Nouvelle mauvaise surprise pour Penthée | Bacchantes (vers 248-265)

12 janvier 2013 | Commentaires (0) | Les Bacchantes

247-265 – PrésentationAPRÈS AVOIR CLAMÉ SON DÉSARROI, sa colère et sa soif de vengeance vis-à-vis des maux qui assaillent sa cité, Penthée se rend soudain compte qu’il n’est pas seul. Le voyant débouler, hors de lui, à la porte du palais, Cadmos et Tirésias ont en effet interrompu leur départ pour les montagnes. Curieux de l’entendre, ils sont restés là, dans un coin, et ont écouté ses jérémiades. Forcément, le roi tressaille quand il remarque les deux hommes dans leur accoutrement bachique. Nouvelle mauvaise surprise pour lui : la folie n’a pas seulement pris les femmes de la ville ; les plus sages et nobles aînés ont eux aussi perdu la raison.

Et voilà que les cris de révolte de Penthée redoublent. Quoi ? Le devin Tirésias, le plus fameux interprète des signes divins, s’est affublé d’une nébride en peau de faon ? Et quoi ? Son propre grand-père, Cadmos, le célèbre fondateur de Thèbes, se ridiculise lui aussi en tenant dans sa main un narthex, la partie principale du thyrse, et en portant une couronne de lierre sur la tête ? Outré par ce qu’il voit, le défenseur passionné du bon ordre et de la juste mesure s’empresse d’exhorter le père de sa mère Agavé à se débarrasser de sa coiffe et de son thyrse et à retrouver ses esprits. Avant de se lancer dans un raisonnement… pour le moins foireux.

Refusant de mettre en doute la dignité de son illustre famille, Penthée se met à accuser Tirésias d’avoir embarqué son grand-père dans cette fâcheuse histoire : « C’est toi qui l’as convaincu, Tirésias ! », lui assène-t-il. Avant de se laisser emporter par ses pensées et de faire endosser au devin l’entière responsabilité des perversions qui frappent la ville. C’est lui, Tirésias, qui aurait tout manigancé, profitant de l’absence de Penthée pour introduire en douce, dans le vieux panthéon grec au goût du roi déjà trop chargé, une prétendue nouvelle divinité encore ; une divinité délirante, qui rend les femmes, et visiblement aussi les hommes – et ce jusqu’aux plus sages –, complètement fous. Mais pourquoi tout cela ? Pris par son raisonnement, Penthée trouve sans difficulté une réponse, à vrai dire sans queue ni tête : si Tirésias a agit de la sorte, c’est simplement pour pouvoir continuer à empocher son salaire de prophète et d’interprète des signes présentés par les oiseaux et les offrandes brûlées.

Mais comment se fait-il que Tirésias, l’instigateur de tous ces vices, soit encore en liberté ? Pourquoi n’a-t-il pas été dûment arrêté et enchaîné parmi les suivantes dudit Dionysos dans les prisons de la ville ? Là aussi Penthée a son idée : s’il en a échappé, c’est grâce à sa blanche vieillesse : oui, la cité de Thèbes n’est pas immorale, on n’y jette pas comme ça, du jour au lendemain, un vieux sage aux fers ! Le voilà donc libre de ses mouvements, en mesure de contrôler à sa guise l’évolution des mauvaises cérémonies dont il est le promoteur… Maladives, vicieuses et scandaleuses bombances qui voient les femmes ingurgiter tant de vin – ce liquide éclatant, limpide et brillant tiré des grappes de raisin – qu’elles sombrent inexorablement dans l’ivresse, le délire et la pire des débauches.

Suite à ces élucubrations, reposant sur une logique dénuée de tout fondement, le chœur des Lydiennes n’y tient plus et interrompt virulemment l’envolée de Penthée. « Quelle impiété ! », s’exclame-t-il : « Etranger, ne respectes-tu donc pas les dieux ? » Etranger ? Lui, le bon roi qui emploie toute sa raison pour faire régner dans sa cité l’ordre et la paix ? Oui : étranger par rapport aux Lydiennes ; étranger par rapport aux dieux du panthéon grec, y compris donc Dionysos ; et partant étranger des forces de vie et de mort que ce dernier incarne.

Le chœur lui reproche alors son manque de respect vis-à-vis de son glorieux grand-père Cadmos, lui qui a semé et fait naître Echion comme fruit de la terre de Thèbes ; Echion, le propre père de Penthée, l’un des vaillants guerriers qui ont contribué à la brillante fondation de la ville. Et le chœur de se et lui demander finalement : comment ose-t-il mettre en doute l’intégrité et la bonne conduite de son grand-père ? Comment se permet-il, par ses réactions et sa révolte, de déshonorer ainsi son genre : son genre d’homme illustre, de bonne, respectable et pieuse famille ?

On l’a compris : le chœur pousse Penthée à se raviser, pour qu’il retrouve le bon chemin, celui de la nécessaire acceptation et intégration de Dionysos dans sa pensée et dans sa cité. Mais son intervention suffira-t-elle pour détourner le roi de son aveuglante et moralisante raison ?

*

Texte original :

247-265 – Texte

PENTHÉE

Mais quelle est cette autre surprise ! Je vois le devin
Tirésias, dans une nébride tachetée ;
(250) Et je vois le père de ma mère, grandement risible,
Qui fait le bacchant avec un narthex ! Je suis révolté, père,
De voir votre vieillesse ne pas avoir d’esprit.
Ne feras-tu pas tomber ce lierre loin de toi ? Ne libèreras-tu pas
Ta main du thyrse, père de ma mère ?
C’est toi qui l’as convaincu, Tirésias ! Tu veux,
En introduisant parmi les hommes cette nouvelle divinité encore,
Pouvoir observer les oiseaux et les feux des offrandes et empocher ton salaire.
Si ta blanche vieillesse ne te laissait pas échapper,
Tu serais toi aussi, toi qui introduis ces mauvaises cérémonies,
(260) Assis enchaîné au milieu des bacchantes. Quand en effet les femmes
Ont l’éclat de la grappe lors des repas,
Je dis qu’il n’y a plus rien de sain dans les cérémonies de mystères.

CHOEUR

Quelle impiété ! Etranger, ne respectes-tu pas les dieux ?
Ne respectes-tu pas non plus Cadmos, lui qui a semé le fruit né de la terre ?
Toi, fils d’Echion, déshonoreras-tu ton genre ?

*

ΠΕΝΘΕΥΣ

(248) ἀτὰρ τόδ’ ἄλλο θαῦμα· τὸν τερασκόπον
ἐν ποικίλαισι νεβρίσι Τειρεσίαν ὁρῶ
(250) πατέρα τε μητρὸς τῆς ἐμῆς, πολὺν γέλων,
νάρθηκι βακχεύοντ’· ἀναίνομαι, πάτερ,
τὸ γῆρας ὑμῶν εἰσορῶν νοῦν οὐκ ἔχον.
οὐκ ἀποτινάξεις κισσόν; οὐκ ἐλευθέραν
θύρσου μεθήσεις χεῖρ’, ἐμῆς μητρὸς πάτερ;
σὺ ταῦτ’ ἔπεισας, Τειρεσία· τόνδ’ αὖ θέλεις
τὸν δαίμον’ ἀνθρώποισιν ἐσφέρων νέον
σκοπεῖν πτερωτὰ κἀμπύρων μισθοὺς φέρειν.
εἰ μή σε γῆρας πολιὸν ἐξερρύετο,
καθῆσ’ ἂν ἐν βάκχαισι δέσμιος μέσαις,
(260) τελετὰς πονηρὰς εἰσάγων· γυναιξὶ γὰρ
ὅπου βότρυος ἐν δαιτὶ γίγνεται γάνος,
οὐχ ὑγιὲς οὐδὲν ἔτι λέγω τῶν ὀργίων.

ΧΟΡΟΣ

τῆς δυσσεβείας. ὦ ξέν’, οὐκ αἰδῆι θεοὺς
Κάδμον τε τὸν σπείραντα γηγενῆ στάχυν,
Ἐχίονος δ’ ὢν παῖς καταισχυνεῖς γένος;

*

Les passages précédents des Bacchantes se trouvent ici.

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