchante naïveté 😀 !

    Du reste, je ne suis pas du tout tournée vers le sport. Je ne le regarde pas à la télé ou via Internet et n’en pratique pas moi-même (le sport à l’école m’a sans doute bien dégoûtée… alors que le sport que l’on choisit et pratique librement n’a plus rien à voir bien sûr !). Bref : je ne connais rien au sport ! Tout au plus m’est-il arrivé de regarder avec un certain intérêt des matches de tennis (seul sport dont je connaisse les règles…), de basket ou de hand. Quant au foot… je dois « l’endurer » depuis ma plus tendre enfance et encore maintenant (mon père et mon conjoint sont des passionnés de foot). J’ai aussi le sentiment que c’est devenu un « sport business » corrompu jusqu’à la moelle et cela me donne d’autant moins envie de l’apprécier (qu’est-ce que des affaires sordides de « chantage à la sex-tape » viennent faire là-dedans ? Quant aux joueurs rachetés par des clubs pour quelques millions d’euros, j’ai vraiment l’impression que c’est de la traite d’être humain !). Je ne goûte pas plus l’athlétisme, le cyclisme, la natation ou les dizaines d’autres sports que je n’ai pas cités ici.

    Tout cela pour dire que c’est donc vous le connaisseur, et que si je dis des bêtises, vous avez donc bien raison de me reprendre.

    Oui, je vois ce que vous voulez dire lorsque vous évoquez le fait que les sportifs dopés nous font/vous font croire « à de plus grandes possibilités humaines, ou alors même… au surhomme ». Pour ma part, je pense que le corps et l’esprit humains ont des possibilités inouïes naturellement, et que les produits dopants ne sont sans doute que les fâcheuses conséquences d’une société qui part à la dérive…
    Que l’on songe d’ailleurs à la pratique du zen, qui est partie de l’Inde pour ensuite se diffuser en Chine et au Japon, il y a des siècles de cela, et qui a imprégné l’art guerrier des samouraï et les arts martiaux en général… point de produits dopants là-dedans, juste une extraordinaire tradition philosophique inconnue en Occident (pour les arts martiaux, répéter les mêmes gestes des milliers de fois jusqu’à acquérir le geste parfait et, en même temps, s’affranchir de la raison et de la pensée, faire le vide en soi… en un mot : être « zen »), trop tourné vers la rumination, l’analyse et la mentalisation constante, si je peux employer ce vilain néologisme. J’ignore si, pour des combats d’arts martiaux, l’on voit les participants à la fin des combats faire une analyse de leurs performances aux micros des journalistes, comme c’est le cas par exemple pour le foot : « Ouais, c’est vrai que je n’ai pas été assez ci ou ça ; la saison a été difficile, en même temps on n’était pas assez entraînés, les équipes adverses étaient toujours plus fortes, bla bla… » Est-ce ce genre de débriefing poussif, ce n’est pas déjà trop analyser ses performances justement, blablater au lieu d’agir en s’entraînant mieux ou différemment, ou bien encore chercher des justifications là où peut-être, il ne devrait pas y en avoir ?

    Ainsi, ne croyez-vous pas qu’en dehors des arts martiaux, les autres pratiques sportives devraient justement s’imprégner du zen, non seulement pour se débarrasser de l’idéologie utilitaire et techniciste qui dévoie l’éthique et la pratique d’un grand nombre de sports actuellement, mais aussi pour renforcer naturellement le mental des sportifs et leur permettre d’atteindre, tout aussi naturellement, des capacités jamais vues jusqu’alors ? Bien sûr, je ne parle pas de léviter ou de marcher sur des arbres comme on peut le voir dans certains films qui exagèrent furieusement la chose 😉 . Mais est-ce que la solution ne serait pas dans l’importation de cette philosophie de l’esprit et du corps traditionnelle et millénaire, venue d’Asie, et dans son application à nos sports bien occidentaux ?

    Là, c’est peut-être moi qui utopiste 🙂 !

    Je suis honorée par votre proposition et je serais bien évidemment très heureuse de vous rencontrer. Je ne peux malheureusement pas vous répondre par l’affirmative ! Je suis « coincée » depuis quelques mois en région parisienne. En arrêt maladie, je ne peux quitter mon département sans l’accord de la Sécurité Sociale, qui ne peut se faire du jour au lendemain, et encore moins pour un motif d’agrément. Si la conférence est filmée et postée sur YouTube ou Daily Motion, je la suivrai bien sûr avec plaisir.
    Au milieu de l’incertitude qui est la mienne quant à ma santé et à mon avenir professionnel, c’est toujours une joie, fort revitalisante, de vous lire 🙂 .

    Bon séjour à vous sur les terres de France !

  • Aurélia dit :

    Je viens de voir le sujet de votre conférence et je crois que nos présents échanges y font largement écho 🙂 .

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