B. Violier | Course à la perfection

2 février 2016 | Commentaires (6) | Chroniques, Pensées athlétiques

Benoit-Violier-l-Everest-de-la-gourmandisePENSÉE ATHLÉTIQUE | L’immense cuisinier de l’Hôtel-de-Ville de Crissier Benoît Violier était un exceptionnel athlète des temps modernes. Pas sur les stades, bien sûr, mais aux fourneaux et dans la vie de tous les jours. Un athlète au sens fort : un homme en quête d’excellence. Violier était tellement doué, a tellement tout donné qu’il venait, en sportif, d’être sacré « meilleur cuisinier du monde ». Dimanche 31 janvier, il s’est donné la mort.

Dans le berceau de l’athlétisme qu’est la Grèce antique, notre sport symbolise la quête d’excellence. L’athlète (athlos) se distingue du commun des mortels en ce qu’il lutte, combat pour réaliser au mieux ses possibilités, pour faire jouer ses forces au plus haut niveau. Lutte et combat avant tout contre ses propres difficultés et faiblesses, en même temps avec et contre les autres. Dans l’optique de dépasser ses adversaires, bien sûr, mais en apprenant d’abord à se surpasser soi-même : à repousser ses limites pour s’envoler toujours plus haut, aller toujours plus vite et devenir toujours plus fort, plus ouvert, plus sensible, plus précis, plus divin.

Lutte vers l’excellence – et non vers la perfection
Ce que nous apprennent les Grecs, c’est que la vie est une lutte, un combat vers l’excellence – et non vers la perfection. La nuance est capitale : il s’agit chez eux d’exceller, de briller, d’évoluer à son plus haut niveau, à partir de ses profondeurs cachées ; alors que nous sommes, nous, pris dans un système qui nous pousse à aller toujours plus loin et nous amène à réaliser des buts abstraits, à courir après une perfection détachée de tout sol.

Si on s’engage à fond, qu’on soit sportif, cuisinier, maçon, papa, maman, la question est finalement peut-être celle-ci : quel genre d’athlète faut-il être ? Un athlète de la vie, en quête de maîtrise, d’excellence, d’équilibre, d’harmonie ? Ou un athlète du système, prisonnier d’idées, de volonté, de perfection, de succès toujours plus grands ?

Benoît Violier était un immense cuisinier : un athlète d’exception, plus doué, plus travailleur et plus perfectionniste que nul autre. Mais à force de vouloir la perfection, tout ça a soudain été trop pour lui : il s’est retrouvé dans une impasse, dans le vide qui gronde sous les planches. Au point de ne plus supporter la vie.

6 réponses à “B. Violier | Course à la perfection”

  • Romanysos dit :

    Je ne comprends pas: tu dis dans le premier paragraphe « un homme en quête d’excellence » et dans le dernier « à force de vouloir la perfection, tout ça a soudain été trop pour lui ». Après avoir atteint l’excellence, Violier a-t-il voulu la perfection – et donc péché par démesure, par hubris?

  • MH dit :

    Euh… oui!

  • Aurélia dit :

    Je n’avais jamais songé à cette nuance (si fine, pour moi) entre excellence et perfection, ni que la seconde pouvait être la première qui avait dégénéré… Intéressant !

    Un pensée pour l’âme de cet homme, que je ne connaissais pas avant l’annonce de son suicide. Il doit être en train de régaler les dieux à présent…

  • Aurélia dit :

    Le cas de Bernard Loiseau, qui a mis fin à ses jours en 2003, pourrait aussi illustrer ce désir d’excellence devenu hubris :

    http://www.lexpress.fr/styles/saveurs/restaurant/la-verite-sur-le-suicide-du-chef-bernard-loiseau_1212381.html .

    « Il y a tout juste dix ans, le grand cuisinier Bernard Loiseau se suicidait à son domicile de Saulieu, créant un formidable émoi dans toute la France.

    La dictature de l’excellence culinaire associée à celle -réelle ou supposée- du Michelin avait-elle participé à saper le moral du chef? s’interrogèrent les éditorialistes. « Non! » répondit le fameux guide, jurant qu’il n’avait jamais envisagé de supprimer sa troisième étoile à Bernard Loiseau. […] »

  • elbaz andré dit :

    On se suicide souvent à partir du moment où l’on s’est fait connaître et apprécier. Ce désir de partir vient de l’impossibilité d’aller au delà du point où l’on a abouti. Aussi grande peut être la place, aussi tragique est de trouver comment poursuivre en se renouvelant, en s’étonnant.
    Dans l’art contemporain, aux US et en France, il en est de même.
    Parmi les plus grands, on trouvera ceux qui n’ont plus su comment pousser plus loin. Comment s’étonner par sa création ? Jackson Pollocks, Nicolas de Staël, Rothko, Yves Klein, et tant d’autres encore.
    Il est dur de ne pas s’étonner au quotidien. Cela n’a rien à voir avec de l’auto-sufisance ou du narcissisme….

  • Guy dit :

    Atteindre son but peut-être aussi frustrant qu’échouer.

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