Nourrir sa vie

7 septembre 2012 | Commentaires (0) | Pensées phusiques, Philo, Trucs théoriques

LA SCÈNE SE PASSE, COMME SI FRÉQUEMMENT EN CHINE ANCIENNE, entre un prince et le sage qu’il reçoit à sa cour. Le prince demande : « J’ai entendu dire que votre maître avait appris [à nourrir] la vie, qu’en avez-vous retenu ? » […]. L’autre lui répond, réservé : « Je maniais le balai à la porte du maître, que voulez-vous que j’en aie retenu ? »

On pourra croire à une dérobade de la part de l’hôte ou considérer qu’il fait montre de trop de modestie, mais tel, je crois, n’est pas le cas. D’abord, parce qu’on sait bien, en Chine, que ne pas répondre, c’est déjà répondre en faisant entendre à l’autre qu’il n’est peut-être pas en mesure de comprendre ; et qu’il devra donc progresser par lui-même s’il veut accéder à la réponse attendue. Mais surtout balayer à la porte dit déjà, de façon élémentaire, me semble-t-il, qu’il n’y a qu’une chose à faire pour affranchir et entretenir sa vitalité : débarrasser au fur et à mesure ce qui en encombre le seuil et empêche d’avancer.

Mais le prince ne l’entend pas et s’attend sans doute à quelque contenu théorique. La réponse, sur son ordre, tombe alors, laconique : « J’ai entendu mon maître dire : être apte à nourrir sa vie, c’est comme faire paître les moutons : si l’on en voit qui traînent à l’arrière, on les fouette. » On imagine volontiers des moutons s’arrêtant çà et là, pour brouter la touffe qui s’offre à leur portée : traînant en arrière, ils retardent la marche d’ensemble.

Mais pourquoi des moutons ? […] Parce que l’attitude à avoir pour « nourrir sa vie » est de faire paître son « troupeau » – de pulsions comme de capacités – en le laissant avancer à l’avenant, à son gré, tout en ne perdant jamais de vue les retardataires. Car ce pâtre du Zhuangzi, à l’évidence, ne guide pas ce troupeau en marchant à sa tête, tel le Bon Pasteur qui, à travers le désert, conduit ses ouailles vers une terre promise, plus verdoyante et fertile.

Je le vois plutôt se contenter de veiller, à l’arrière de ses bêtes, à ce qu’elles ne se laissent pas arrêter, ici ou là, sous l’effet d’une motivation dissidente, de sorte que toutes continuent d’avancer. Ce n’est pas tant de progresser vers un idéal qui ici est en vue, selon l’espoir d’arriver un jour à destination – accéder au salut – que de maintenir toutes ses ressources vitales en développement : sans donc que l’une ou l’autre, en se bloquant et s’immobilisant, en se « fixant », vienne freiner l’essor et l’inhiber.

La question, on le voit, est la plus globale que je puisse me poser à moi-même, valant du biologique au psychologique – si je m’en rapporte à nos distinctions ordinaires (qu’elle méconnaît) – et s’étendant également à l’éthique. Et même tient-elle lieu de toutes les autres : toutes les autres questions ne font-elles pas, d’une façon ou de l’autre, qu’y ramener ? Qu’aurais-je d’autre, effectivement, à me demander ? Elle est la question vitale-morale par excellence : qu’est ce que je vois qui traîne en moi et conduit à l’immobilité, que ce soit à titre de disposition, de fonction, de pulsion ou de sentiment, et que j’aurais à « fouetter » pour le rappeler à l’ordre, celui de se maintenir évolutif, et le garder ouvert à de l’avenir, au lieu que cela reste bloqué dans son passé ?

Quel que soit l’aspect de ma vie que j’envisage, je n’ai au fond qu’à répondre à cette exigence : à défaire ce qui se « fixe » en moi et qui, en me retenant en arrière, en se figeant, m’empêche de continuer d’avancer.

L’intérêt de la pensée chinoise, à cet égard, est d’avoir conduit cette critique de la fixation jusqu’à pouvoir en faire l’absolu de la morale, laissant paraître ainsi quelle continuité relie ce que nous avons été portés à séparer, en Europe : le vital et l’idéal.

Par là, elle n’a pas abaissé la morale, mais l’a promue, au contraire, à l’encontre du moralisme et de la sclérose des vertus. Car même une vertu, qui comme telle nous paraît digne de louange, à y regarder de plus près, remarque le penseur chinois, est un début de fixation et constitue un coincement par sa rigidité. En m’arrêtant à une vertu, non seulement je me ferme aux autres et réduis d’autant ma disponibilité, mais surtout j’immobilise ma conduite et commence à m’enliser dans mon comportement – si « bon » soit-il – qui se fige en ornière : la contrainte de répétition n’est pas loin non plus de ce côté.

Extrait de François Jullien, Cinq concepts proposés à la psychanalyse, « Dé-fixation », Grasset, 2012, p. 125-128.

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