Récit du messager

5 avril 2015 | Commentaires (0) | Dionysos, Les Bacchantes

Bacchants

R Bacchantes 677-713Alors que Dionysos, sous les traits de l’étranger, converse tout sourire avec le furax Penthée devant son palais à Thèbes, un messager, berger des montagnes, arrive en hâte du Cithéron pour raconter ce qu’il y a vu à propos des femmes de la cité. Connaissant la susceptibilité et la violence du roi, le pâtre commence sur la pointe des pieds, tant son récit est incroyable. Mais, curieux, Penthée lui promet de ne pas le punir, quoi qu’il dise.

Et le messager de raconter que, tôt le matin, alors qu’il venait de conduire son troupeau de jeunes bêtes à cornes du côté des rochers, alors que les rayons du soleil commençaient à chauffer le sol, il est tombé sur trois groupes de femmes, reconnus comme autant de thiases bachiques. Trois groupes de bacchantes emmenés par les trois dames les plus importantes de la cité : Autonoé et Ino, les tantes du roi, et Agavé, sa mère ! D’abord, toutes dormaient encore, le corps relâché et détendu. Les unes le dos appuyé contre les branches d’un sapin ; les autres à même le sol, la tête posée sur des feuilles de chêne ; visiblement étalées au hasard, mais tout de même avec une certaine précaution. Bien loin en tout cas des femmes telle que les décrit Penthée : débauchées, enivrées de vin et de musique, chassant Cypris à l’écart des regards, à travers la forêt. Loin de courir frénétiquement les bois, assoiffées de désirs, de fécondité, d’amours et de plaisirs, la gente féminine était au contraire tranquillement installées, au calme.

Mais voilà que les bœufs cornus se sont mis à mugir. Et Agavé de se réveiller, de se dresser au milieu des bacchantes et de se mettre à faire écho aux bêtes en poussant l’ololugé, le fameux cri de rassemblement dionysiaque, ordonnant ainsi à ses comparses de se réveiller. Et celles-ci n’ont pas tardé à jeter loin de leurs yeux le florissant et ressourçant sommeil et à se dresser : non pas doucement, l’une après l’autre, comme c’est le cas généralement quand un groupe se réveille après une longue nuit, mais rapidement et de manière ordonnée, les jeunes, les vieilles, les vierges, toutes en même temps. Quelle vision étonnante et merveilleuse !

Ensuite, elles ont fait tomber leur chevelure sur leurs épaules, ont renoué leur nébride – peau de faon symbole d’insouciance et de liberté. Et pas n’importe comment. L’image est insolite, incroyable : leur peau tachetée, elles l’ont ceinte avec… des serpents, terribles animaux sauvages ; serpents complices qui en même temps léchaient leurs joues. Et ce n’est pas tout : celles qui avaient enfanté il y a peu, qui avaient abandonné leur nourrisson et avaient donc les seins gonflés, elles portaient dans leurs bras – pulsion à la fois humaine et animale –un… chevreuil ou des petits loups sauvages qui tétaient leur lait blanc.

Puis, elles se sont posé des couronnes sur la tête : couronnes de lierre, de rameaux de chêne et de smilax fleuri, attributs précédemment chantés par le chœur comme indispensables pour les suivantes de Dionysos et pour l’ensemble de la ville de Thèbes.

Ce qui se passait n’était pas seulement insolite et incroyable, mais encore miraculeux. Pas moins de trois prodiges se sont joués là, comme ça, juste devant les yeux du berger, non loin de son troupeau. Soudain, une des bacchantes a empoigné un thyrse et en a frappé violemment un rocher, avec pour conséquence que ce dernier devienne humide, se mette à suinter et à faire couler de l’eau, semblable à de la rosée.

Une autre a quant à elle fait tomber un narthex « sur le sol de la terre », dit le messager de manière redondante, comme pour souligner l’importance de la terre sur laquelle tout se joue. Et là, « sur le sol de la terre », justement – deuxième miracle –, le dieu a fait jaillir une source de… vin ! Le dieu ? Tout le monde comprend qu’il ne s’agit de nul autre que de Dionysos, le dieu de la fécondité, de l’humidité et de tous les mystères de la vie, – tels l’eau et le vin, bien sûr, mais finalement tels tous les sucs générés par les plantes et les corps.

La suite du récit va justement dans ce sens. Des bacchantes ne désiraient pas boire de l’eau ou du vin, mais plutôt du lait ? Elles pouvaient le faire sans peine : elles n’avaient qu’à gratter le sol du bout de leurs doigts pour que – troisième prodige – la blanche boisson en jaillisse généreusement, « comme un essaim », dit le messager. Du lait comme un essaim ? Comme un essaim… d’abeille ? Sans doute, car la profusion implique à la fois la fusion : en même temps que le lait jaillissait du sol, un doux miel s’écoulait, goutte à goutte, des thyrses de lierre. Images de prodigalité, d’abondance, de ravissement, d’extase et de délices divins.

Et le messager de conclure, toujours en s’adressant à Penthée, debout à côté de Dionysos – forcément tout sourire, on l’imagine bien –, que si le roi avait été présent à cet étonnant spectacle, loin de continuer à blâmer le dieu honni, il s’empresserait de le célébrer et de le prier.

Comment Penthée va-t-il réagir ? Prend-il le récit du berger au sérieux ? Sa description l’a-t-elle convaincu ? Va-t-il abandonner ses principes sèchement logiques et rationnels et s’ouvrir aux mystères du monde ?

*

Texte original (Bacchantes, 677-713) | Traduction

T Bacchantes 677-713

MESSAGER

Je venais de conduire les troupeaux des jeunes
Qui paissaient vers les rochers, quand le soleil
Chauffe le sol en lançant ses rayons.
(680) Je vois trois thiases de chœurs féminins,
Dont Autonoé commandait l’un, Agavé, ta mère,
Le deuxième, et Ino le troisième.
Elles dormaient toutes, le corps détendu,
Les unes le dos appuyé contre les branches d’un sapin,
Les autres, au hasard, la tête posée sur des feuilles de chêne,
A même le sol, avec précaution, et non comme tu dis :
Enivrées par le cratère et le son du lotus,
Chassant à l’écart Cypris à travers la forêt.
Ta mère, quand elle a entendu les mugissements des bœufs cornus,
(690) S’est dressée au milieu des bacchantes,
Poussant l’ololugé pour mettre leur corps en mouvement, hors du sommeil.
Celles-ci, jetant loin de leurs yeux le florissant sommeil,
Se sont élevées, toutes droites, dans un bon ordre, étonnant à voir :
Les jeunes, les vieilles et les vierges non encore soumises au joug.
Et d’abord, faisant tomber leur chevelure sur les épaules,
Elles ont relevé les nébrides dont les liens
Des nœuds s’étaient déliés ; et les peaux tachetées,
Elles les ont ceintes avec des… serpents, qui léchaient leurs joues.
Celles qui avaient dans leurs bras un chevreuil ou des petits de loups
(700) Sauvages leur donnaient du lait blanc,
Toutes celles qui venaient d’enfanter, dont le sein était encore gonflé
Suite à l’abandon de leur nourrisson. Elles se sont posé des couronnes
De lierre et de chêne et de smilax fleuri.
L’une d’entre elle, prenant un thyrse, a frappé un rocher,
D’où s’écoule une humidité d’eau semblable à de la rosée.
Une autre a fait tomber un narthex sur le sol de la terre,
Et à cette place le dieu a fait jaillir une source de vin.
Toutes celles qui étaient prises de désir de boisson blanche,
Grattant le sol du bout de leurs doigts,
(710) Ont obtenu un essaim de lait. Et des thyrses
De lierre tombaient, goutte à goutte, de doux écoulements de miel.
Aussi, si tu avais été présent, le dieu que maintenant tu blâmes,
Tu le presserais de prières après avoir observé cela.

*

Texte original (Bacchantes, 677-713) | Grec

ΑΓΓΕΛΟΣ

ἀγελαῖα μὲν βοσκήματ’ ἄρτι πρὸς λέπας
μόσχων ὑπεξήκριζον, ἡνίχ’ ἥλιος
ἀκτῖνας ἐξίησι θερμαίνων χθόνα.
(680) ὁρῶ δὲ θιάσους τρεῖς γυναικείων χορῶν,
ὧν ἦρχ’ ἑνὸς μὲν Αὐτονόη, τοῦ δευτέρου
μήτηρ Ἀγαυὴ σή, τρίτου δ’ Ἰνὼ χοροῦ.
ηὗδον δὲ πᾶσαι σώμασιν παρειμέναι,
αἱ μὲν πρὸς ἐλάτης νῶτ’ ἐρείσασαι φόβην,
αἱ δ’ ἐν δρυὸς φύλλοισι πρὸς πέδωι κάρα
εἰκῆι βαλοῦσαι σωφρόνως, οὐχ ὡς σὺ φὴις
ὠινωμένας κρατῆρι καὶ λωτοῦ ψόφωι
θηρᾶν καθ’ ὕλην Κύπριν ἠρημωμένας.
ἡ σὴ δὲ μήτηρ ὠλόλυξεν ἐν μέσαις
(690) σταθεῖσα βάκχαις ἐξ ὕπνου κινεῖν δέμας,
μυκήμαθ’ ὡς ἤκουσε κεροφόρων βοῶν.
αἱ δ’ ἀποβαλοῦσαι θαλερὸν ὀμμάτων ὕπνον
ἀνῆιξαν ὀρθαί, θαῦμ’ ἰδεῖν εὐκοσμίας,
νέαι παλαιαὶ παρθένοι τ’ ἔτ’ ἄζυγες.
καὶ πρῶτα μὲν καθεῖσαν εἰς ὤμους κόμας
νεβρίδας τ’ ἀνεστείλανθ’ ὅσαισιν ἁμμάτων
σύνδεσμ’ ἐλέλυτο, καὶ καταστίκτους δορὰς
ὄφεσι κατεζώσαντο λιχμῶσιν γένυν.
αἱ δ’ ἀγκάλαισι δορκάδ’ ἢ σκύμνους λύκων
(700) ἀγρίους ἔχουσαι λευκὸν ἐδίδοσαν γάλα,
ὅσαις νεοτόκοις μαστὸς ἦν σπαργῶν ἔτι
βρέφη λιπούσαις· ἐπὶ δ’ ἔθεντο κισσίνους
στεφάνους δρυός τε μίλακός τ’ ἀνθεσφόρου.
θύρσον δέ τις λαβοῦσ’ ἔπαισεν ἐς πέτραν,
ὅθεν δροσώδης ὕδατος ἐκπηδᾶι νοτίς·
ἄλλη δὲ νάρθηκ’ ἐς πέδον καθῆκε γῆς
καὶ τῆιδε κρήνην ἐξανῆκ’ οἴνου θεός·
ὅσαις δὲ λευκοῦ πώματος πόθος παρῆν,
ἄκροισι δακτύλοισι διαμῶσαι χθόνα
(710) γάλακτος ἑσμοὺς εἶχον· ἐκ δὲ κισσίνων
θύρσων γλυκεῖαι μέλιτος ἔσταζον ῥοαί.
ὥστ’, εἰ παρῆσθα, τὸν θεὸν τὸν νῦν ψέγεις
εὐχαῖσιν ἂν μετῆλθες εἰσιδὼν τάδε.

*

Après avoir son existence durant cherché à rationaliser et moraliser les mystérieuses forces de vie, Euripide (Ve s. avant J.-C.) compose Les Bacchantes : tragédie où se joue la formidable lutte entre le très humain Penthée, roi de Thèbes, et le divin noyau générateur de toute vie et de toute mort qu’est Dionysos. Lutte à mort, qui conduit Penthée à être… dilacéré par sa propre mère.

Tous les passages précédents des Bacchantes se trouvent ici.

 

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