Parmi les filles du désert

19 septembre 2011 | Commentaires (0) | Dithyrambes de Dionysos

NOUS SOMMES À LA MONTAGNE, DANS LA CAVERNE d’un étrange prophète nommé Zarathoustra, entourés de quelques hommes qui, comme nous, sont effrayés de voir ce que le monde est devenu, à force de suivre les jeunes filles du soleil et de négliger la face cachée de la lumière : une mer de mélancolie, pleine de vieille et sombre affliction, de mauvais tours, de mesquinerie, de jeux méchants, de secrète misère, de vaine gloriole, d’air morne, etc. ; un désert sous un ciel nuageux. Effrayés aussi de voir ce que les hommes eux-mêmes sont devenus : des individus égoïstes, malades, efféminés, dégénérés, au sens où, à force de se laisser aveugler par les lumières de la vérité, nous avons hypertrophié notre raison et perdu notre rapport à la terre, le sens de la terre, et sommes nous-mêmes devenus des déserts dans le désert.

Nous nous trouvons donc en compagnie d’hommes qui, comme nous, ont quitté ce monde idéaliste et nihiliste pour se réfugier dans les montagnes, en quête d’ailleurs, de secours, de racines, d’air pur. Or là-haut, nous avons rencontré Zarathoustra qui, après avoir écouté nos invectives désespérées, nous a indiqué le chemin vers sa caverne, où nous nous trouvons donc rassemblés ; où nous ne nous délectons pas seulement des mets virils et des puissants dictons qu’il partage avec nous, mais encore des conseils de ses drôles d’animaux de compagnie, son aigle et son serpent qui eux aussi nous réapprennent à vivre.

Il y a là, à côté de nous, un vieux magicien, ici un bon et pieux pape, là-bas deux rois richement décorés et accompagnés d’un âne, sans parler de ces quatre invités spéciaux : ce sportif, cet homme de théâtre, ce politique et ce journaliste ; et là encore un voyageur un peu particulier, qui se nomme l’ombre de Zarathoustra et qui s’adresse justement à notre prophète sur le point de nous quitter. Pour le retenir, celui qui s’appelle l’ombre de Zarathoustra lui et nous fait part de son expérience :

« Je suis un voyageur qui a déjà beaucoup été sur tes talons <Zarathoustra> : toujours en chemin, mais sans but, et aussi sans maison […]. »

L’homme plongé dans le nihilisme est forcément sans chez soi, sans lieu de repos, où il peut se refaire en toute sérénité : aussi est-il toujours agité, toujours en route, toujours en quête de but, de réponse au pourquoi, aveuglé par la trop forte lumière de ses idées et de sa connaissance. Perdu dans et épuisé par ce monde, il a lui aussi fui dans les montagnes, où il a rencontré Zarathoustra, où il s’est mis sur ses talons. Voilà longtemps qu’il en est son ombre, que c’est lui qui donne le sens à son existence. Aussi cherche-t-il à le retenir, persuadé que sans lui nous sombrerons de nouveau dans nos vieux travers, dans notre vieille et morne affliction ; persuadé que nulle part ailleurs nous ne pourrons trouver d’air aussi fort et clair qu’en sa compagnie. La conclusion n’est guère encourageante : le seul lieu d’existence salubre pour nous autres Occidentaux tardifs semble être les montagnes, en compagnie de Zarathoustra, l’enseignant de l’affirmation de la vie ici et maintenant en sa nature tragique, dionysiaque.

« Si ce n’est —, si ce n’est — », « Oh, pardonne un vieux souvenir ! », dit l’ombre de Zarathoustra, si ce n’est parmi des filles du désert, ajoute-t-il en racontant la possibilité d’existence à laquelle il a cru d’abord, après avoir été épuisé par sa quête de lumière en compagnie des filles du soleil :

« Car auprès d’elles <, les filles du désert>, il y avait un air oriental pareillement bon et clair ; là, j’étais au plus loin de la nuageuse, humide et mélancolique vieille Europe !

En ce temps j’aimais de telles jeunes filles d’Orient et quelque autre règne du ciel bleu, au-dessus duquel ne sont suspendus aucun nuage et aucune pensée.

Vous ne le croyez pas, avec quelle manière elles étaient assises là, lorsqu’elles ne dansaient pas, profondes mais sans pensées, comme de petits secrets, comme des énigmes enrubannées, comme des noix de dessert —

Multicolores et étranges, vraiment ! Mais sans nuages : énigmes, qui se laissent percer : par amour pour de telles jeunes filles j’ai jadis inventé un psaume de dessert. »

 Voilà comment a parlé le voyageur qui se nommait l’ombre de Zarathoustra ; et avant que quelqu’un lui réponde, il avait déjà pris la harpe du vieux magicien, croisé les jambes et regardait d’un air calme et sage autour de lui : — mais par les narines, de manière lente et méfiante, il inspirait, comme quelqu’un qui, dans de nouveaux pays, goûte un air nouveau. Enfin, avec une sorte de hurlement, il a entonné son chant.

Chant qui commence par le fameux vers déjà cité ; vers strident, hurlé, qui vient violemment briser le calme et la sérénité de la caverne : « Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts… ». On est fixé d’emblée : ce n’est pas parmi les filles du désert qu’on parvient à s’arracher du nihilisme. Bien au contraire.

Voici comment poursuit l’ombre de Zarathoustra : dans un retour réflexif sur ce hurlement initial, il dépeint l’opposition entre l’homme occidental assoiffé de lumière qu’il incarne et lesdites filles du désert qu’il s’est soudain mis à regarder et désirer :

Ah !

Solennel !

Un digne commencement !

Africainement solennel !

Digne d’un lion

Ou d’un singe hurleur moralisant…

— Mais <et voilà l’opposition> rien pour vous,

Vous, amies les plus aimables,

Au pied desquelles il m’est,

Un Européen sous des palmiers,

Donné d’être assis. Séla.

Si le hurlement précédent peut bien paraître solennel, un digne commencement, ce n’est à vrai dire que pour un lion ou un singe hurleur moralisant. Dans les trois métamorphoses de l’esprit du Zarathoustra, le lion est celui qui dit non au « tu dois », qui dit au contraire « je veux », et qui, par là, dépasse le vulgaire chameau qui porte inlassablement les valeurs traditionnelles dans le désert ; et on reconnaît dans le singe un stade primitif, honteux dans l’évolution de l’homme, à l’envers du surhomme. Ce début négateur, moralisateur, « réactif », dirait Nietzsche, s’il est digne et solennel pour les lions et les singes – que nous sommes en fin de compte tous –, ne vaut donc pas pour les filles du désert parmi lesquelles le voyageur en quête d’air pur a atterri en fuyant le nihilisme idéaliste.

Le Séla de la fin de la strophe (qui se retrouve d’ailleurs en fin des strophes 2, 4 et 6) est un pendant hébreu de l’amen chrétien (qui termine pour sa part les strophes 3, 5, et 8). Le va-et-vient du séla à l’amen indique d’une première manière le balancement de l’homme occidental parmi les filles du désert, entre sa vieille tradition platonico-chrétienne et la tradition orientale, musicale, tragique, — ou du moins l’image qu’on s’en fait depuis l’Occident : va-et-vient entre le désert réflexif, nihiliste et le désert pur, sans pensée, avec ses oasis.

Merveilleux, vraiment !

Me voilà désormais assis là,

Près du désert <du pur désert oriental> et déjà

Si loin de nouveau du désert <du désert idéaliste>,

[Me voilà] aussi, en rien encore désertifié :

A savoir avalé

Par cette plus petite oasis

— Justement, elle ouvrait en baillant

Sa jolie gueule,

La charmante petite gueule qui, parmi toutes, a la meilleure odeur :

Là, je tombais dedans,

En bas, à travers — parmi vous,

Vous, amies les plus aimables ! Séla.

S’étant arraché de sa pensée idéaliste, de sa vision platonico-chrétienne, philosophico-scientifique, techniciste du monde, l’homme occidental semble donc sombrer dans l’oasis de la pure et simple passivité des sens. Après s’être adonné, corps et âme, à la seule lumière de la raison et de la morale, le voilà baigné dans la face cachée, négligée de celle de la pure et simple sensualité.

Mais on ne se défait pas comme ça, du jour au lendemain, de ses vieilles racines. L’Européen ne peut se retenir de faire soudain de l’érudition, de faire le malin — comme on a depuis la nuit des temps l’habitude de le faire par chez nous, pour se montrer intelligent, cultivé, supérieur… Erudition qui le rend certes d’abord fier, mais qui a tôt fait de mettre en mouvement tout un mécanisme, qui l’arrache de son agréable jouissance des sens : de l’érudition, il passe au doute, et du doute à la réflexion, qui a pour fâcheuse tendance à entraîner l’inexorable retour de l’idéalisme refoulé :

Bénie, bénie cette baleine,

Quand ainsi elle laisse à son hôte

Le bien-être ! — Vous comprenez

Ma savante allusion ?… <voilà l’érudition>

Béni son ventre,

S’il fut ainsi <intervention du doute, tout est hypothétique>

Un si aimable ventre-oasis,

Pareil à celui-ci : ce dont je doute pourtant. <doute qui entraîne le retour réflexif sur soi>

C’est pour cela que je viens d’Europe,

Qui est plus avide de doute que toutes les charmantes petites épouses. <et voici le retour de l’idéalisme platonico-chrétien refoulé>

Puisse Dieu l’améliorer !

Amen !

On retrouve ensuite le voyageur plongé dans la pure et simple sensualité ; le revoilà en pur jouisseur, dénué de raison, de morale, et donc de scrupule :

Me voilà désormais assis là,

Dans cette plus petite oasis,

Pareil à une datte,

Brun, gonflé de sucre, suintant d’or,

Avide d’une ronde gueule de jeune fille,

Mais plus encore [avide] de canines

Glacées, coupantes, blanches comme neige, tranchantes,

De jeunes filles : car c’est après elles

Que languit le cœur de toutes les chaudes dattes. Séla.

Immergé dans le plaisir des sens, le cœur on ne peut plus léger, entouré de danse et de jeu, voilà que le voyageur assis, ivre, consumé de désirs, vient à se coucher, « Assiégé par vous, dit-il, par vous, muettes, vous pleines de pressentiments, [vous] jeunes-filles chattes, Doudou et Souleika », comme il les appelle ; « — ensphinxé », ajoute-t-il, non sans relever qu’il « bourr[e] ainsi dans un seul mot beaucoup de sentiments ». Et voilà que le mécanisme érudition-doute-réflexion-idéalisme se remet en marche, l’arrachant une nouvelle fois de son bonheur : « — Pardonne-moi, Dieu ce péché de langage !… », dit-il entre parenthèses. Mais cette fois, le mécanisme ne fonctionne guère, tant il est plongé dans l’oublieuse sensualité. Le voilà donc qui reprend de plus belle, — non sans s’être tout de même quelque peu redressé :

— Assis ici, reniflant le meilleur air,

Air de paradis, vraiment,

Air clair, léger, rayé d’or,

Le meilleur air qui jamais

N’est tombé de la lune,

Serait-ce par hasard

Ou par excès de courage ? <on sent que la machine rationnelle est de nouveau en train de se mettre en branle ; et il ajoute :>

Comme le racontent les vieux poètes. <revoilà l’érudition, somme toute stérile>

Mais moi, le douteur, j’en doute, <revoilà le doute ; et c’est la même rengaine qu’avant>

C’est pour cela que je viens

D’Europe, <réflexivité>

Plus avide de doute que toutes les charmantes petites épouses <et finalement l’idéalisme>

Puisse Dieu l’améliorer !

Amen.

Et le jeu de va-et-vient entre la tradition occidentale et l’Orient continue, et même de plus belle, de manière toujours plus intense, plus forte, et partant toujours plus déchirante. Entouré, enivré qu’il est par les filles du désert qui dansent en toute légèreté autour de lui, il en vient à délirer, confondant filles et palmiers : tous deux « se courbent, se plient et bercent <pareillement> les hanches ». Et, à force de regarder, voilà qu’il s’y met aussi, qu’il s’oublie, se met lui aussi à balancer les hanches, qu’il devient lui-même palmier :

Pareille à une danseuse qui, comme il veut me sembler,

Depuis trop longtemps déjà, dangereusement longtemps <voilà qu’il devient soudain critique>

S’est toujours, toujours seulement tenue sur une seule charmante petite jambe ?

— A-t-elle alors oublié, ce faisant, comme il veut me sembler,

L’autre charmante petite jambe ? <celle qui aurait pu lui donner la stabilité, la constance : il s’agit évidemment de la faculté de penser, la faculté de la raison, de l’entendement>

En vain au moins

J’ai cherché

Le manquant trésor jumeau

— A savoir l’autre charmante petite jambe —

Dans le saint voisinage

De son coquet jupon coquin,

Battant en éventail clinquant.

Les filles du désert n’ont en effet jamais, dans l’oasis, cultivé les lumières de la raison comme l’a fait l’homme occidental, jamais. Et voilà qu’à force de balancer les hanches, notre voyageur consumé de volupté, soudain pareil aux jeunes filles, pareil au palmier, se voit subitement lui aussi sans sa deuxième charmante petite jambe : celle de sa claire raison, des lumières de l’esprit, qui lui donnent sa stabilité, son assurance dans le va-et-vient tragique de la vie. Confondu qu’il est dans sa jouissance, il commence par s’en réjouir ; infantilisé, il en rit tant qu’il peut :

Hou ! Hou ! Hou ! Hou ! Houh !…

Elle s’en est allée,

S’en est pour toujours allée,

L’autre charmante petite jambe !

Comme c’est dommage pour elle ! Mais la réjouissance, l’insouciance, le rire a tôt fait de laisser la place à l’inquiétude – nouveau retour à la conscience de type occidental : « Où peut-elle bien demeurer, abandonnée, en deuil […] ? Tremblant peut-être de peur devant un furieux monstre cruel, jaune, à la crinière blonde ? » Nouvelle entrée en scène du lion négateur des valeurs traditionnelles. « Ou même déjà rongé jusqu’à l’os, entièrement grignotée — ». Le lion a dit « non » à la honte, à la mauvaise conscience ; il a dit non aux anciennes valeurs, les a dévorées.

Et soudain, au plus loin du rire, voilà que coulent les larmes. Cyclothymie : « Pitoyable, malheur ! Malheur ! Entièrement grignotée ! Séla », souffle l’homme occidental lui-même devenu, l’espace d’un instant, fille du désert parmi les filles du désert, palmier parmi les palmiers.

On sent que la fin est proche : la tension est à son comble. A ce stade de moins en moins oriental, le voyageur cherche d’abord à consoler son délicieux entourage féminin qui, tellement spontané, tellement fusionnel, et donc non-occidental, en vient à pleurer avec lui. Et le voilà qui joue, par réflexe, le rôle du bon samaritain, du père, de l’homme : « Oh, ne me pleurez pas, cœurs mous, ne me pleurez pas […] », dit-il à ses amies, les filles du désert. « Sois un homme, Souleika ! Courage ! Courage ! Ne pleure plus, pâle Doudou »…

« Ou bien », ajoute-t-il soudain — et voilà le renversement qui réenclenche la machinerie idéaliste ; mécanisme qui se précipite, qui vient à s’emballer en vieilles rengaines pourtant prétendument caduques. Le doute et la réflexion conduisent en effet cette fois au réveil non seulement du lion négateur, mais aussi du singe hurleur moralisant qui, au fond, n’a jamais cessé de gronder depuis deux bons millénaires. Retour du boomerang, retour des valeurs traditionnelles, des lumières de l’esprit qui ont fini par faire fuir notre homme parmi les filles du désert.

Mais le voyageur n’y peut rien ; désormais debout sur ses deux jambes, ne ressemblant plus en rien à une danseuse, à un palmier, il ne peut éviter le retour du boomerang : et voilà qu’il se le prend en pleine figure. Ou non : pire, qu’il se baisse au dernier moment pour que ce soient les filles du désert qui se le ramassent ; fort de sa connaissance rationnelle, de sa supériorité idéaliste, l’homme occidental a en effet toujours su s’en sortir, quitte à se fortifier en écrasant les autres, en les dénigrant, eux les irrationnels, les retardés, les primitifs, parce qu’ignorants de ses Idées, de l’être, ou encore du cœur sans tremblement de la vérité bien ronde qui le guide, lui, l’homme supérieur.

Ha !

Debout, dignité !

Souffle, souffle de nouveau,

Soufflet de la vertu !

Ha !

Rugir encore une fois,

Rugir moralement,

Rugir en tant que lion moral devant les filles du désert !

— Car le hurlement moral,

Vous, jeunes filles les plus aimables,

Est plus que tout,

Ferveur d’Européen, fringale d’Européen !

Doute, réflexion, retour de la vieille, aveugle et arrogante morale ; puis, nouveau retour réflexif, puis désespoir ; et finalement invocation désespérée de l’idéal et du bon Dieu perdus – deus ex machina quand la rationalité elle-même touche à ses limites : « Je ne peux pas autrement, que Dieu me vienne en aide ! Amen ! »

*

Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts !

Pierre crisse contre pierre, le désert avale et dévore.

La monstrueuse mort jette un regard brun de braise

Et mâche, — sa vie est son mâchement…

N’oublie pas, homme, consumé de volupté :

C’est toi — qui es la pierre, le désert, qui es la mort…

Telle est la morale tragique : ébloui et éconduit par les filles du soleil, désorienté par le cœur sans tremblement de la vérité bien ronde, l’être stable et constant, le monde idéal, l’homme occidental, littéralement aveuglé par la clarté de ses lumineuses Idées, n’a de cesse, depuis plus de deux millénaires, de tout mettre en œuvre – sur le plan philosophique, religieux, politique, économique, technoscientifique – pour faire triompher partout sa manière de voir le monde. Ainsi cherche-t-il inlassablement à écraser — par les armes s’il le faut — toute vie qui ne correspond pas à l’Idée qu’il s’en fait ; à écarter, expulser, supprimer toute vie naïve, sensible, tragique, mystérieuse, dionysiaque, qui pourtant nous constitue de fond en comble. Aussi ne cesse-t-il de dessécher, de stériliser, de niveler, d’uniformiser toujours davantage le monde. Que ce soit à coup d’autoroutes, de dalles en béton, de divertissements, d’informations, de médicaments, de matraques, de prisons, de fast-food, de chaînes d’hôtels, de campagnes publicitaires, ou simplement d’éducation idéaliste.

C’est en ce sens qu’il faut entendre le fameux vers : « Le désert croît : malheur à celui qui recèle des déserts… » : malheur à l’homme occidental qui, par son idéalisme, son moralisme, nivelle le monde, propage le nihilisme, alimente le désert. Que ce soit parmi les filles du soleil, en mettant en œuvre toute nos facultés rationnelles pour atteindre et reproduire ici-bas le monde idéal, ou alors finalement parmi les filles du désert, dont on peut bien se délecter un instant, mais un instant seulement : les travers de la claire raison et de ses doutes ont tôt fait de corrompre à son tour les délicieux et mystérieux déserts remplis d’oasis.

Tel est ce qu’a expérimenté notre ami le voyageur. Telle est la conclusion qu’il faut tirer de l’histoire qu’il nous raconte là-haut, dans la caverne de Zarathoustra. Or, après être ainsi par deux fois devenu pierre, désert, mort, il s’est arraché du monde des gens et s’en est allé dans les montagnes. Là-haut, comme nous, il a rencontré Zarathoustra, l’enseignant de l’affirmation de la vie dionysiaque ici et maintenant. Et voilà qu’il s’est mis sur ses talons, qu’il est devenu son ombre, parvenant progressivement à s’élever au-dessus de ses travers idéalistes et sensualistes. Pour finalement atterrir, comme nous, là-haut, dans sa caverne montagneuse, auprès de ses tragiques animaux de compagnie, à se nourrir de ses mets virils et de ses puissants dictons. Là-haut, le seul endroit où l’air est vraiment pur.

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