Parmi des filles du désert

24 juin 2010 | Commentaires (5) | Dithyrambes de Dionysos

« Parmi des filles du désert » est la retraduction du deuxième poème extrait des Dithyrambes de Dionysos, le dernier recueil de textes et accès de lucidité de Nietzsche avant de sombrer dans la nuit de la raison.

« Parmi des filles du désert » est un psaume composé par un homme bien de chez nous. Un homme qui se rappelle comment, jadis, avant d’avoir rencontré son guide Zarathoustra, il avait fui l’Occident pour l’Orient, comment il avait cherché à laisser de côté notre lourde rationalité et morale traditionnelles pour s’adonner à la passivité de la pure et simple sensualité…

Parmi des filles du désert

1

« Ne t’en va pas ! dit alors le voyageur qui se nommait l’ombre de Zarathoustra, reste auprès de nous, — sinon la vieille et morne affliction voudrait de nouveau nous assaillir.

Déjà ce vieux magicien nous a ébloui de ses plus mauvais tours, et vois donc, là, le bon et pieux pape a des larmes aux yeux et s’est de nouveau entièrement embarqué sur la mer de la mélancolie.

Ces rois, là, peuvent bien encore se donner devant nous bon air : mais s’ils n’avaient pas de témoins, je parie que le méchant jeu recommenceraient également chez eux,

— le méchant jeu des nuages défilant, de l’humide mélancolie, des ciels couverts, des soleils dérobés, des hurlants vents d’automne,

— le méchant jeu de notre hurler et crier au secours : reste auprès de nous, Zarathoustra ! Ici il y a beaucoup de misère cachée qui veut parler, beaucoup de soir, beaucoup de nuages, beaucoup d’air morne !

Tu nous as nourri de mets si virils et de puissants dictons : ne permets pas que les mous esprits efféminés nous assaillent de nouveau au dessert !

Toi seul rends l’air autour de toi fort et clair ! Ai-je jamais trouvé sur terre un si bon air qu’auprès de toi dans ta caverne ?

J’ai pourtant vu bon nombre de pays, mon nez a appris à examiner et à évaluer bon nombre d’air : mais c’est auprès de toi que mes narines sentent leur plus grande volupté !

Si ce n’est —, si ce n’est —, oh, pardonne un vieux souvenir ! Pardonne-moi un vieux chant de dessert que j’ai jadis composé parmi des filles du désert.

Car auprès d’elles il y avait un air oriental pareillement bon et clair ; là, j’étais au plus loin de la nuageuse, humide et mélancolique vieille Europe !

En ce temps j’aimais de telles jeunes filles d’Orient et quelque autre règne du ciel bleu, au-dessus duquel ne sont suspendus aucun nuage et aucune pensée.

Vous ne le croyez pas, avec quelle manière elles étaient assises là, lorsqu’elles ne dansaient pas, profondes mais sans pensées, comme de petits secrets, comme des énigmes enrubannées, comme des noix de dessert —

Multicolores et étranges, vraiment ! mais sans nuages : énigmes, qui se laissent percer : par amour pour de telles jeunes filles j’ai jadis inventé un psaume de dessert. »

Ainsi parla le voyageur qui se nommait l’ombre de Zarathoustra ; et avant que quelqu’un lui réponde, il avait déjà pris la harpe du vieux magicien, croisé les jambes et regardait d’un air calme et sage autour de lui : — mais par les narines, de manière lente et méfiante, il inspirait, comme quelqu’un qui, dans de nouveaux pays, goûte un air nouveau. Enfin, avec une sorte de hurlement, il entonna son chant.

2

Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts…

3

Ah !

Solennel !

un digne commencement !

africainement solennel !

digne d’un lion

ou d’un singe hurleur moralisant…

— mais rien pour vous,

vous, amies les plus aimables,

au pied desquelles il m’est,

un Européen sous des palmiers,

donné d’être assis. Séla.

Merveilleux, vraiment !

Me voilà désormais assis là,

près du désert et déjà

si loin de nouveau du désert,

[me voilà] aussi, en rien encore désertifié :

à savoir avalé

par cette plus petite oasis

— justement, elle ouvrait en baillant

sa jolie gueule,

la charmante petite gueule qui, parmi toutes, sent le mieux :

là, je tombais dedans,

en bas, à travers — parmi vous,

vous amies les plus aimables ! Séla.

Bénie, bénie cette baleine,

quand ainsi elle laisse à son hôte

le bien-être ! — vous comprenez

ma savante allusion ?…

Béni son ventre,

s’il fut ainsi

un si aimable ventre-oasis,

pareil à celui-ci : ce dont je doute pourtant.

C’est pour cela que je viens d’Europe,

qui est plus avide de doute que toutes les charmantes petites épouses.

Puisse Dieu l’améliorer !

Amen !

Me voilà désormais assis là,

dans cette plus petite oasis,

pareil à une datte,

brun, gonflé de sucre, suintant d’or,

avide d’une ronde gueule de jeune fille,

mais plus encore de canines

glacées, coupantes, blanches comme neige, tranchantes,

de jeunes filles : car c’est après elles

que languit le cœur de toutes les chaudes dattes. Séla.

A ces fruits du Midi

pareil, trop pareil

me voici couché, entouré

par la danse et le jeu

de petits insectes ailés,

et, pareillement, d’encore plus petits,

plus fous, plus méchants

désirs et idées, —

assiégé par vous,

vous, muettes, vous, pleines de pressentiments,

jeunes filles-chattes

Doudou et Souleika

ensphinxé, en bourrant dans un seul mot

beaucoup de sentiments

(— pardonne-moi, Dieu

ce péché de langage !…)

— assis ici, reniflant le meilleur air,

air de paradis, vraiment,

air clair, léger, rayé d’or,

le meilleur air qui jamais

ne tomba de la lune,

serait-ce par hasard

ou par excès de courage ?

comme le racontent les vieux poètes.

Mais moi, le douteur, j’en doute,

C’est pour cela que je viens

d’Europe,

plus avide de doute que toutes les charmantes petites épouses

Puisse Dieu l’améliorer !

Amen.

Respirant cet air le plus beau,

les narines enflées comme des coupes,

sans avenir, sans souvenirs,

ainsi me voici assis,

vous, amies les plus aimables,

et regarde le palmier (DIE Palme),

comme, pareil à une danseuse,

il se courbe, se plie et berce les hanches

— en regardant longtemps, on s’y met aussi…

pareille à une danseuse qui, comme il veut me sembler,

depuis trop longtemps déjà, dangereusement longtemps

s’est toujours, toujours seulement tenue sur une seule charmante petite jambe ?

— oublia-t-elle alors, ce faisant, comme il veut me sembler,

l’autre charmante petite jambe ?

En vain au moins

j’ai cherché

le manquant trésor jumeau

— à savoir l’autre charmante petite jambe —

dans le saint voisinage

de son coquet jupon coquin,

battant en éventail clinquant.

Oui, si, belles amies, vous voulez bien,

me croire entièrement :

elle l’a perdue

Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! Houh !…

Elle s’en est allée,

s’en est pour toujours allée,

l’autre charmante petite jambe !

Oh dommage pour cette autre aimable charmante petite jambe !

Où — peut-elle bien demeurer, abandonnée, en deuil,

cette charmante petite jambe esseulée ?

Tremblant peut-être de peur

devant un monstrueux lion

cruel, jaune, à la crinière blonde ? ou même déjà

rongée jusqu’à l’os, entièrement grignotée —

Pitoyable ! malheur ! malheur ! entièrement grignotée ! Séla.

Oh, ne me pleurez pas,

cœurs mous !

Ne me pleurez pas, vous

cœur de dattes ! Seins-à-lait !

Vous, charmantes petites bourses

de cœurs de bois doux —

charmantes petites bourses !

Sois un homme, Souleika ! Courage ! Courage !

Ne pleure plus,

pâle Doudou !

— Ou quelque chose de plus fort, fortifiant le coeur

devrait-il ici être à la place ?

une sentence onctueuse ?

une solennelle parole encourageante ?…

Ha !

Debout, dignité !

Souffle, souffle de nouveau,

soufflet de la vertu !

Ha !

Rugir encore une fois,

rugir moralement,

rugir en tant que lion moral devant les filles du désert !

— Car le hurlement moral,

vous, jeunes filles les plus aimables,

est plus que tout,

ferveur d’Européen, fringale d’Européen !

Et me voici déjà debout,

en tant qu’Européen,

je ne peux pas autrement, que Dieu m’aide !

Amen !

*

Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts !

Pierre crisse contre pierre, le désert avale et dévore.

La monstrueuse mort jette un regard brun de braise

et mâche, — sa vie est son mâchement…

N’oublie pas, homme, consumé de volupté :

c’est toi — la pierre, le désert, la mort…

—————-

Unter Töchtern der Wüste.

1.

« Gehe nicht davon! sagte da der Wanderer, der sich den Schatten Zarathustras nannte, bleibe bei uns, – es möchte sonst uns die alte dumpfe Trübsal wieder anfallen.
Schon gab uns jener alte Zauberer von seinem Schlimmsten zum Besten, und siehe doch, der gute fromme Papst da hat Thränen in den Augen und sich ganz wieder aufs Meer der Schwermuth eingeschifft.
Diese Könige da mögen wohl vor uns noch gute Miene machen: hätten sie aber keine Zeugen, ich wette, auch bei ihnen fienge das böse Spiel wieder an,
– das böse Spiel der ziehenden Wolken, der feuchten Schwermuth, der verhängten Himmel, der gestohlenen Sonnen, der heulenden Herbstwinde,
– das böse Spiel unsres Heulens und Nothschreiens: bleibe bei uns, Zarathustra! Hier ist viel verborgenes Elend, das reden will, viel Abend, viel Wolke, viel dumpfe Luft!
Du nährtest uns mit starker Mannskost und kräftigen Sprüchen: lass es nicht zu, dass uns zum Nachtisch die weichlichen weiblichen Geister wieder anfallen!
Du allein machst die Luft um dich herum stark und klar! Fand ich je auf Erden so gute Luft als bei dir in deiner Höhle?
Vielerlei Länder sah ich doch, meine Nase lernte vielerlei Luft prüfen und abschätzen: aber bei dir schmecken meine Nüstern ihre grösste Lust!
Es sei denn -, es sei denn -, oh vergieb eine alte Erinnerung! Vergieb mir ein altes Nachtisch-Lied, das ich einst unter Töchtern der Wüste dichtete.
Bei denen nämlich gab es gleich gute helle morgenländische Luft; dort war ich am fernsten vom wolkigen feuchten schwermüthigen Alt-Europa!
Damals liebte ich solcherlei Morgenland-Mädchen und andres blaues Himmelreich, über dem keine Wolken und keine Gedanken hängen.
ihr glaubt es nicht, wie artig sie dasassen, wenn sie nicht tanzten, tief, aber ohne Gedanken, wie kleine Geheimnisse, wie bebänderte Räthsel, wie Nachtisch-Nüsse –
bunt und fremd fürwahr! aber ohne Wolken: Räthsel, die sich rathen lassen: solchen Mädchen zu Liebe erdachte ich damals einen Nachtisch-Psalm. »
Also sprach der Wanderer, der sich den Schatten Zarathustras nannte; und ehe jemand ihm antwortete, hatte er schon die Harfe des alten Zauberers ergriffen, die Beine gekreuzt und blickte gelassen und weise um sich: – mit den Nüstern aber zog er langsam und fragend die Luft ein, wie Einer, der in neuen Ländern eine neue Luft kostet. Endlich hob er mit einer Art Gebrüll zu singen an.

2.

Die Wüste wächst: weh dem, der Wüsten birgt…,

3.

Ha!
Feierlich!
ein würdiger Anfang!
afrikanisch feierlich!
eines Löwen würdig
oder eines moralischen Brüllaffen …
– aber Nichts für euch,
ihr allerliebsten Freundinnen,
zu deren Füssen mir,
einem Europäer unter Palmen,
zu sitzen vergönnt ist. Sela.
Wunderbar wahrlich!
Da sitze ich nun,
der Wüste nahe und bereits
so ferne wieder der Wüste,
auch in Nichts noch verwüstet:
nämlich hinabgeschluckt
von dieser kleinsten Oasis
– sie sperrte gerade gähnend
ihr liebliches Maul auf,
das wohlriechendste aller Mäulchen:
da fiel ich hinein,
hinab, hindurch – unter euch,
ihr allerliebsten Freundinnen! Sela.
Heil, Heil jenem Walfische,
wenn er also es seinem Gaste
wohlsein liess! – ihr versteht
meine gelehrte Anspielung? …
Heil seinem Bauche,
wenn es also
ein so lieblicher Oasis-Bauch war,
gleich diesem: was ich aber in Zweifel ziehe.
Dafür komme ich aus Europa,
das zweifelsüchtiger ist als alle Eheweibchen.
Möge Gott es bessern!
Amen!
Da sitze ich nun,
in dieser kleinsten Oasis,
einer Dattel gleich,
braun, durchsüsst, goldschwürig,
lüstern nach einem runden Mädchen-Maule,
mehr aber noch nach mädchenhaften
eiskalten schneeweissen schneidigen
Beisszähnen: nach denen nämlich
lechzt das Herz allen heissen Datteln. Sela.
Den genannten Südfrüchten
ähnlich, allzuähnlich
liege ich hier, von kleinen
Flügelkäfern
umtänzelt und umspielt,
insgleichen von noch kleineren
thörichteren boshafteren
Wünschen und Einfällen, –
umlagert von euch,
ihr stummen, ihr ahnungsvollen
Mädchen-Katzen
Dudu und Suleika
– umsphinxt, dass ich in Ein Wort
viel Gefühle stopfe
( – vergebe mir Gott
diese Sprachsünde! …)
– sitze hier, die beste Luft schnüffelnd,
Paradieses-Luft wahrlich,
lichte leichte Luft, goldgestreifte,
so gute Luft nur je
vom Monde herabfiel,
sei es aus Zufall
oder geschah es aus Übermuthe?
wie die alten Dichter erzählen.
Ich Zweifler aber ziehe es in Zweifel,
dafür komme ich
aus Europa,
das zweifelsüchtiger ist als alle Eheweibchen.
Möge Gott es bessern!
Amen.
Diese schönste Luft athmend,
mit Nüstern geschwellt gleich Bechern,
ohne Zukunft, ohne Erinnerungen,
so sitze ich hier, ihr
allerliebsten Freundinnen,
und sehe der Palme zu,
wie sie, einer Tänzerin gleich,
sich biegt und schmiegt und in der Hüfte wiegt
– man thut es mit, sieht man lange zu …
einer Tänzerin gleich, die, wie mir scheinen will,
zu lange schon, gefährlich lange
immer, immer nur auf Einem Beinchen stand?
– da vergass sie darob, wie mir scheinen will,
das andre Beinchen?
Vergebens wenigstens
suchte ich das vermisste
Zwillings-Kleinod
– nämlich das andre Beinchen –
in der heiligen Nähe
ihres allerliebsten, allerzierlichsten
Fächer- und Flatter- und Flitter-Röckchens.
ja, wenn ihr mir, ihr schönen Freundinnen,
ganz glauben wollt,
sie hat es verloren …
Hu! Hu! Hu! Hu! Hu! …
Es ist dahin,
auf ewig dahin,
das andre Beinchen!
Oh schade um dies liebliche andre Beinchen!
Wo – mag es wohl weilen und verlassen trauern,
dieses einsame Beinchen?
In Furcht vielleicht vor einem
grimmen gelben blondgelockten
Löwen-Unthiere? oder gar schon
abgenagt, abgeknabbert –
erbärmlich wehe! wehe! abgeknabbert! Sela.
Oh weint mir nicht,
weiche Herzen!
Weint mir nicht, ihr
Dattel-Herzen! Milch-Busen!
Ihr Süssholz-Herz
Beutelchen!
Sei ein Mann, Suleika! Muth! Muth!
Weine nicht mehr,
bleiche Dudu!
– Oder sollte vielleicht
etwas Stärkendes, Herz-Stärkendes
hier am Platze sein?
ein gesalbter Spruch?
ein feierlicher Zuspruch? …
Ha!
Herauf, Würde!
Blase, blase wieder,
Blasebalg der Tugend!
Ha!
Noch Ein Mal brüllen,
moralisch brüllen,
als moralischer Löwe vor den Töchtern der Wüste brüllen!
– Denn Tugend-Geheul,
ihr allerliebsten Mädchen,
ist mehr als Alles
Europäer-Inbrunst, Europäer-Heisshunger!
Und da stehe ich schon,
als Europäer,
ich kann nicht anders, Gott helfe mir!
Amen!

*

Die Wüste wächst: weh dem, der Wüsten birgt!
Stein knirscht an Stein, die Wüste schlingt und würgt.
Der ungeheure Tod blickt glühend braun
und kaut, – sein Leben ist sein Kaun . . .
Vergiss nicht, Mensch, den Wollust ausgeloht:
du – bist der Stein, die Wüste, bist der Tod …

5 réponses à “Parmi des filles du désert”

  • Alexandre dit :

    Ouahh, quel texte!
    Donc, si j’ai bien compris, il n’y a finalement qu’une possibilité pour se défaire de notre moralisme et de notre fuite stérile dans la jouissance: Zarathoustra. LE remède contre la croissance du désert?
    Et comment on fait pour comprendre ce qu’il dit?

  • Michysos dit :

    Oui, Zarathoustra semble être LE remède…
    Comment faire pour le comprendre? Le lire, relire et relire encore. Avec son corps, ses tripes, pour essayer d’expérimenter ce qu’il dit, d’incorporer ses enseignements, les signes qu’il donne…

  • Alexandre dit :

    Oui, mais le texte est quasi incompréhensible…

  • Michysos dit :

    Oui, le texte est difficile, tellement il est dense, énigmatique, et souvent obscur; tellement il est loin de notre vision du monde et manière de penser.
    Au lieu de le retraduire – comme je pensais le faire d’abord (et ai d’ailleurs commencé à le faire…) – j’avais finalement dans l’idée d’en proposer une retraduction commentée, dans laquelle je tâcherai d’aérer, d’expliciter et de mettre en lumière les passages impossibles. Le but serait d’en faire une sorte de roman, le plus lisible et facile d’accès possible. Tâche immense!

  • Alexandre dit :

    Au boulot, alors!

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