Sports Awards 2015

17 décembre 2015 | Commentaires (0) | Philosophie

sports_awards@1xLe sport, moi j’aime bien. Et pas seulement en faire moi-même, marcher, courir, tirer, sauter, grimper, nager, pédaler, taper dans un ballon, skier, patiner ou que sais-je encore. Le sport, moi j’aime aussi le regarder : participer au match, à la course ou à n’importe quelle compétition depuis les tribunes, le bord de la route, ou même mon canapé. Comme ça aussi, il est possible de faire du sport, de se donner, de souffrir, d’avoir le ventre serré, le souffle court, la tension qui monte, les poils qui se hérissent, les yeux qui coulent. Comme ça aussi, il est possible de grimacer, de sourire, de jubiler, de pleurer ou crier, de ressentir toutes sortes d’émotions, de sensations. Emotions et sensations d’autant plus grandes quand il s’agit de sportifs que je connais, que je vois évoluer, de week-end en week-end, de saison en saison. Et d’autant plus quand je les connais de près, qu’ils sont de ma ville, ma région, mon pays.

C’est pourquoi, l’autre soir, quand les télévisions nationales ont retransmis, en direct, les Sports Awards, le grand gala organisé en l’honneur des champions de mon pays, pour les célébrer, les féliciter et élire les meilleurs d’entre eux, je n’ai pas manqué de m’asseoir dans mon canapé. Par expérience, je savais d’avance qu’ils seraient filmés de près, pas du tout dans leur tenue habituelle, short, cuissard, t-shirt, combinaison, mais bien habillés, coiffés et préparés – ce qui dévoile souvent des facettes cachées de leur personnalité et fait sourire. Je savais qu’ils seraient interviewés, parleraient d’eux-mêmes, de leurs hauts-faits, de l’année qui vient de s’écouler, de leurs buts pour l’année à venir – choses importantes pour tout fan qui se respecte, pour pouvoir les suivre et vibrer mieux encore. Et je savais qu’il y aurait des rétrospectives de moments incroyables, de pure émotion, que les caméras ont captés durant l’année écoulée et que des techniciens hors-pairs ont coupés, montés et mis en musique – pour que tout le monde puisse les revivre, s’enthousiasmer et pleurer une nouvelle fois. Bref je me réjouissais.

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Mais… non. Rien de tout ça !

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Les sportifs, bien sûr, je les ai vus. Bien préparés, bien habillés, bien coiffés, oui, mais en même temps surtout coincés. Et pas seulement quelques-uns d’entre eux, mais tous, sans exception. Alors que, normalement, ils volent, glissent, foncent, virevoltent, avec art, grâce et maîtrise, ou alors, des fois se ratent et tombent, mais pour se reprendre et repartir de plus belle, ce soir-là, ils ne ressemblaient à rien, à rien de plus que de tristes marionnettes, toutes coincées. Des marionnettes bonnes à être abandonnées au fond d’un tiroir, tellement l’artisan qui les avait façonnées, modelées, avait échoué dans son entreprise, manqué leur sourire, leur visage, de donner un éclat à leur regard, sans même parler d’un aspect vivant.

Je les ai bien sûr aussi entendus, mes sportifs, mais seulement un peu, et de loin pas tous. Seuls certains d’entre eux ont eu le droit de s’exprimer. Les plus présentables ? Les plus intelligents ? Les moins dangereux ? Les plus conformes à l’image que le marionnettiste cherchait à transmettre ? Ceux qu’il voulait ensuite voir élus ? D’ailleurs, s’exprimer est beaucoup dire. Seuls certains d’entre eux ont eu droit à quelques mots, droit de répondre à quelques questions ouvrant sur… le plus banal, le plus courant, le moins surprenant.

Quant aux rétrospectives, peu nombreuses, elles collaient parfaitement avec le climat général : à quelques exceptions près, elles étaient fades, plates, pâles, sans sensibilité, sans émotion, comme compilées par un robot tellement nul qu’il a repris plusieurs fois les mêmes images.

*

Moi je me demande : pourquoi avoir laissé de côté la souffrance, les incomparables moments qui nous serrent le ventre, qui nous coupent le souffle, qui nous tendent, nous donnent la chair de poule, nous mouillent les yeux, nous font sourire, jubiler, pleurer, crier ? Pourquoi avoir laissé de côté les émotions, les sensations, les corps, l’enthousiasme que le sport nous offre ?

Pour laisser plus de place aux quatre enfants, dûment choisis comme symboles d’ouverture sociale, d’intégration réussie, de volonté de devenir à tout prix les meilleurs ? Pour laisser plus de place à ces quatre enfants bien-pensants, préenregistrés en train d’ânonner sans jeu, sans joie, sans imagination, on ne peut plus sagement et sérieusement, les raisons – non moins sages et sérieuses – pour lesquelles ils faisaient du sport ?

Ou alors pour garder le plus de temps possible afin de pouvoir montrer des images d’un sport à vrai dire non représenté cette année par les sportifs nominés, – mis à part un entraîneur actif à l’étranger ? Pour rappeler les tristes personnalités et tristes dévoilements qui sont tombés sur ce sport ? Bref, soyons clair : pour sauver les meubles de la planète foot, dont l’équipe nationale est justement sponsorisée par l’organisateur et propriétaire du gala ?

C’est possible, bien possible. En tout cas, moi, loin de faire le plein d’émotions sportives, loin de vivre et revivre quantité de sensations incroyables, de jubiler avec mes sportifs préférés, j’ai eu l’impression d’être le spectateur d’un jeu de dupes, aseptisé, politisé et moralisé, mis sur pied par une grande banque de notre pays pour sa propre image et promotion.

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