Tristesse, quand tu nous prends…

2 juin 2012 | Commentaires (0) | Chroniques, Ludo et Bboul, Pensées phusiques

HIER, BBOUL A TOUT À COUP ÉTÉ TRISTE. Tout à coup, la tristesse lui est tombé dessus. Comme ça, tout à coup, apparemment sans raison.  Evidemment, il le raconte à Ludo.

*

Tristesse, quand tu nous prends… 1

– Tu sais, hier, j’étais tout triste.

– Tout triste ? Mais pourquoi ?

– Je ne sais pas trop. Dimanche matin, tout à coup, je suis devenu tout triste.

– Comme ça, tout à coup, tu es devenu tout triste ?

– Oui, comme ça.

– Mais il doit bien y avoir une raison, non ? T’arrives pas à dire pourquoi ?

– Non, je ne sais pas. C’est venu comme ça : j’étais tout seul dans ma chambre, ça allait très bien. Et tout à coup, paf, ça n’allait plus.

– C’est bizarre, ça.

– Oui, c’est bizarre.

– Mais t’as réfléchi à pourquoi ça t’a pris ?

– Bien sûr que j’y ai réfléchi.

– Et alors ?

– Rien. Ça n’a rien donné. Je n’ai rien trouvé. Rien du tout.

– Il y a pourtant toujours une raison, quand on est triste !

– Moi aussi, je croyais ça. En tout cas jusqu’à hier. Mais là, je ne sais plus.

– Ben oui qu’il y a toujours une raison ! D’ailleurs généralement assez simple. Moi, si je suis triste, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas : par exemple parce qu’on m’interdit d’aller jouer dehors ; ou parce qu’on m’empêche de regarder un film à la télé, de prendre une deuxième tranche de gâteau, ou d’aller voir mes grands-parents ; ou alors parce que papa et maman se crient dessus, ou parce que maman est toute triste. Alors là, moi aussi je suis tout triste. Et je sais même plutôt trop bien pourquoi…

– Ça ne t’est jamais arrivé, à toi, d’être triste comme ça, sans raison ? Ça ne t’es jamais arrivé de ne pas être bien sans savoir pourquoi ?

– Non, je ne crois pas. Mais tu n’arrives pas à dire comment ça t’a fait ?

– Ben je t’ai dit : j’étais triste.

– Oui, mais ça t’a fait quoi ? Comment tu peux dire que tu étais triste ?

– Je ne sais pas trop, moi. J’avais le ventre noué. Je n’étais pas bien, c’est tout.

– Peut-être que tu étais simplement malade !

– Non, j’étais triste, je te dis. Je jouais, comme ça, tranquillement, et tout à coup, c’était fini : je n’avais plus envie de rien. J’avais le ventre noué. J’étais triste. Sans raison.

– Mais tu as pensé à quelque chose de spécial ?

– Non, pas vraiment.

– Mais tu te souviens quand même à quoi t’as pensé ?

– Non, pas vraiment. A pas grand-chose. Ou plutôt à plein de choses : comme toujours, ça se mélangeait un peu dans ma tête. J’ai pensé à toi aussi. A nous.

– A moi ? Et ça t’a rendu triste ? Mais qu’est-ce que j’ai fait, encore…

– Mais rien : je sais bien que ça ne peut pas être ça !

– Mais si t’as pensé à moi quand t’es devenu triste, ça doit quand même avoir un rapport avec moi. T’as pensé à quoi, exactement ?

– J’ai repensé à nous deux quand on jouait, l’autre jour ; quand on inventait des trucs pour embêter les adultes. Tu sais, par exemple celui de trouver plein de questions auxquelles ils n’aiment pas répondre. Tu te souviens ?

– Oui : pourquoi, des fois, ils se crient dessus ; pourquoi maman n’aime pas quand papa boit du vin ; pourquoi ils doivent regarder tous les soirs le télé-journal au lieu de jouer avec nous ; pourquoi ils se mettent du déo et du parfum qui ne sent pas bon ; pourquoi maman est toute différente avec papa quand elle rentre de chez ses copines ; pourquoi ils sont toujours pressés et n’ont jamais le temps pour rien ; pourquoi papa doit laver tous les dimanche sa voiture ; pourquoi ils prennent des cours de salsa même si papa déteste danser ; pourquoi grand-papa est dans un EMS ; pourquoi, quand on est dehors, tout ce qui nous, nous étonne, ou « tétonne » comme tu dis, ne les intéresse pas ; pourquoi ça les énerve quand on dit « match de pennis » au lieu de « match de tennis », etc. etc.

– Mais ça ne peut pas être ça. (…) Tu te rappelles comme on a rigolé ? Tellement que mon papa est venu nous dire qu’on n’était pas tout seul à la maison…

– Oui, c’était très drôle ! Surtout qu’il est venu nous dire « Calmos, les petits ! Je n’entends même plus le commentateur de mon match de tennis » – et que je lui ai demandé, tu te rappelles, « un match de quoi ? » Alors tu vois, en y repensant, tu devrais plutôt te réjouir, non ?

– Oui, bien sûr, en y repensant. Mais après, tout à coup, j’ai été triste.

– J’ai dit ou fait quelque chose que je n’aurais pas dû ?

– Non, pas du tout. C’était très bien. C’était vraiment très bien.

– Ben alors !

– Peut-être que c’était trop bien.

– Trop bien ? Mais t’es con ou quoi ? Ça ne peut pas être trop bien ! Ça ne peut jamais être trop bien ! Pas assez bien, oui, mais trop bien, non !

– Peut-être que c’était trop bien par rapport à quand je jouais moi, tout seul.

– Tu crois que c’est ça ? Tu crois que c’est ça qui t’a rendu triste ?

– Oui, c’est possible.

– Elle est quand même bizarre, ton histoire : on fait quelque chose de super les deux – et quand t’y repenses, ça te rend triste.

– Oui, c’est bizarre. Mais j’étais vraiment triste.

– Triste que je ne sois pas là.

– Oui, ça doit être ça : triste que tu ne sois pas là.

– Mais t’es bête : tu aurais dû sourire en te rappelant qu’on a été bien ensemble ! Et te réjouir qu’on le sera de nouveau bientôt. Parce que tu le sais bien : moi aussi, j’aime être avec toi !

– Oui, je sais. Mais ce n’est pas moi qui décide quand je suis triste ! Ça vient tout seul !

– Peut-être que ça vient tout seul, mais tu peux quand même faire un effort, non ? Guider un peu les choses…

– Ah oui ? T’arrives à faire ça, toi ? Et tu fais ça comment ?

– Ben quand je suis triste, quand je me mets à rêvasser, au lieu de pleurnicher, je décide que c’est bête et que ça ne sert à rien. Alors j’arrête.

– Comme ça, t’arrêtes. Mais tu fais comment ?

– Ben je pense à autre chose, je passe à autre chose. C’est vrai : on peut faire plein de trucs, même quand on n’est pas les deux, non ? Des trucs très bien, non ? (…) Tu ne réponds pas ? J’ai dit quelque chose que je n’aurais pas dû ? T’es de nouveau triste ? Mais t’es vraiment du genre à être tout le temps triste, toi…

– C’est vrai, là, ça me reprend de nouveau ; tout ça me rend de nouveau triste. Pas sûr que ce soit aussi simple que tu le dis… Tu sais, quand tu me parles comme ça, j’ai presque l’impression d’entendre mon papa…

*

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