L’anglais : langue véhiculaire

10 mars 2015 | Commentaires (0) | Clés de lectures

Langue véhicL’anglais QMoi, ce week-end, je suis allée visiter un pays dont les habitants parlent une langue très différente de la mienne, langue que je ne comprends pas. Je ne me faisais pas de souci pour autant. Aujourd’hui, avec l’anglais, on se débrouille partout ; tout le monde peut se parler et se comprendre. Sauf que – je ne sais pas si cela vous est déjà arrivé, mais en tout cas, pour moi, ce week-end, ça a été comme ça – l’anglais ne m’a pas vraiment aidé. Pour commander une bière et trouver les toilettes, oui. Mais pas pour partager les mille et une choses que nous avions pour sûr à nous raconter.

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L’anglais RAh ma chère Ariane, je te reconnais bien : où que tu sois, tu veux toujours partager mille et une choses. Impossible de te contenter de simples frôlements ou autres regards. Les échanges factuels, superficiels, ambigus, tout comme le baragouinage utilitaire ne te suffisent en aucune façon. Tu en veux toujours plus : tu veux toujours partager les phénomènes les plus insoupçonnés, les plus profonds et les plus secrets de la vie. De la tienne, bien sûr, mais pas seulement : en fait de la vie dans son ensemble, de la vie de tout un chacun telle qu’elle nous prend, nous meut et nous émeut.

Tout ça pour alimenter ton esprit à toi, évidemment, mais aussi celui des autres. Pour élargir autant ton horizon que celui des autres. Pour que chacun puisse, en regard des autres, grâce aux autres, avec les autres, trouver son chemin au sein du terrible et délicieux labyrinthe de l’existence.

Tu l’as compris avant l’heure, Ariane : à l’instar de l’art et de la culture, la langue est un mode éminent du déploiement de la fabuleuse diversité du monde : une manière par laquelle les hommes que nous sommes pouvons partager notre esprit, notre ouverture, nos expériences, nos pensées, nos croyances, nos connaissances, nos fantasmes, nos phobies, etc.

Et quand je dis « notre » ou « nos », je ne pense pas seulement à « nous » comme individus, mais à « nous » comme partie d’un tout : d’un groupe humain, d’un peuple, d’un continent, d’une planète que nous avons la chance de former et d’habiter avec nos congénères. Individu, groupe humain, peuple, continent, planète toujours inscrits dans un temps et un lieu qui ne cessent de changer, une histoire et une géographie en constante évolution, qu’il s’agit de sentir, de dire et redire toujours à nouveau.

L’enjeu est simple : où qu’on soit, quoi qu’on fasse, il s’agit de partager au mieux les forces, les possibilités, les tendances qui nous traversent, nous portent et nous guident loin au-delà de nos petites personnes. Pour les faire fructifier, tous les jours, activement, productivement.

Or pour ce faire, l’anglais ne suffit pas. Du moins pas l’anglais en son mode techniciste et simplifié : l’anglais comme langue véhiculaire, qui sert de pur et simple moyen de communication et de consommation ; l’anglais inaudible que tout le monde baragouine pour « commander une bière et trouver les toilettes », comme tu dis joliment.

Oui, tu as bien raison, ma chère Ariane, satisfaire ses besoins vitaux, assurer ses petits plaisirs et son petit confort n’est pas suffisant pour être à la hauteur des possibilités et des tâches qu’on a en tant qu’être humain.

Raison pour laquelle il faudrait passer comme toi son temps à travailler sur la langue, sur les langues. D’abord sur la sienne, évidemment, qu’il s’agit de creuser sans cesse, pour y être de plus en plus habile, de plus en plus à l’aise, de plus en plus précis, de plus en plus nuancé, de plus en plus léger, de plus en plus capable d’exprimer les choses qui nous sont les plus chères, les plus importantes, et même les plus étrangères. Et en même temps, il s’agit de travailler les langues des autres, car chaque langue est l’expression d’une ouverture au monde, d’une vision et expérience du monde.

Tout ça pour ne pas être confiné à la surface, pour ne pas rester à la remorque de soi-même, incapable de partager et de faire vivre la surabondante et insoupçonnée richesse de l’esprit qui nous traverse tous de fond en comble.

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Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable. Le matin, à 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, au plus tard à midi, PHUSIS propose une réponse et mise en perspective.

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