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Pensées phusiques

Pietro Citati s’est éteint, ses lumières sont plus chatoyantes que jamais

SOMBRE NOUVELLE | L’écrivain-essayiste italien Pietro Citati, un des plus grands hommes de lettres de notre temps, est mort. Citati-Hermès s’est éteint au petit matin du 28 juillet, à l’âge de 92 ans, dans sa maison de vacances à Roccamare. Pendant plus d’un demi-siècle, il a écrit les livres les plus délicieux sur les auteurs les plus édifiants de notre tradition. Ses lumières, d’inspiration abyssale, sont aujourd’hui plus chatoyantes et vitales que jamais.

Depuis tout petit, on nous pousse à mettre les choses à distance, à objectiver, simplifier, catégoriser ce qui nous arrive. D’un côté il y a ceci, de l’autre il y a cela : d’une part il y a le vrai, le beau, le bien, les gentils ; de l’autre le faux, le laid, le mauvais, les méchants. Les grands hommes, eux, nous apprennent à faire exactement le contraire : nous enseignent à ne jamais fixer, déterminer, classer ce qui nous arrive, mais à nous y plonger, nous y fondre pour mieux le sentir, l’accompagner, le partager ; vivre les phénomènes en leur incroyable énergie, leur mystérieuse complexité, qui est au fond la nôtre.

Etonnante inspiration abyssale

L’écrivain-essayiste et critique littéraire italien Pietro Citati (1930-2022) est un de ces grands hommes, un des plus grands. Pendant plus d’un demi-siècle il a, par l’intermédiaire de ses articles, de ses livres généreux sur les auteurs les plus géniaux de notre tradition, appris à affirmer et aimer la vie comme elle est ; comme elle va et vient. Chacune de ses lignes démêle ce qui, de prime abord, apparaît compliqué, montre comment tout est entrelacé, ramifié, tissé, à la fois par les mains de Dieu (quel qu’il soit), du destin (innommable) et... de l’artiste-artisan scrupuleux et patient qui sommeille en chacun de nous. Au final, tous ses ouvrages rappellent une chose essentielle : qu’en littérature comme dans tout, la beauté, le génie ne tombent pas du ciel, mais émergent d’une discipline et d’un labeur auxquels on s’astreint tous les jours – et toutes les nuits.

A force, le travail, la rigueur, la patience ouvrent sur une étonnante inspiration, abyssale : celle qui porte tous les grands, celle qui porte Citati dans tous ses livres, d’apparence si légers, si aisés, fruits pourtant d’un labeur monstre, inimaginable : mille et une lectures, relectures, encore et encore, de toutes les œuvres, toutes les biographies, les correspondances, les anecdotes, les histoires, trouvées ici et là, dans l’immense bibliothèque personnelle de son grand appartement dans le Parioli, à Rome, dans toutes les plus belles bibliothèques de la ville et dans toutes ses sensations, ses viscères et intuitions personnelles. En philologue, en érudit, en savant, d’abord, en mystique, en fou, en saint, ensuite. Tous les jours, tous les matins, toutes les nuits, il s’est plongé, sa vie durant, dans les œuvres des plus grands auteurs de la littérature occidentale – et dans les plus grands auteurs eux-mêmes. Il a lu, ruminé et vécu tout ce qu’il a pu, au plus près d’eux, les a suivis, les a accompagnés au plus intime de ce qui leur arrive – et ne leur arrive pas. Et à chaque fois, mystérieusement, prodigieusement, leur musique – la partition de leur vie, leur part de l’univers – se met à résonner, à scintiller, à parler. Le monde se libère, se déplie, se déploie.

Pietro Citati devient Hermès aux pieds ailés

Pietro Citati n’est alors plus cet intellectuel italien, né en 1930 à Florence, scolarisé à Turin, qui s’est pendant la guerre mis à lire et travailler en autodidacte Shakespeare, Byron, Platon, Homère, Dumas et de nombreux autres ; qui a été diplômé à l’Ecole normale supérieure de Pise ; qui est devenu l’ami de Calvino, de Pasolini, de Fellini, et de tant d’autres hommes exquis ; qui s’est mis à gagner sa vie en écrivant des articles pour divers journaux. Pietro Citati n’est alors plus cet homme-là, ancré dans ce réel d'alors, rempli de possibilités, mais devient Hermès aux pieds ailés : le dieu des brigands, du vol, du secret, du mystère, de la ruse ; le messager de Zeus capable de traverser l’abîme qui sépare les vivants et les morts ; la divinité des frontières et des passages ; le dieu qui brise les tabous ; le patron des bergers, des voleurs, des fossoyeurs, des hérauts. Citati-Hermès, reconnu et médiatisé en Italie, puis dans le monde entier, qui, plongé dans les géants, accompagne, raconte, dévoile, partage les puissances surabondantes qui se pressent, se choquent, s’harmonisent et jouent en chacun d’entre nous. Porté par une capacité d’adhésion, de métamorphose, d’identification et de création prodigieuse.

Comme l’Oracle de Delphes

Le voilà qui couche tout ça – qui est si profond, si vrai, si cruel, si superficiel, si faux, si délicieux –, de sa plume si légère, sur le papier. Apparemment sans peine, sans souffrance. « Les peines, les souffrances, le travail, je… les cache », nous a-t-il soufflé un jour, malicieux, dans son salon, un verre de Porto à la main. Les souffrances, les problèmes, son esprit bigarré, scintillant, plein de charme et de séduction, de de dureté aussi, les surmonte puis… les cache. Trop humains pour être montrés. Trop peu divins. Le voilà qui sourit : « Comme l’Oracle de Delphes, je ne dis, ni ne cache, mais fais signe ».

C’est ainsi que son immense travail, son infinie dévotion lui ont permis d’accoucher d’un Tolstoï unique en son genre, d’un Katherine Mansfield, d’un Kafka, d’un Alexandre le Grand, d’un Goethe, d’un Proust à nuls autres pareils. C’est ainsi qu’il est parvenu à dévoiler comme personne les grands mythes de l’histoire du monde, Dumas, Dostoïevski, des dizaines et des dizaines d’auteurs, d’artistes ; à plonger dans Virginia Woolf, Homère, Zelda et Francis Scott Fitzgerald, dans le Mal absolu qui ronge le roman du dix-neuvième siècle, dans Leopardi, qui a donné lieu à son dernier grand ouvrage, et finalement dans Don Quichotte, qui représente sa dernière récréation « avant la mort ». Don Quichotte, la figure la plus irrationnelle, la plus tragique de notre monde idéaliste ; le personnage le plus triste et le plus gai, en qui tout est à la fois absolument faux et… absolument vrai.

Autant de livres lumineux, qui permettent de saisir comme nulle part ailleurs les auteurs, de s’y plonger comme jamais – et pour toujours. Citati-Hermès possède cet art vital de faire surgir du plus profond de soi, au plus intime de l’âme, de notre âme, l’autre : l’artiste, le fou, le voyant, l'inspiré que nous sommes tous au fond de nous-mêmes.

Tout ce qui est écrit signifie

Loin des complications du monde, des faux-semblants érudits, toute grande œuvre littéraire « constitue un cosmos », écrit-il dans L’art du portrait : « un système atomique extrêmement minutieux, ou un immense système solaire dans lequel toutes les pages, les images, les personnages, le style, l’architecture, la ponctuation, les espaces blancs, les intentions déclarées et secrètes, les allusions et les lapsus sont unis selon une loi d’airain. Dans un tel livre, tout ce qui est écrit signifie. Ni le hasard ni l’arbitraire, ces divinités qui rendent notre existence si absurde et si capricieuse, n’osent se glisser dans la structure impénétrable d’un grand livre. » Pareil pour les grands hommes.

Il y une cohérence, une vérité sous les illusions et les artifices qu’on nous impose. Tous les grands livres, tous les grands hommes en témoignent. Ils nous aident à vivre, à supporter, à aimer jusqu’aux pires orages. Par enthousiasme, par amour, de la vie, de Dieu. Amour tragique, mystérieusement réciproque. « Qu’a donc été l’expérience de ces religieuses et de ces pénitents ? », demande Citati au début de ses Portraits de femmes à propos de l’amour de Dieu pour les mystiques italiennes. Réponse : « Du début à la fin, de la douleur au sang, aux ténèbres, à la clarté, il a joué avec lui-même et ses mille formes : il s’est reflété, transformé, incarné, puis s’est retiré en lui-même, pour reprendre son jeu à l’infini. Tout a été apparition divine, terrible et enchanteresse : jeux de lumières, jeux d’ombres, dans lesquels la créature est dépassée, exaltée comme si elle était Dieu, puis annihilée comme si elle ne possédait même pas de nom. » Amour des forces de vie.

Dans la Pensée chatoyante, Citati relève, mine de rien, que pour Hermès, tout était jeu : « Il ne prenait rien au sérieux, ni les dieux, ni les hommes, ni lui-même – et pas même ses inventions […]. Il était frivole et léger ; et de ce fait tout lui réussissait, comme si une fortune éternelle le protégeait. Les dieux olympiens jouaient volontiers : ils n’étaient pas comme les hommes qui obéissent aveuglément à leurs passions ; mais les adorateurs d’Hermès ont toujours pensé que son jeu avait quelque chose de souverainement ironique et inquiétant, qu’on ne rencontrait dans aucune autre figure divine. Hermès riait toujours, même dans les situations les plus difficiles ; et ce rire d’enfant-vieillard ajoutait de l’élégance à ses gestes. » Jeu sérieux, espiègle, frivole, léger, plein d’ironie, envers et contre tout, jusque dans la mort.

Mille grazie per tutto caro Pietro Citati.

Liens vers nos articles précédents sur Citati

« L’art du portrait »
« Le journal de Nijinsky »
« La mélancolie »
« Jouer avec les enfants »
Repos du guerrier
« Le travail du critique »

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« In corpore » avec Michel Herren aux 20KM de Lausanne

EXPÉRIENCE DE COURSE | Certains courent après l’argent, le pouvoir, le confort, le bonheur. Le vrai coureur, lui, ne court après rien d'autre que le mieux vivre : se découvrir et dépasser soi-même. Du 10 avril au 9 mai, l’entraîneur et philosophe-maison Michel Herren vous accompagne dans le cadre de la version connectée des 20KM de Lausanne en direction de sensations, pensées et joies nouvelles. Course gratuite ouverte à tous, à consommer sans modération. Pour plus de feeling, de sagesse et de santé ! Infos pratiques ci-dessous.

Photo : (c) Florian Aeby

Ce printemps, les 20KM de Lausanne se démultiplient. Du 10 avril au 9 mai, manifestation populaire historique propose des sorties courses à pied en version connectée. Quatre parcours, quatre univers, avec six personnalités dans les oreilles au départ de Bellerive :

  • 2 km de magie entre eau et lumière avec la conteuse Barbara Sauser: « Le soleil du Léman »
  • 4 km rigolos avec une coach et un boulet en compagnie de Catherine Guggisberg et Karim Slama: « La coach et le boulet »
  • 10 km d’humour avec des personnages de la galaxie Vincent Kucholl et Vincent Veillon: « 120(’000) secondes ou un peu moins »
  • 20 km de sensations avec l’entraîneur-philosophe Michel Herren vers la fluidité, la sagesse et la joie : « In corpore »

Gratuits, les parcours sont ouverts jour et nuit, du 10 avril au 9 mai. Pour y participer, c’est tout simple : il suffit de télécharger l’application gratuite Runnin’City, y chercher Lausanne, sélectionner le parcours de son choix – et s’assurer avant de partir que son téléphone soit bien chargé. Et hop, c’est parti : une voix vous indique le chemin à prendre, une autre vous raconte des histoires !

« In corpore » : la course à pied comme art de vivreATHLE.ch vous donne rendez-vous à Bellerive, baskets aux pieds, casque sur les oreilles, pour les 20 km « In corpore » : une plongée commune dans soi-même, chacun à son rythme, avec sa foulée, ses qualités, défauts, forces et faiblesses. Quelques exercices et mises en perspectives faciles vous permettront de mieux expérimenter la grande intelligence et sagesse de votre corps. La plongée est progressive, dans soi-même, dans le paysage et au-delà, pour. Voici ce que vous serez amené à faire :

  • Découvrir de nouvelles sensations et perspectives grâce à l’effort et à la souffrance
  • Sentir, ressentir, apprécier et interpréter les choses
  • Accompagner par la pensée ce qui se passe dans le corps
  • Se laisser inspirer, porter par les forces qui nous dépassent
  • Mettre des mots sur la mystérieuse expérience qu’est la course à pied.

Le tout dans un cadre magnifique. Départ à Bellerive, passage à Ouchy, la Tour Haldimand, le Parc du Denantou, Vidy, le Centre sportif de Dorigny, St-Sulpice, les terrains de foot de Chavannes et retour via le Parc Bourget et la Vallée de la jeunesse jusqu’à Bellerive. Même ceux qui connaissent très bien le coin découvriront des chemins et plaisirs insoupçonnés !

https://www.youtube.com/embed/e-G2KFHayyA

Lien vers les 20KM de Lausanne
Lien vers l’appli Runnin’City

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Le poète de l’ignorance, de la discrétion et de l’immédiateté Philippe Jaccottet est mort

SOMBRE NOUVELLE | Le poète et traducteur vaudois Philippe Jaccottet, né le 30 juin 1925 à Moudon, est mort le 24 février 2021 dans la Drôme.

Entre 1946 et 1953, il se fraie un chemin à Paris, rencontre les plus grands, mais ces derniers le troublent, tant ils disent « un jour une chose, le lendemain le contraire ». Il se retire alors à Grignan, dans la Drôme, où il se plonge, pendant les près de 70 ans qu’il lui reste à vivre, dans sa profonde ignorance et discrétion, pour creuser et partager toujours plus modestement, plus imperceptiblement, sa quête de sens au plus près de l’immédiateté de la vie.

A la réception de son premier prix, le Prix Rambert, en 1941, à 16 ans, à Lausanne, le jeune poète plein de doutes se demande : « Comment ne pas être hésitant quand on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ? »

A l’autre bout de son chemin, alors qu'il est devenu le plus grand poète vivant de langue française du XXe siècle, il conclut, lors de la réception d'un prix en Allemagne, loin de la prolifération et de l’arasement orgueilleux des livres, des images, des paroles, des faits et des gestes : « Il n’y a pas de quoi pavoiser ».

Tout s’éloigne et à quelle distance
ou serait-ce moi qui vous quitte
sans avoir l’air de faire un pas ?
Seuls sont proches les ennemis,
toujours plus proches à mesure
que les choses perdent leur poids.

(Eléments d’un songe, 22, Gallimard 1961)

Philippe Jaccottet est mort, mais son œuvre plus vivante que jamais.

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On vit plus longtemps, mais en moins bonne santé

Depuis 30 ans, la science et la technique ont fait augmenter de manière impressionnante l’espérance de vie générale dans nos pays riches. Depuis quelques années, celle-ci a atteint un plafond. Mais on peine à l’admettre – et à l’accepter.

La pollution, la sédentarité, la malbouffe, le stress liés à nos modes de vies – largement transformés par cette même science et technique – ont pour conséquence de faire baisser l’espérance de vie à la naissance – et par suite l’espérance de vie générale. Mais on peine à l’admettre – et à l’accepter.

Les gens continuent à vivre longtemps, mais en moins bonne santé, physique et psychique. On peine à l’admettre – et à l’accepter.

C’est bête à dire, mais l’âge est le premier facteur de risque. Avec le vieillissement, les capacités de défense de l’organisme diminuent, les pathologies se multiplient, l’équilibre physiologique est de plus en plus précaire, jusqu’à la mort. On peine à l’admettre – et à l’accepter.

Les maladies, les virus, leurs variants ne font rien d’autre que tester notre résistance, notre santé. Soit on est assez fort et on y résiste, on les surmonte. Soit on est fragile et on tombe malade et risque de mourir. On peine à l’admettre – et à l’accepter.

Bien sûr, la science et la technique permettent de nous aider à retarder la dégénérescence, à repousser la mort, sans jamais la supprimer. Au prix de notre qualité de vie.

On peine à l’admettre – et à l’accepter, mais la mort fait partie intégrante de la vie : elle en est l’alpha et l’oméga, la condition de possibilité, la ressource.

Tant qu’on refusera de regarder cette vérité en face, on sera bloqué dans nos pensées, dans notre vision de la science et de la technique, dans nos décisions politiques, – et dans nos vies.

La seule manière de nous en sortir est que chacun d’entre nous l’admette, l’accepte – et le partage comme un viatique, au quotidien, partout où c’est possible.

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Nos « élites » ont-elles perdu le sens de la terre ?

Pourquoi le tournant moraliste chez la plupart de nos polytechniciens, dirigeants et journalistes ? Parce qu’ils ont perdu le sens de la terre ?

Plongés dans leurs travaux d’objectivation, de catégorisation, de standardisation, de modélisation, la plupart de nos polytechniciens, de nos dirigeants et journalistes en oublient leur corps, leur sensibilité, leur esprit et… leur bon sens. Victimes du stress, de la sédentarité, de la malnutrition, ils se retrouvent soudain bien malgré eux parmi les plus fragiles, ceux qu'il s’agit partout de protéger...

La tête dans leurs écrans, ils ne se rendent pas compte que leurs idées, leurs schémas, leurs progrès, leurs vérités ne sont le plus souvent que des leurres vis-à-vis de la complexité de la vie ; de dangereuses fictions, dont ils sont d’autant plus sûrs que leur technologie est puissante.

Comment leur faire entendre que leur activité a tendance à les arracher – et à leur suite tout un chacun – de la réalité de la vie, de la terre, où santé et maladie, plaisir et souffrance, richesse et pauvreté, vérité et erreur, vie et mort, tout ce qu’ils ne cessent de séparer, va au fond toujours de pair ?

Sûrs de leurs méthodes, de leurs modèles, de leurs résultats, de leurs institutions, ils se sentent investis d’une mission : rendre le monde conforme à leurs idées. Démesure, arrogance – au nom de l’ancienne morale.

La ressource même de la vie, le caché, le mystérieux, le sensible est oublié, écarté, écrasé – tout comme les conséquences des outrages faits à la vie…

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Le problème, c’est la pensée binaire

Covid-19 | Ça ne fait aucun doute : l’immense tremblement de terre que nous vivons est le résultat de mouvements très profonds. L’enjeu est de les comprendre pour avoir une chance de nous en sortir. Qu’est-ce qui grève notre monde occidental apparemment si radieux ? En fait, c'est la pensée binaire.

L’affirmation peut paraître choquante, réductrice, mais elle vaut la peine d’être méditée : la crise que nous vivons provient de notre structure de pensée binaire telle qu’elle est apparue au 4e siècle avant J.-C. chez Platon et telle qu’elle a été cultivée et développée tout au long de l’histoire occidentale, jusqu’à l’excès dans la science et la technique actuelles.

En quête de stabilité dans le va-et-vient des phénomènes, Platon, le fondateur de notre tradition s’est mis, il y a près de 2500 ans, à distinguer les choses pour en découvrir la vérité. C’est ainsi qu’il amorce dans son dialogue Le Cratyle (390 c10-11) la fameuse méthode de la dialectique. Pour définir l’homme, il demande : s’il est un être vivant ou une simple chose ; s’il est un mammifère ou non ; s’il vit sur terre ou dans la mer ; finalement s’il est doué de raison ou pas. Par cette détermination progressive – basée sur des oppositions binaires –, il en vient à définir l’homme comme « être vivant doué de raison ». Définition générale, abstraite, qui fait fi de la complexité de la nature et de l’existence humaine.

Platoniciens sans le savoir
Depuis, le monde occidental est marqué par cette structure de pensée. Dès son plus jeune âge, l’enfant est amené à distinguer l’ici du là-bas, le présent de l’absent, l’un de l’autre, le sujet de l’objet, le plaisir de la souffrance, la santé de la maladie, le bien du mal, etc. Les plus doués ramènent les meilleures notes à la maison et ont le plus de chance de faire carrière et fortune. Non sans être en même temps de plus en plus incapables de considérer les phénomènes en leur nature vivante, multiple et complexe. Toute la vie durant, chacun d’entre nous ne cesse de trier et séparer les choses, les distinguer de ce qu’elles ne sont pas, les opposer à leur contraire, oubliant que ces derniers sont au fond différents degrés du même : de la même vie comme mystérieux ensemble.

Triomphe de la binarité dans la technoscience
Au bénéfice de résultats prodigieux dans les domaines de la science, de la technique, de l’informatique – redoublés de puissance par les algorithmes, le big data, les systèmes experts, l’intelligence artificielle, etc. –, la structure binaire abstraite fondée par Platon domine aujourd’hui de manière systématique, structurelle, toutes les sphères de notre monde. Tellement que, suite aux incessants progrès de la technoscience, chacun est aujourd’hui inconsciemment sûr de bientôt pouvoir réaliser dans l’ici et maintenant le monde idéal, sans souffrance ni mort, dont il rêve.

Un mystérieux virus fait capoter tout le système
Tout ça jusqu’à ce qu’un mystérieux virus – aussi incernable qu’inclassable – vienne faire capoter le système : faire dérailler les cerveaux, bloquer la moitié de l’humanité et… mettre le monde entier en pagaille. Mais que s’est-il passé, au juste ? Au fond, c’est beaucoup plus simple que ce qu’on croit : les gouvernements occidentaux ont été effrayés par les calculs et modélisations catastrophistes – basés sur la binarité traditionnelle – des épidémiologistes et autres polytechniciens membres de leur conseil scientifique. Craignant de voir se réaliser les prévisions les plus extrêmes (et absurdes pour les spécialistes de terrain), ils ont, et à leur suite les médias, été pris de panique et en ont oublié leur sensibilité, leur intelligence et bon sens pratique lorsqu’ils ont décidé des stratégies à adopter.

L’enjeu est aujourd’hui de sortir la tête du guidon – et des nuages
Alors que notre structure de pensée nous fait depuis Platon séparer les choses et écraser les nuances de la vie, que la technoscience le fait de manière de plus en plus massive, aveugle et abstraite de la réalité, l’heure est venue de corriger le tir. Au lieu de prolonger tête baissée la tendance, de serrer l’étau, d’établir des concepts de protection, de profiler le spectre d’une deuxième vague, de placer ses espoirs dans les masques et la surveillance digitale généralisée, l’enjeu est de sortir la tête du guidon – et des nuages – et de redonner, par-delà la dialectique et les oppositions, une place à l’intelligence humaine sensible, nuancée et collective. L’heure est venue d’ouvrir un débat vivant et productif, riche de possibilités et de perspectives… tout sauf binaires.

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On nous (a) fait peur – par stratégie ?

Covid-19 | La peur est l’ingrédient principal qui fait appliquer et surenchérir les consignes. Massivement diffusée par les autorités et les services publics, cette peur est-elle stratégique ? Quoi qu’il en soit, elle aura des répercussions terribles sur les individus et la société.

Une récente enquête de l’Institut français de l’opinion publique (IFOP) montre que plus de 80% des Français craignent le décès d’un proche en raison du coronavirus ; 65% leur propre mort. Ceci alors que les personnes à risques s’avèrent n’être « que » les personnes très âgées, en surpoids, surtension ou souffrant de maladie(s) chronique(s). Pour toutes les autres, le virus s’avère (quasi) inoffensif. Or cela, on s’est gardé de nous le dire. Parce qu’on ne le savait pas ? Ou parce qu’il faut que tout le monde ait peur pour que fonctionne la stratégie de la « distanciation sociale » ?

Exemple en amont de Pâques. Le 8 avril, la NZZ titre, en Une, « Les hôpitaux attendent le pic pour mai seulement ». Le message est clair : le pire est à venir, explique un médecin des soins intensifs de l’Hôpital universitaire de Zurich. Ceci alors que tous les graphiques montrent une courbe aplatie. De nombreux autres médias suisses vont dans le même sens, avec pour argument : « Il ne faut pas que les gens se relâchent avant le week-end de Pâques »…

Peur canalisée dans nos sociétés
Si la multiplication des règlements sécuritaires, des verrous et des policiers (sinon des armes à feu) est parvenue à canaliser la peur dans nos sociétés, elle a fait un retour fracassant ces dernières semaines. Instillée dans nos vies, elle s’est mise à rôder partout. A bien y regarder comme puissant moteur pour que les mesures de lutte contre le coronavirus soient collectivement respectées.

Moteur pour le respect des mesures
Dès que le SARS-CoV-2 a été pris au sérieux, l’enjeu a été d’unir la population pour permettre une action homogène. Comment ? Par une bonne information et la force de conviction ? En misant sur le raisonnement et le bon sens de chacun ? Non, par la peur : peur et responsabilité vis-à-vis de soi, de ses proches, tout comme du quidam rencontré dans la rue, qui pourrait nous transmettre, ou à qui nous pourrions transmettre le virus. Selon le Tages-Anzeiger, le gouvernement suisse a d’ores et déjà dépensé quelque 5 millions pour sa campagne, faite sur toutes les plateformes, jusque dans les médias.

Faut-il le rappeler ? La peur est depuis la nuit des temps un levier pour unir les gens. Nombreux sont les déclenchements de conflits internationaux à l’avoir récemment rappelé. Renforcé par un vocabulaire guerrier, ce levier a fonctionné comme un jeu de dominos ces dernières semaines : des chiffres et des images terribles en provenance d’Italie ont effrayé et fasciné la terre entière et rapidement impliqué une « guerre contre le virus » et par suite une « mobilisation générale », de l’OMS, des Etats, des services publics, personnel soignant en tête. Très vite, l’armée, la protection civile, les forces de l’ordre et autres agents de la fonction publique, fédérations et représentants des médias se sont engagés dans la bataille.

Médias privés de sens critique
Pensant bien faire, la plupart des représentants des médias en a perdu sa distance critique. Dans l’urgence, des flux d’informations continus sont apparus partout pour relayer l’extrême dangerosité du virus, l’évolution catastrophique de la situation dans les hôpitaux et surtout la courbe terrifiante du nombre de personnes infectées et décédées. Le débat scientifique (en épidémiologie, virologie, infectiologie, voire en statistiques, sinon en économie, sociologie et philosophie) ainsi que les mises en perspectives hospitalières sont le plus souvent restés lettre morte au profit d’une information d’une pièce, basée sur des spécialistes et un personnel unanimes. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour que « le corps social dans son ensemble soit atteint et en deuil », expliquait dimanche 12 avril le politologue Jérôme Fourquet, Directeur du département opinion à l’institut IFOP.

Série de réflexes et peur de mal faire
Etait-ce-là une volonté stratégique de nos dirigeants ? A priori plutôt une suite de réflexes et d’automatismes de la part d’une série de fonctionnaires (internationaux, nationaux, cantonaux, etc.) catapultés dans le vif de l’action avec l’envie de bien faire et… la peur de mal faire. Très vite, l’effet domino s’est mis en marche : les choses se sont réduites et fermées les unes après les autres. D’abord sans du tout se soucier des conséquences humaines et sociales potentiellement dramatiques que peuvent entraîner la peur et les mesures de « distanciation sociale ».

Aujourd’hui, les chiffres montrent que les mesures ont été très efficaces, que le personnel soignant a fait un travail exemplaire, mais aussi qu’il aurait été possible de faire les choses autrement, sur la base des recherches et propositions d’autres spécialistes. Demain nous dira si nous avons bien fait ces dernières semaines – ou pas.

Dans l’immédiat, l’enjeu est de surmonter la peur, retrouver une certaine sérénité et renouer avec le débat d’idées. Pour repartir de l’avant avec enthousiasme en direction de la joie.

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La mort fait partie de la vie !

Covid-19 | Alors que les chiffres sont rassurants, que la courbe de la pandémie est aplatie, le discours médical et journalistique demeure inchangé, au point de friser l’absurde : on semble oublier que la mort fait partie intégrante de la vie.

Interrogé mardi sur la RTS, Philippe Eckert, Directeur général du CHUV à Lausanne, explique :

« Les chiffres sont encourageants, mais la pandémie n’est aujourd’hui pas encore contrôlée. (…) Sa croissance, effectivement, diminue, mais nous avons tous les jours encore de nouveaux cas, que ce soit à l'hôpital, en soins intensifs, de nouveaux décès aussi, en particulier dans les établissements médico-sociaux. »

Eckert a-t-il oublié la réalité du virus, de l’hôpital, et même de la vie ? Pris de bonne volonté, on en vient à penser qu'on se débarrassera un jour de la souffrance, des virus (corona ou autres) et même de la mort. Le croire est insensé, absurde, et même dangereux.

Les Grecs de l’aube de notre tradition nous mettent en garde : celui qui, dans la vie, ne veut que le plaisir, la santé, la victoire, qui refuse la souffrance, la maladie, la défaite, commet un acte d’hubris, de démesure, d’arrogance par rapport au bon ordre et équilibre du monde – et est cruellement puni pour ça. Tous les grands mythes nous le disent.

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Les « salauds en manque de scénario » se dévoilent

Covid-19 | Comme toute situation de crise, la « guerre contre le coronavirus » dévoile la face cachée des gens et… un grand nombre de « salauds en manque de scénario ». Romain Didier l’indique en toute poésie dans son morceau « Dans ma rue » (Délassé, 2002).

La voisine est gentille, le mari est sympa, et les enfants pareils. Quand on se croise, on se demande comment ça va, même qu’on se dit de quoi je me mêle ? On parle de la pluie et du beau temps. On se dit des âneries. On se fiche des réponses. Impossible de se fâcher.

On se voit à la sortie des écoles, dans la queue du supermarché, dans les transports publics. Des fois, ça nous donne des idées folles, des envies d’île déserte et de projets tibétains. Le monde est bourré de gens qu’il ne faut pas mettre au pied du mur, qui ne le savent même pas eux-mêmes. Bien sûr, on sent qu’il y a quelque chose qui cloche, mais on fait avec. Que pourrait-on faire contre ? Ils sont irréprochables. Ils font tout comme il faut. En situation normale.

Mais nous voilà en situation extraordinaire. Voilà qu’il y a une crise, une guerre, serait-ce contre un virus – et du jour au lendemain, tout change : Dr. Jekyll devient Mr. Hyde. Certains se ruent sur les produits de première nécessité dans les magasins – papier de toilette y compris (!). D’autres se transforment en défenseurs de l’opinion courante et en délateurs.

Le refrain de Romain Didier s’avère plus vrai que jamais :

Si dans ma rue, il n’y a que des gens tranquilles,
C’est faute de guerre civile.
Si dans ma rue, il n’y a pas de tortionnaires,
C’est qu’on n’est pas en guerre.
Si dans ma rue, il n’y a pas de collabos,
C’est faute de Gestapo.
Les gens gentils sont souvent des salauds,
En manque de scénario.

Aux concerts de Romain Didier, les gens rigolent. Forcément : les salauds, comme les méchants, les imbéciles, les imposteurs, c’est toujours les autres. Mais ce n’est pas vrai : notre tradition (idéaliste-pragmatique) a tendance à faire de nous des égoïstes et par suite des salauds. Le reconnaître, c’est ouvrir une porte sur un monde peuplé de moins de salopards. Un monde possible, qui dépend des efforts de chacun d’entre nous. Comme ils façonnent l’opinion publique, les journalistes sont évidemment en première ligne…

#ObéissonsMaisOsonsPenser

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Renforçons nos défenses immunitaires !

Covid-19 | Après avoir mis le paquet sur la préparation des hôpitaux et la mise en garde de la population, on fera de même pour comprendre les causes et les effets du coronavirus. Et si l’enjeu était plutôt de renforcer nos défenses immunitaires pour mieux affirmer et surmonter les problèmes ?

La grande question est aujourd’hui de savoir dans quelles circonstances le coronavirus est apparu, comment en venir à bout et que faire pour empêcher que d’autres virus dangereux pour l’homme se développent. Bien sûr, tout ça est important : le coronavirus n’est pas tombé du ciel ; pas davantage que les grippes ou autres maladies et catastrophes. Le Covid-19 aurait pu être évité, mais les virus et les bactéries sont tellement nombreux et mobiles – comparés à notre esprit et nos sciences – que même en vivant dans un bocal aseptisé on ne parviendra pas à s’en débarrasser. D’ailleurs, plus on cherche à éviter les problèmes, plus ils se complexifient et deviennent dangereux. On a beau dire, on a beau croire, on a beau faire, notre société idéaliste, hygiéniste, simplificatrice ne triomphera pas. Comme les problèmes, les virus, les bactéries et les catastrophes sont constitutives de la vie.

Comment faire face, comment répondre
Au final, ce qui compte, ce n’est pas ce virus-ci ou ce virus-là, ce problème-ci ou ce problème-là, son origine, son remède, mais notre manière de lui faire face, de lui répondre. Si on s’est plié en quatre pour combattre le coronavirus, si les spécialistes, médias et dirigeants de (presque) tous les pays ont été pris dans un formidable jeu de dominos au point de confiner (ou semi-confiner) des milliards de personnes et dépenser des milliers de milliards de dollars, il est urgent de se demander comment faire mieux à l’avenir.

Bien sûr, en Suisse, on sera armé comme jamais pour lutter contre une prochaine pandémie. Nos hôpitaux auront les armoires pleines de masques, de gels, d’anti-douleurs et de respirateurs. Un effort budgétaire « massif » paraîtra légitime aux yeux de l’opinion, sans quoi il n’y aurait pas autant de monde pour applaudir les soignants chaque soir à nos fenêtres.

Remise en question radicale de nos manières de penser et de vivre
Mais se préparer ainsi pour une nouvelle catastrophe n’est pas la bonne manière de faire. Pas plus que de délier les bourses pour les faire avorter dans l’œuf. L’enjeu ne dépend ni des efforts budgétaires ni des progrès scientifiques et médicaux : l’enjeu est de remettre radicalement en cause nos façons de penser et de vivre. Si nos gouvernements ne sont pas prêts à ça (en tout cas pour l’instant), nous le sommes tous déjà, en tant que personne. Comment ? C’est très simple : en choisissant d’affronter, d’affirmer et de surmonter les problèmes plutôt que de les ignorer, les écarter et les écraser.

Renforçons nos défenses immunitaires !
Si nous accomplissons un travail proche de la terre et des gens, si nous nous engageons à être des exemples, si nous cultivons un rapport sain, ouvert, modeste et joyeux au monde, sans survaloriser notre personne et nos intérêts, si nous apprenons à mettre les choses en perspective, à affronter les problèmes, à les mettre en contexte, à les placer dans leur ensemble, à considérer aussi leur envers, à éprouver notre force en les affirmant et surmontant, nous renforçons nos défenses immunitaires et par suite celles des gens qui nous entourent. Défenses immunitaires face aux méchants virus et aux dangereuses bactéries, mais aussi face à l’égoïsme et à la bêtise.

Nous voilà capables d’affirmer en toutes circonstances, avec le sourire, les troubles, les difficultés, les maux, jusqu’à ce que sonne notre dernière heure – où nous mourrons le cœur léger, avec le sentiment du devoir accompli, qu’importe finalement que ce soit d’un virus ou de toute autre chose.

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