Des filles du soleil aux filles du désert

15 septembre 2011 | Commentaires (2) | Dithyrambes de Dionysos, Pensées phusiques

ON LE SAIT : C’EST EN GRÈCE, AU VIe SIÈCLE AVANT J.-C., que pointent les premières lueurs de la pensée rationnelle qui domine aujourd’hui nos esprits. On s’accorde généralement pour dire que l’événement fondateur de notre vision du monde a lieu chez le poète et penseur Parménide ; plus précisément dit dans le prologue de son fameux Poème intitulé – les phusiciens ne s’en étonneront pas – Peri phusikos, Sur la phusis, la nature comme éclosion à la lumière à partir des profondeurs cachées.

Il y est question d’un jeune homme pas comme les autres, qui se distingue par sa soif de lumière, son aspiration pour la stabilité et la connaissance ; soif qui l’a poussé à parcourir toutes les villes et à s’occuper de tous les domaines et savoirs accessibles aux hommes. Et grâce à ses efforts, il est bel et bien parvenu à s’élever loin au-dessus de ses semblables, dans les plus hautes sphères de la connaissance, aux confins des savoirs divins. A tel point que les dieux eux-mêmes ne sont pas restés indifférents et ont choisi de le privilégier. C’est ainsi que Parménide le présente sur un char divin, tiré par des cavales, et guidé par de mystérieuses filles : les filles du soleil. Ces dernières prolongent le savoir humain du jeune homme en le conduisant à travers les airs vers un portail rempli de la lumière la plus claire, la plus pure ; portail divin qui est tellement lumineux qu’il figure en même temps une ouverture béante, abyssale, comme une bouche prête à l’avaler. Nous le savons, l’un ne va pas sans l’autre : plus forte est la lumière qu’on regarde, plus on en est aveuglé. Sagesse phusique.

Après avoir traversé l’inquiétante ouverture, le jeune homme est accueilli par une déesse bienveillante et généreuse, la déesse de la vérité en personne. Celle-ci lui fait don du phénomène auquel il aspire le plus : le « cœur sans tremblement de la vérité bien ronde », également appelé « l’être de ce qui est » ; phénomène qui n’est autre que l’objet de la philosophie : le noyau ou l’essence toute claire, stable et constante, sans défaut ni faille, immuable, de toute chose. La vérité, gage de tout.

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Près de deux siècles plus tard, à la suite de Parménide, le philosophe Platon – le fondateur proprement dit de la philosophie et de notre vision du monde – parle de ce cœur sans tremblement de la vérité ou être en termes d’« Idées ». Notre monde ici et maintenant est selon lui régi par un autre, suprasensible, métaphysique, atteignable par la seule pensée qui vaille, la pensée droite, logique, rationnelle : le monde des Idées. Monde idéal, abstrait, éclairé par une autre Idée encore, suprême, analogue au soleil lui-même : l’Idée du Bien.

Or c’est ce monde abstrait des Idées, illuminé par cette Idée suprême, qui éclaire et imprègne depuis la nuit des temps l’esprit occidental. Jusqu’à nos jours, ce sont en effet des Idées abstraites qui nous guident dans nos entreprises : idée du bonheur, de la beauté, de l’amour, de la bonté, de la justice, de la vérité, etc. Ce sont elles qui nous conduisent dans le va-et-vient tragique des phénomènes ; qui nous donnent nos buts dans la vie. Et ce monde des Idées nous imprègne, nous attire et nous convainc avec une telle force que nous mettons tout en œuvre pour transformer la vie tragique ici et maintenant (faite de souffrance, de maladie, de mort) en fonction de la vie idéale telle qu’elle se présente à notre esprit (sans souffrance, sans maladie, sans mort). Et voilà que tout l’homme s’efforce de retrancher de cette vie-ci ce qui ne correspond pas à celle-là ; de corriger le monde qui l’entoure d’après le monde idéal qu’il imagine. Non seulement sur un plan individuel, personnel – lui-même et le monde qui l’entourent doivent sinon être, du moins paraître le plus parfaits possibles –, mais finalement de manière tout à fait générale, englobante, à l’échelle du monde entier : la planète doit devenir pour tout un chacun sans défaut ni faille, sans souffrance ni manque, parfaitement juste, tout de confort et de bonheur, un véritable paradis terrestre

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Le christianisme d’abord, puis la science, à grand renfort de technique, contribuent à radicaliser le processus, qui devient la tâche des meilleurs et n’a de cesse de croître toujours davantage, pour s’étendre jusque dans les moindres interstices des recoins les plus cachés. Le but est au fond très simple : il s’agit d’exclure de la vie ici et maintenant tout ce qui ne correspond pas au cœur sans tremblement de la vérité bien ronde, à l’être ou, avec Platon, au monde idéal auquel nous ont conduit jadis les filles du soleil. Il s’agit de faire disparaître tout ce qui n’est pas lisse, ferme, tout ce qui est de l’ordre de l’apparence changeante, voire du non-être, tout ce qui est affecté par le tragique de l’existence, la souffrance, la mort ; ce qui n’est pas intelligible, pas rationnel, mais au contraire ambigu, mystérieux, contradictoire : tantôt clair, tantôt obscur, tantôt vrai, tantôt faux, tantôt beau, tantôt laid, tantôt moral, tantôt immoral, tantôt plaisant, tantôt déplaisant, etc. Pour le dire autrement encore : la clarté doit triompher de l’obscurité ; la vérité de l’apparence, de l’erreur, de la fausseté, du mensonge ; le beau doit vaincre le laid ; le bien doit l’emporter sur le mal, la paix sur la guerre, l’amour sur la haine, la joie sur la peine, le plaisir sur la douleur, etc. Bref : la vie idéale doit partout triompher de la vie sensible, entachée de mort.

Telle est la propension de la civilisation occidentale, d’ordre platonico-chrétien, philosophico-scientifique et technique : rendre le monde ici et maintenant, dans lequel on est dès notre naissance ballotté comme des bouchons sur la mer, le plus stable et constant, le plus idéal possible ; en faire un paradis terrestre.

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Mais qu’implique finalement ce processus partout à l’œuvre et en perpétuelle croissance ? Il suffit de regarder autour de nous : frappé qu’est le monde par la mise en œuvre de nos Idées – on ne peut plus claires, on ne peut plus lumineuses, plus vraies, plus belles, plus morales –, tout devient certes toujours plus beau, plus brillant, plus agréable, plus accessible, plus aisé, plus lisse, mais à vrai dire seulement en apparence. Au fond – tel est le revers de la médaille – tout a en même temps tendance à perdre en force de vie, à se vider de son contenu, à se dessécher, se stériliser, se niveler, s’uniformiser. Tout devient progressivement pierre : le monde de l’homme se transforme toujours davantage en un immense désert, intérieur et extérieur. L’homme n’est le plus souvent qu’un grain de sable, soufflé çà et là dans les structures sèches, stériles de l’immense machinerie sociale, politique, professionnelle, médiatique, économique, etc.

Conduit qu’il est depuis plus de vingt-cinq siècles par les filles du soleil en direction du cœur sans tremblement de la vérité bien ronde, de l’être ou monde idéal, prenant celui-ci comme jauge et mesure de tout ce qui est, l’homme assoiffé de lumière, de savoir et de stabilité a négligé le caractère abyssal inhérent à la plus grande brillance. Et voilà qu’en ne voulant que la vie, la vie la plus claire, la plus pure, il s’aveugle et transforme sans le savoir – à vrai dire en toute bonne conscience – le monde entier en un immense désert ; et se métamorphose lui-même en une telle sécheresse. Monde aride où tout n’est finalement que pierre ; où pierre crisse contre pierre ; un désert qui gronde, dévore et avale toutes les différences ; où, autrement dit, la mort guette et mâche toute chose ; où la vie n’est en fin de compte que mâchement, mâchement en direction de la mort. Vie où le vide, le rien, le néant, le nihil – la nostalgie, la mélancolie, l’absence de sens – croît en proportion de l’être, de la plénitude et du but que prétend représenter le cœur sans tremblement de la vérité bien ronde, l’Idée qui, bien qu’aujourd’hui reconnue comme illusoire, continue pourtant à régner en nous et en dehors de nous de plus belle.

C’est le triomphe de ce que le Nietzsche appelle, à la fin du XIXe siècle, le « nihilisme », terme par lequel il caractérise l’évolution du monde occidental :

« Nihilisme : le but fait défaut ; la réponse au pourquoi fait défaut. Que signifie nihilisme ? — Que les valeurs suprêmes se dévalorisent. »

C’est phusique : à force de chercher la lumière la plus pure, de viser l’idéal du bien, le soleil, on finit par ne plus rien y voir du tout. Et voilà que les valeurs suprêmes se dévalorisent, que le soleil se voile, que le ciel devient nuageux, que l’air se fait morne. Voilà que triomphent la sombre affliction, les mauvais tours, la mesquinerie, la mer de mélancolie, la misère cachée, les esprits efféminés, les dénégations, les sales petits secrets, la vaine quête de gloriole, les jeux méchants de notre inaudible appel au secours.

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Fatigués de nous laisser aveuglément guider par les filles du soleil, nous sommes finalement attirés par autre chose, d’autres filles, aux antipodes des premières ; des filles qui, loin de stimuler notre rationalité, notre activité de penser et notre soif de la lumière, de stabilité et de connaissance, nous entraînent bien plutôt dans ce que notre aspiration aux idées et notre esprit hypertrophié nous a de tout temps fait négliger ou rejeter : la passivité de la pure et simple sensualité. Voilà que les filles du soleil sont jetées aux calendes grecques et remplacées par les filles du désert, charnelles à souhait.

Mais en tant que pure réaction, cette possibilité d’existence n’est pas plus saine, plus équilibrée que la précédente. Comme celle-ci, elle ne fait en fin de compte qu’alimenter le même désert : au lieu de dégénérer l’homme en machine ou fonction rationnelle, elle le réduit à n’être qu’un animal pulsionnel.

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Ce texte est l’introduction à la mise en œuvre d’un poème de Nietzsche intitulé « Parmi des filles du désert », extrait du dernier recueil mené à bien par le philosophe : les Dithyrambes de Dionysos. Le corps du texte paraîtra dès que possible.

2 réponses à “Des filles du soleil aux filles du désert”

  • Bob dit :

    C’est long 25 siècles… Ce texte est une interprétation d’une introduction écrite par Nietzsche ou une création de phusis.ch? Il est en tous cas particuliérement limpide et éclairé… Mais également très riche! Je devrais passer plus de temps par ici…

  • Michysos dit :

    Il s’agit d’une création de phusis.ch, en introduction à l’article du 19.09.2011 intitulé « Parmi les filles du désert »; article qui est pour sa part une reproduction commentée du poème tardif de Nietzsche ainsi titré.
    Danke für die Blumen!

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