Tous touristes

4 avril 2012 | Commentaires (2) | Littérature

LIVRE DE MARIN DE VIRY, publié en 2010 chez Gallimard. « Qu’est-ce qu’un touriste ? Un curieux, un importun, un adepte de la fraternité universelle ? Un voyeur ? Pourquoi 800 millions de personnes embarquent chaque année pour un ailleurs ? Sans but de guerre ni intérêt commercial, sans être contraint à l’exil ou pour raison philanthropique ? Soi-disant pour s’aérer, s’amuser, se distraire, se reposer… ».

De Viry est lauréat du prix Cioran en 2007. Il affectionne les aphorismes du genre « Le monde va si mal que les abrutis n’ont pas même l’air cons ». Tous touristes est un essai-fiction doucement satirique et ironique sur la conception dominante du tourisme – globalement festif, mécanisé; manichéen et stupide.

Loin d’élever le touriste « intelligent », qui enrobe ses envies (farniente, bonne bouffe et autres jouissances de tout genre) de prétextes culturels, de Viry ne dégomme pas non plus les moutons qui partent tranquilles, sans souci, encadrés du matin au soir, du repas aux musées.

De Viry cherche simplement à comprendre. Il pointe. Il interroge le rôle social du voyage, de la fête obligatoire, de la collectionnite de photos, du besoin d’« aventures », de l’importance de ne pas être un plouc, de s’ouvrir à autrui, de se mettre à l’écoute des autres cultures…

2 réponses à “Tous touristes”

  • Romanysos dit :

    Est-il possible d’en lire un extrait?

  • Michysos dit :

    Voici le premier chapitre:

    LES PLOUCS UTILES DE PAUL MORAND

    En butinant dans la presse de ces dix dernières
    années, crayon à la main, j’ai vu s’organiser
    la question du tourisme autour de
    quelques franches oppositions entre le bien et
    le mal. « Scénarisation » du récit oblige, on a,
    dans le désordre, les improbables bipèdes
    suivants : le tourisme sexuellement pas correct
    versus le tourisme sexuellement correct ; le tourisme
    destructeur de sa destination versus le
    tourisme respectueux de sa destination, voire
    réparateur des dégâts commis par les colons
    ou les touristes antérieurs ; le tourisme engagé
    versus le tourisme sans conscience politique,
    sociale, environnementale ; le tourisme comme
    stupide parenthèse ensoleillée d’oubli versus le
    tourisme enrichissant pour l’âme, à base de communion avec la nature, le cosmos, l’autre,
    la sagesse, les religions ; le tourisme-voyage,
    long, autonome, singulier, ouvert aux aléas,
    versus le tourisme encadré, à base d’événements
    prédéterminés.
    Les thèmes étant souvent présentés de cette
    manière facilement excitante et binaire, les
    conclusions s’imposent avec une fausse évidence.
    Celui qui n’est pas pour la correction
    sexuelle, la responsabilité par rapport à la destination
    et ses habitants, la supériorité du
    voyage plein d’enseignements sur la balade
    sans conscience, etc., est un suppôt de l’erreur,
    et pour le dire net, un agent du mal. C’est un
    indécrottable touriste, au sens péjoratif du
    terme, c’est-à-dire quelqu’un d’égaré, d’incompétent,
    un badaud hagard qui ne survit que
    parce qu’il est pris en charge par des encadrants.
    Une marchandise ballottée. En conséquence
    et pour son bien, le touriste sexuel a
    besoin d’être soigné ou judiciarisé, le touriste
    idiot a besoin d’être réveillé, et le touriste irresponsable,
    responsabilisé. À tous ces ploucs on
    oppose le beau et noble voyage, on leur fait
    des phrases sur le rapport de Stendhal avec
    l’Italie, ou sur l’admirable Nicolas Bouvier (je
    rappelle en passant aux bonnes âmes que
    Stendhal était aussi un furieux touriste sexuel,
    de surcroît absolument décomplexé). Bref,
    nous baignons dans cette ambiance d’évidence
    qui caractérise le manichéisme, et qui avance
    en se protégeant par d’intimidantes références
    culturelles, généralement lues de travers.
    Je lis par exemple que le tourisme destructeur
    de sa destination se voit heureusement contrebattu
    par un nouveau tourisme, respectueux de
    son lieu de villégiature, et qui, dans le meilleur
    des cas, aurait même un rôle réparateur des
    dégâts commis par les touristes antérieurs, voire
    les colons qui les auraient précédés.
    J’ai du mal à m’opposer à cette idée. Je ne
    me vois pas soutenir qu’il est de mon droit de
    me soulager dans les bassins du Taj Mahal,
    qu’il est légitime de piétiner le Parthénon jusqu’à
    sa destruction, de carboniser les grottes
    de Lascaux, de desceller les Pyramides par
    petits bouts, de refiler ses mycoses à la
    Joconde, de recoloniser le Maghreb. Il s’agit
    d’un débat assez péniblement pré-tranché.
    Quelle est la conclusion aussi évidente qu’improbable
    de ce faux débat ? Il s’agit de transformer
    le bon vieux touriste, destructeur sans
    malignité, en réparateur socioculturel. En pénitent
    de ses anciens péchés de touriste de
    masse… Cela pose un redoutable problème
    pratique : Comment conscientiser les sauterelles
    ? Les amener au sentiment intérieur du
    mal qu’elles font ? Que leurs ancêtres ont fait ?
    À se représenter leurs ravages sur les lieux
    qu’elles investissent ? Comment créer une nouvelle
    classe de pèlerins du Bien, du Mieux ?
    Comment trouver la formule à transformer les
    plaies d’Égypte en onguent miraculeux ?
    C’est donc un de ces pénibles débats qui est
    déjà fini avant d’avoir commencé, et qui n’offre
    que la paradoxale et courte satisfaction d’être
    en lutte avec tout le monde contre un ennemi
    absent. Considérant ceci, un soupçon me traverse
    l’esprit : ne s’agirait-il pas plutôt de créer
    une sorte de halo idéologique, d’apparence
    rigoureuse et de réalité fumeuse, débouchant
    sur un droit à mépriser les sauterelles, à
    condamner les prédateurs, à moquer les
    ravages des moutons ? Ne s’agirait-il pas de
    créer une chaleureuse « équipe du bien » ?
    Le cas du tourisme sexuel renforce ce premier
    soupçon. Là aussi, on me propose d’être
    contre le tourisme sexuel. Très bien. Pour que
    la question soit débattue de façon équilibrée,
    il faudrait qu’au moins un contradicteur se présente
    et prenne le parti d’un consommateur
    invétéré de prostitution discount, à l’oeil torve,
    ou d’un pédophile à bedaine et en short.
    Curieusement, il n’y a pas beaucoup de volontaires.
    Nous faisons donc face, là encore, à un
    joli oxymoron, bien net : c’est un débat sans
    contradicteur. C’est quand même un peu
    gênant, sur le plan logique.
    Probablement un peu gêné de ne pas avoir
    d’adversaire, et dans l’espoir d’avoir l’air de
    triompher de quelque chose et non de rien, les
    contempteurs du tourisme sexuel ont bien
    essayé un temps, dans les pages des journaux
    consacrées aux débats, d’enrôler au moins une
    hyène lubrique dans le camp adverse : ils ont
    tenté de faire endosser à Michel Houellebecq
    le rôle de zélateur de la prédation des corps
    exotiques, en s’appuyant sur les développements
    concernant ce type de tourisme dans
    Plateforme. Finalement, quelqu’un s’est rappelé
    que cet auteur avait écrit une oeuvre de
    fiction, difficile à faire passer pour un manuel
    positif d’idéologie sexuelle coloniale. L’opération
    a donc tourné court. À ce jour encore,
    aucun apologiste de la prostitution forcée et de
    la pédophilie ne s’est spontanément présenté
    au prétoire. Résultat : des mètres cubes d’encre
    ont coulé dans le même sens : nous dire qu’il
    ne faut pas dépenser son argent au profit des
    filières de prostitution, surtout quand elles
    exploitent des mineurs, filles ou garçons.
    Même un peu appuyé, ce rappel à la légalité et
    à la décence me va bien. Va bien à tout le
    monde. C’est probablement qu’il n’y a pas de
    débat.
    Dans cette affaire de tourisme sexuel, si le
    vote abolitionniste est unanime, les faits, en
    revanche, persistent. Si on en croit en effet les
    documents d’Interpol et des agences internationales
    spécialisées dans la lutte contre l’industrie
    illégale de la prostitution, notamment
    des enfants, on estime à 10 % le taux de tourisme
    sexuel dans l’ensemble du secteur. Sur
    800 millions de touristes par an environ au
    niveau mondial, il y aurait donc 80 millions
    de personnes qui se déplaceraient pour ce
    motif. Quand la morale est contredite par la
    demande, l’économie prend le relais de la
    morale. On n’a en effet jamais vu une demande
    annuelle de 80 millions de personnes s’exprimer
    sans qu’une offre s’organise pour la
    satisfaire. La bonne question est de savoir si
    la morale et l’économie vont se faire des
    concessions réciproques, et lesquelles. Le
    compromis est très probable, car la morale ne
    sera jamais satisfaite du tourisme sexuel, et
    l’économie ne renoncera jamais à ce marché. Il
    est évident que le tourisme sexuel est un mal.
    Il est non moins évident que ça ne va pas plus
    s’arrêter que le trafic de drogue. Sur un plan
    personnel, il est moralement préférable de ne
    pas pratiquer le tourisme sexuel. Mais à un
    niveau général, ce problème n’a pas de solution
    morale. La réponse est d’abord économique ;
    mais là, ça se complique, et donc ça devient
    moins vendeur. Ce qui est simple et vendeur,
    c’est d’écrire un article enflammé sur le mal
    sexuel. Faire monter la mayonnaise de l’indignation.
    Dessiner le portrait-robot du coupable
    : un sournois entre deux âges en tongs,
    avec une libido sale et un pouvoir d’achat obscène
    et corrupteur. Et lui tomber dessus. Éternelle
    recette du maoïsme communicant :
    fabriquer un petit bouc émissaire de papier
    pour satisfaire l’instinct sacrificiel du public. Et
    engendrer, du coup, un touriste qui se pense
    comme étant sexuellement correct parce qu’il
    ne paye pas pour faire l’amour.
    Mettons un tout petit peu en perspective
    l’être moral de ce touriste sexuellement correct
    qui est d’accord avec la presse pour être dans
    le bon camp. Et commençons par le prendre
    en vacances, en pleine activité touristique.
    Chacun sait, c’est statistique, que les vacances
    sont le temps d’une intense activité sexuelle.
    Personne n’a rien contre. Tout le monde trouve
    ça correct. Allons-y gentiment. Montée des
    températures, temps libre supplémentaire,
    consentement généralisé : c’est mécanique.
    Notre touriste fait gentiment la fête sexuelle,
    en profitant de ce qui lui est donné gratuitement.
    Il gagne quelque chose d’important : du
    plaisir. Le moment où ça commence à devenir
    intéressant, c’est lorsqu’il est tenté de mépriser
    les « perdants » qui doivent mettre la main au
    portefeuille pour obtenir la satisfaction qu’il
    a gratuitement. À ce moment, il devient un
    client pour l’indignation. S’il se croit autorisé
    à exprimer son mépris envers celui qui paye
    parce qu’il ne peut pas avoir d’occasion
    sexuelle sans le secours de l’argent, il franchit
    un cap ontologique : il est devenu un parfait
    crétin. Qui peut butiner dans la presse des
    éléments de langage idéologique.
    Toujours pendant ce temps « érotisé » des
    vacances, prenons au contraire le point de vue
    de quelqu’un qui, en raison de son peu d’attractivité,
    est tenu à l’écart de la fête, et n’a pas
    d’autres occasions de relations sexuelles que
    celles qu’il paye. Si la souffrance du manque
    est telle qu’il décide de passer par-dessus ses
    inhibitions morales et la perspective d’éventuelles
    complications juridiques, il payera, car
    pour lui la misère sexuelle vaut mieux que la
    mort sexuelle. C’est embêtant à entendre, mais
    c’est comme ça. Peut-être même considérerat-
    il que la relation qu’il aura avec un ou une
    prostitué(e) ne sera pas tout à fait misérable,
    tout simplement parce que l’échange de deux
    misères n’en fait pas forcément une troisième.
    Pas complètement, pas à tous les coups. Après
    tout, deux êtres se rencontrent… Peut-on dire
    qu’il n’y a absolument aucune humanité entre
    le bourreau et sa victime ? Certainement pas,
    jamais, et c’est bien ça le drame. Ce n’est pas
    parce qu’il n’y a pas d’amour qu’il n’y a pas
    d’humanité. L’humanité survivra à l’amour.
    C’est d’ailleurs ce qu’elle est en train de faire.
    Autrement dit cet être est un misérable,
    disons plutôt un nécessiteux, et qui le sait probablement.
    Mais la question est de savoir s’il
    est intelligent de mépriser les misérables. Il
    n’est pas interdit de délibérer sur cette tentation
    du mépris qu’on voit partout, en se
    demandant si elle ne relève pas, assez bassement,
    du désir d’avoir le beurre de la sexualité
    correcte, et l’argent du beurre d’une petite
    jouissance de confort moral. Et j’en viens vite
    à conclure que ce combat contre le tourisme
    sexuel débouche plutôt sur la victoire de la
    mauvaise jouissance d’une très problématique
    supériorité morale, que sur la libération des
    prostituées thaïlandaises. Et que toute cette
    opération sert au confort des bigots plutôt qu’à
    l’assèchement des bordels.
    Je veux bien approuver la lutte contre le
    tourisme sexuel, mais je ne veux pas m’en
    servir de prétexte pour traiter les nécessiteux
    de salauds. Je voudrais bien réintroduire une
    espèce de miséricorde – de cordialité avec la
    misère – dans le sujet, ou de pitié. Et j’accorde
    ma pitié, dans l’ordre décroissant : a) aux
    victimes des réseaux de prostitution, b) aux
    miséreux sexuels qui s’en servent, et enfin c),
    mais en dernier lieu, et un peu par principe et
    en tordant le nez, à ceux qui ont la chance
    d’avoir des relations sexuelles consenties et
    gratuites, et qui trouvent confortable de traiter
    de ploucs les cochons de payants. Un nanti
    indigné contre les misérables est un client dont
    la cause morale est difficile à plaider.
    Au fond, la conclusion de tous ces débats
    assène lourdement qu’il vaut mieux être Paul
    Morand à Venise en 1930 qu’un salary man
    japonais en goguette au palais des Doges ; proclame
    que Nicolas Hulot respectant la glace au
    pôle Nord est un type bien, tandis qu’un banquier
    piétinant la barrière de corail est un personnage
    ignoble ; ou encore affirme doctement
    qu’un anthropologue fasciné par la sagesse des
    Dogons est supérieur à un acheteur de cartes
    postales décervelé ; ou, enfin, qu’un amour
    romantique à Éphèse est un truc bien, tandis
    qu’une séance de body body fuck en terre asiatique
    est une atteinte insupportable à la dignité
    humaine…
    Il s’agit de nous expliquer bêtement qu’il y
    a un tourisme moralement et intellectuellement
    chic, et un tourisme plouc.
    Prenons le couple chic-plouc, mettons-le à
    Venise, et photographions leur description
    selon cette belle grille de lecture. Le touriste
    chic a le droit de marcher, le plouc n’a le droit
    que de piétiner. Le premier sublime la ville, le
    deuxième l’enfonce dans la lagune. Le premier
    rajoute de la valeur culturelle par ses aperçus
    intelligents, le deuxième a le statut dévastateur
    d’une fiente acide. Le premier a l’oeil relié au
    cerveau, le deuxième, à un caméscope.
    Ce plouc est merveilleusement utile. Il
    permet de se différencier de la médiocrité. Il y
    a juste un problème : il n’existe pas, ou plutôt
    il n’existe que comme catégorie journalistique.
    Ce n’est pas tout à fait par hasard que j’ai
    placé à Venise cette très faible opposition entre
    un tourisme aristocratique et un tourisme sans
    noblesse. C’est en pensant à Paul Morand,
    auteur d’un Venises avec un « s », qui retrace
    les impressions de toute une vie marquée par
    ses fréquents voyages dans la Sérénissime. Loin
    de moi l’intention de nier le talent de Morand.
    Je pense toutefois que son oeuvre, imaginative
    et nerveuse, est un immense bar à salades qui
    cache quelque chose d’inavouable, une cuisine
    de l’âme mal tenue. Et je crois que cet inavouable
    a un rapport avec l’obsessionnelle
    question suivante : suis-je vraiment l’aristocrate
    que je dis ? Il ne le pense pas, il se convainc
    qu’il le pense. Moins il le pense, plus il s’en
    convainc. Moins il le sent, plus il épice sa différence
    avec le commun. Regardez cet air
    inquiet quand il bombe le torse devant un
    bolide allemand… Pour Morand, écrire, c’est
    déguiser sa fatuité, parfumer sa haine de soi.
    Cette pseudo-aristocratie de l’esprit ne parvient
    à capter les prestiges de la noblesse que
    pour les gogos. Au poids, à la « phrase » et à
    l’épate. Morand a encouragé de toutes ses
    forces l’habitude profondément vulgaire de ne
    s’intéresser à son prochain qu’à la condition
    qu’il épouse les mouvements de son amourpropre.
    Pour être exact, les véritables amis de
    Morand sont ses ploucs imaginaires. Sans eux,
    il devient eux. Grâce à eux, il peut monter son
    spectacle de Morand-l’aristocrate. Le touriste
    Morand ne voyage que dans son mépris pour
    les ploucs et surtout, dans son inquiétude d’en
    être. De ce point de vue, il est très contemporain.
    Je ne connais aucune oeuvre qui dise
    mieux la catastrophe de la comparaison.
    Si l’on veut cesser de penser le tourisme,
    faisons comme Morand et les médias : posons
    au bon touriste.

  • Vos commentaires

What's this?

You are currently reading Tous touristes at Michel Herren.

meta