Ne pas chercher l’impossible

24 janvier 2016 | Commentaires (6) | Zarathoustra

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sanglier_dans_la_neige_92x73Treizième leçon du prêche de sagesse tragique que Zarathoustra distille à ses hôtes, les hommes supérieurs, dans sa caverne perchée dans les montagnes.

Ne soyez pas vertueux au-delà de vos moyens, vous autres hommes supérieurs ! Avec le corps comme avec l’esprit, il s’agit certes de toujours faire son possible, mais sans jamais vouloir l’impossible : exiger de soi l’improbable est une erreur !

Ne vous considérez jamais capables de tout ! Vous n’êtes pas tombés du ciel : marchez toujours sur les traces de la vertu de vos pères, des gens qui vous ont formés ! Car il est impossible de grimper seul dans les hauteurs : pour vous élever, vous devez suivre et poursuivre la volonté de vos maîtres.

Attention à celui qui veut être le premier, le seul, l’unique : il a toutes les chances de se retrouver le dernier ! C’est comme ça en matière de vertus, mais aussi en matière de vices : évitez de faire figure de saints là où se trouvent les vices de vos pères !

Prenez l’exemple de celui dont les pères fréquentaient les femmes, les vins forts et les sangliers. Qu’en serait-il s’il se mettait à vouloir la chasteté ?

Ce serait une bouffonnerie ! En vérité, pour lui, ça me semblerait déjà beaucoup – une belle réussite – de ne fréquenter que quelques femmes, une, deux, voire trois…

Et s’il était amené à fonder un couvent, sur le fronton duquel il écrirait : « Le chemin vers la sainteté », – moi, je dirais sans hésiter : à quoi bon tout ça ! C’est là une nouvelle bouffonnerie !

D’accord, cet homme s’est offert une maison de correction et de fuite : grand bien lui fasse ! Mais moi je n’y crois pas : on ne peut pas sauter comme ça par-dessus son ombre.

Dans le retrait, la solitude, pousse certes ce qu’on y apporte, mais aussi sa nature profonde, sauvage, son bétail intérieur. C’est pourquoi pour beaucoup la solitude est déconseillée : elle est dangereuse, parce qu’elle attise les passions sauvages.

Y-a-t-il à ce jour eu quelque chose de plus sale sur terre que les saints reclus, réfugiés dans le désert ? Regardez : autour d’eux – et d’eux seuls – non seulement le diable s’est déchaîné, – mais aussi le cochon ! Oui, les personnes qui se retirent cultivent leurs faiblesses, enflamment leurs perversités – et finissent par se vautrer tels des cochons dans la boue.

Telle est la treizième des vingt leçons de Zarathoustra.

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Traduction littérale

Ne soyez pas vertueux au-delà de vos forces ! Et ne veuillez rien de vous-mêmes qui aille à l’encontre de la probabilité !

Marchez sur les traces sur lesquelles a déjà marché la vertu de vos pères ! Comment voulez-vous grimper dans les hauteurs si la volonté de vos pères ne grimpe pas avec vous ?

Mais qui veut être le premier, qu’il prenne garde de ne pas aussi finir le dernier ! Et là où sont les vices de vos pères, vous ne devez pas vouloir faire figure de saints !

Celui dont les pères fréquentaient les femmes et les vins forts et les sangliers : qu’en serait-il s’il voulait de lui la chasteté ?

Ce serait une bouffonnerie ! En vérité, ça me semble déjà beaucoup, pour un tel, qu’il soit homme d’une ou de deux ou de trois femmes.

Et s’il a fondé un couvent et écrit au-dessus de la porte : « Le chemin vers ce qui est saint », – je dirais pourtant : à quoi bon ! C’est une nouvelle bouffonnerie !

Il s’est lui-même offert une maison de correction et de fuite : grand bien lui fasse ! Mais je n’y crois pas.

Dans la solitude pousse ce qu’on y amène, aussi le bétail intérieur. De sorte que pour beaucoup la solitude est déconseillée.

Y-a-t-il à ce jour eu quelque chose de plus sale sur terre que les saints du désert ? Autour d’eux non seulement le diable s’est déchaîné, – mais aussi le cochon.

***

Il s’agit ci-dessus de la treizième partie du treizième chapitre de la « Quatrième et dernière partie » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres et parties se trouvent ici. Musique : Keith Jarrett, Köln Concert, 1975.

6 réponses à “Ne pas chercher l’impossible”

  • Romanysos dit :

    Je ne suis pas sûr de bien comprendre le dernier paragraphe. Pour qui la solitude est-elle donc conseillée, selon Zarathoustra? Pour ceux seuls qui savent y suivre les conseils de leurs maîtres? Qui ont suffisamment de force pour domestiquer leur sauvagerie intérieure?

  • MH dit :

    Oui, même que « domestiquer » n’est pas le bon terme : je dirais « maîtriser », « éduquer »…

  • Aurélia dit :

    Oui, je dois dire que moi aussi j’ai un peu de mal à saisir le sens du dernier paragraphe.

    « Y-a-t-il à ce jour eu quelque chose de plus sale sur terre que les saints du désert ? Autour d’eux non seulement le diable s’est déchaîné, – mais aussi le cochon. »

    Mais ce passage ne désigne t-il pas les « saints » des religions du désert, autrement dit des religions abrahamiques ? Il est coutume d’opposer les religions polythéistes de la forêt (le « paganisme ») aux trois religions monothéistes du désert, qui auraient été créées par des individus vivant dans un environnement sec, stérile et hostile. Des êtres dont la solitude, dans un tel climat, ne pouvait qu’engendrer et faire se déchaîner le diable (et la frustration et la pulsion de mort avec) dont parle Zarathoustra, là où la communion entre l’Homme et la Nature prônée dans le « paganisme » (la forêt étant plus agréable que le désert…) permet un retrait sain dans la solitude, et la sacralisation de la vie…

    Cela dit, j’extrapole peut-être trop et cet angle de vue est sans doute hors contexte.

  • MH dit :

    Vous n’extrapolez pas du tout ! Dans cette leçon, Zarathoustra s’en prend à notre volonté idéaliste, largement activée et cultivée par les religions du désert qui ont façonné notre monde et dont les ombres continuent à façonner notre monde.

    Or cette volonté nous pousse en même temps (Zarathoustra donne deux exemples) : à vouloir l’impossible (survalorisation par manque de sensibilité) ; et, de guerre lasse, ou de peur, à nous retirer dans la solitude (réaction négatrice). La conséquence en est toujours la perte d’équilibre : au lieu d’être les premiers, on se retrouve les derniers ; et les passions les plus basses se déchaînent.

  • Aurélia dit :

    Merci pour ces précisions Michysos, cela va me permettre de relire cette leçon de Zarathoustra en la comprenant mieux !

  • Romanysos dit :

    A moi aussi, cela va me le permettre! Merci PHUSIS.

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