Tournant biodynamique

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La biodynamie est un système de production agricole dont les bases ont été jetées par l’anthroposophe Rudolf Steiner en 1924, dans le cadre d’une conférence à Koberwitz, organisée sur demande d’un groupe d’agriculteurs alarmés par l’évolution du rapport à la nature.

Effroi face à l’usage généralisé d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires destructeurs des sols et à la toxicité dangereuse pour l’équilibre de la faune et de la flore. Effroi face aux conséquences de cet usage : dégénérescence des semences et baisse de la qualité des aliments produits. En 1927 apparaît la coopérative de producteurs « Demeter », du nom de la déesse grecque de la fertilité. Le nom originel de la méthode est « fertilisation biologique ». Il devient en 1930 « agriculture biodynamique ». Et l’organisation s’appelle dès lors « cercle expérimental pour l’agriculture biodynamique ». Depuis ce dernier n’a de cesse d’évoluer et de se perfectionner. Toujours dans le but de redonner vie à la terre et à ses produits.

 

Intermède : la production « bio »

Dans la droite ligne de l’inquiétude biodynamique apparaît, dans les années 1930, l’agriculture paradoxalement nommée « biologique ». Paradoxalement parce qu’elle va à l’encontre du sens proprement dit du concept scientifique de « biologie ». A l’instar de l’agriculture biodynamique, l’agriculture « bio » exclut l’usage d’engrais et de pesticides de synthèse ainsi que d’organismes génétiquement modifiés. Elle s’évertue à gérer de façon globale la production en favorisant l’agrosystème et la biodiversité, les activités biologiques des sols et les cycles biologiques.

Les agriculteurs qui la pratiquent misent, par exemple, sur la rotation des cultures, l’engrais vert, le compostage, la lutte biologique, l’utilisation de produits naturels pour maintenir la productivité des sols et le contrôle des maladies et des parasites. L’agriculture biologique est une des approches de l’agriculture durable. Labellisée, elle exige une certification coûteuse qui correspond à des normes et cahiers des charges extrêmement précis, voire lourds.

Agriculture biodynamique

Comme l’agriculture bio, la biodynamie est très réglementée (label Demeter). Ses buts dépassent encore la volonté de la production bio. Soigner la terre. Régénérer, façonner et entretenir les paysages. Fournir aux hommes une alimentation saine. Développer l’approche du vivant et comprendre le rôle de l’homme au sein du monde. Ouvrir de nouvelles perspectives sociales sur les fermes comme dans les liens producteurs-consommateurs (en y incluant les commerçants). Les pratiques spécifiques de l’agriculture biodynamique consistent en la fabrication et utilisation de la dynamisation de préparations et traitements biodynamiques en lien avec les influences de la périphérie cosmique (lune, soleil, planètes, etc.).

La conception biodynamique de l’agriculture (dont la viticulture) est basée sur la nécessité de concevoir le terrain cultivé comme un organisme vivant. Chaque lieu apparaît unique par son sol, son relief, son microclimat et l’ensemble de son environnement naturel. Celui-ci forme un tout organique en interaction constante avec le tout de l’univers. Les pratiques biodynamiques visent à en renforcer l’unité et l’harmonie. Impossible de se contenter d’appliquer de simples recettes agronomiques découlant des progrès biologiques. Il faut toujours de nouveau adapter les manières d’agir aux conditions et besoins du lieu ainsi qu’aux rythmes cosmiques.

A l’écoute du mot « biodynamie »

La biodynamie se distingue de la biologie. Son expérience du vivant (bios) ne repose pas sur le logos logico-rationnel et la méthode scientifique, analytico-synthétique, qui en est tributaire. Elle travaille sur les possibilités (dunamis) du bios. Possibilités dynamiques précisément oubliées, ou écartées par la conception scientifique du monde. Celles qui ne sont pas objectivables, logiquement analysables et synthétisables. Celles qui ne sont pas appréhendables, explicables et transformables par le pouvoir de la raison. La biodynamie cherche à valoriser ce qui déborde la rationalité qui nous a mis sur la voie de la connaissance et de la transformation (maximisation) du monde qui nous entoure et constitue.

Le terme qui s’oppose traditionnellement (depuis Aristote) à dunamis est energeia. Les deux mots ont été doublement traduits en latin. Le premier par potentia et possibilitas. Le second par actus et actualitas. Ils expriment deux modes d’être qui imprègnent la civilisation occidentale. Celui de la possibilité d’être, du pouvoir être (dunamis, potentia, possibilitas). Et celui de l’acte, de l’actualité ou encore de l’effectivité (energeia, actualitas, effectivitas).

Dans la gradation des êtres établie par Aristote – de la matière première jusqu’au dieu en passant par les animaux et les hommes –, c’est précisément la quantité de possibilités actualisées qui est déterminante. C’est ainsi que le dieu d’Aristote se distingue de tous les autres vivants : en tant que pure energeia, pur acte, pure actualité ou effectivité. Autrement dit éclosion plénière, tout compte fait dénuée de possibilité, chacune étant chez lui d’emblée actualisée.

Loin d’être anodines, ces remarques sont très instructives : dieu apparaissant comme être suprême, exemplaire, idéal, toute la tradition (philosophique et scientifique) cherche à se conformer à sa nature. On ne cesse de privilégier l’acte, l’activité, l’actualité (visible, effective, objectivable, mesurable). Aux dépens de ses possibilités (cachées, latentes, implicites). Exemple trivial : lors d’un examen, on se moque bien de ce que pourrait le candidat examiné (s’il avait travaillé, s’il n’avait pas fait la noce la veille, s’il avait eu un bon prof, s’il n’était pas en train de mourir de peur). Seul le résultat compte.

Ce qui distingue la biodynamie

Le cercle  – progressivement constitué en véritable école – biodynamique corrige l’erreur, commise par la biologie, de considérer le vivant comme un simple objet en acte, saisissable par les concepts et catégories de la raison. Le vivant est bien plus que cela. Non pas qu’il soit autre chose, mais davantage. Toute vie, chaque être vivant est en effet un composé de choses effectives, saisissables, et d’autres qui ne le sont pas. Celles-ci débordent notre compréhension logique. Elles ne sont pas déterminables, objectivables par nos outils langagiers. Elles se jouent dans le monde comme ensemble (des possibles), comme union de forces qui ne trouvent place dans nos catégories de pensée. Comme ensemble de forces en ce sens mystérieuses, irrationnelles : le désir, la création, pour ne pas parler de l’amour.

Mystère ne veut pourtant pas dire absence de logique propre. Mais « logique » cette fois dans le sens pré-philosophique du mot. Logos n’est pas d’emblée la synthèse d’un sujet et d’un prédicat. Il signifie d’abord cueillette, sélection de mots. Il s’agit donc d’une logique non rationnelle, non déterministe, non objectiviste et donc non conforme aux idées (de perfection) qui dominent notre pensée et vision du monde.

Une logique qui tient compte de ce qui se retire, de ce qui se cache. Des possibilités qui, au fond, permettent toute présence effective. Par exemple les racines de l’arbre qui rendent possible son tronc, ses branches, ses feuilles, ses bourgeons, ses fleurs, ses fruits, etc. Et pas seulement les racines. Mais aussi la terre dans laquelle elles plongent, l’eau qui les alimente, l’influence du climat, de la pression atmosphérique, de la météo, des astres, des autres êtres vivants qui l’entourent, etc.

Ressourcer les possibilités perdues

La biodynamie vise à cultiver, ressourcer les possibilités perdues par l’usage tout puissant du logos rationnel dans notre expérience du monde et rapport à la vie. La biodynamie est donc logiquement considérée avec scepticisme par les biologistes. Elle apparaît incongrue aux rationalistes, aux objectivistes. Leur travail repose en effet sur la seule raison, permettant de connaître et transformer, améliorer les objets qui se présentent aux sujets qu’ils sont. Et pourtant, l’expérience montre que le système de production biodynamique a lui aussi son efficacité. Il donne lui aussi des résultats, et même des plus étonnants, tant quantitatifs que (surtout) qualitatifs.

Grâce aux préparations et traitements biodynamiques, grâce à la prise en compte des multiples influences locales et cosmiques, c’est le retour de la petite tomate goûteuse – pas forcément moins jolie, et pas forcément plus coûteuse – aux mois de juillet et d’août. Dans le monde du vin, on peut trouver des bouteilles produites dans le plus grand respect et la plus grande écoute de la terre, de la vigne, du climat, des cycles, des astres, etc. Un vin qui exprime un terroir et transmet les forces de vie dont il est tributaire. Dionysos : non pas comme dieu de l’ivresse la plus barbare, mais comme symbole des puissances a priori contradictoires qui nous habitent, nous dépassent et nous enchantent.

De l’écoute et de l’expérience de ces forces est né le mouvement phusique : la phusis dionysiaque. Sa tâche est de favoriser tout azimut l’expérience aussi inédite que vieille, comme le monde, de tous les phénomènes (hommes y compris). En terme de production à partir des profondeurs cachées, d’union des contraires, d’enfantin jeu divin. Sa présentation se trouve ici.

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