Vous n’avez toujours rien vu

14 octobre 2012 | Commentaires (0) | Cinéma, Pensées phusiques

ORPHÉE ET EURYDICE sont les deux personnages principaux de Vous n’avez encore rien vu, le dernier film d’Alain Resnais. Suite à la présentation de la mise en abyme qui s’y joue (que vous trouverez ici), voici quelques clés permettant de saisir l’enseignement que nous donnent les deux figures mythiques.

Orphée : le musicien par excellence

L’Orphée de la mythologie est un demi-dieu. Il est le fils du roi de Thrace Œagre et de la Muse Calliope. Sa haute naissance lui fait bénéficier à la fois d’une grande intelligence et maîtrise humaines et d’une puissante inspiration musicale. Maître incontesté de la lyre et du chant, il est connu pour la justesse et la force enchanteresses de sa musique. Au point qu’il charme – et même plus, méduse – le monde entier : les hommes et les femmes, bien sûr, mais aussi les dieux, les animaux, et même les plantes et les pierres.

Un jour, alors qu’il partage – comme il a l’habitude de le faire – l’envoûtante musique qui le traverse, Orphée se trouve lui-même médusé face à la délicieuse Eurydice. C’est le coup de foudre : l’amour. Mais leur relation est sans avenir : le jour même de leur union, Eurydice se fait mordre par un serpent et meurt. Transi d’amour et de chagrin, Orphée n’hésite pas à prendre le chemin des Enfers pour récupérer sa bien-aimée. Et sa tentative n’est pas vaine : son talent musical lui permet en effet de convaincre les dieux infernaux de la lui rendre. A une condition toutefois : qu’il ne se retourne pas vers elle lors de sa remontée du monde des ombres vers celui de la lumière. Or sur le chemin du retour, juste avant d’arriver du côté des vivants, Orphée ne peut se retenir de regarder son amoureuse – et perd à tout jamais son amante. Le voilà contraint de vivre seul jusqu’à la fin de ses jours.

Mise en garde contre l’amour absolu

Le mythe met en garde contre le danger de l’amour. Si Eurydice se fait mordre par un serpent, ce n’est pas par hasard – au fond, il n’y a pas de hasard –, mais parce qu’elle détourne Orphée de sa tâche : celle de faire résonner de part le monde la musique de la vie et de la mort en son va-et-vient tragique ; de rappeler à tout un chacun sa place et son rôle dans l’équilibre et l’harmonie du tout. Dès leur rencontre, au lieu de continuer à faire entendre la mystérieuse musique des sphères dont il est rempli, il se trouve soudain possédé par une autre musique, non plus tragique, mais idéale, – pour ne pas dire romantique : la musique de l’amour. Non pas de l’amour de la vie tel qu’il l’a transmis jusqu’ici, comme résonnance de toutes choses et de tous les êtres au sein du monde dans son ensemble, mais de l’amour d’un seul être, un être élu, aimé passionnément, aux dépens de tous les autres et de tout le reste : non pas l’amour tragique de la vie ici et maintenant, mais l’amour absolu, idéal tel que le conçoit l’intellect assoiffé de calme et de bonheur.

Ne voyant soudain plus que son Eurydice, ne vivant et ne chantant soudain plus que pour elle, le divin musicien joue une mauvaise partition : celle de la monomanie, du repli sur soi et de la fermeture au monde. Si son amante est amenée à disparaître, c’est pour qu’il se consacre à nouveau comme il se doit aux forces qui l’entourent et le traversent. Mais plutôt que de le remettre sur le droit chemin, de le faire retourner à ses affaires, la disparition de son amoureuse décuple encore son influence et importance. Devenu réellement absolu – détaché de tout, y compris de la réalité de l’existence – et par suite idéalisé (fantasmé, de l’ordre de la pure idée), son amour pour Eurydice l’amène à tenter l’impossible : descendre aux Enfers pour ramener sa bien-aimée à la vie.

Comment Orphée en vient-il à imaginer et à accomplir un tel acte ? C’est assurément sa grande intelligence humaine doublée de sa divine inspiration musicale qui l’y conduit : sa maîtrise et entente des choses de la vie et de la mort sont telles qu’elles ne lui donnent pas seulement la confiance et justesse nécessaires pour charmer jusqu’aux dieux de l’Hadès, mais lui permettent de surcroît de dépasser les limites de la raison et des capacités mortelles. Son sens musical est en effet si puissant qu’il est en mesure de réaliser des miracles.

L’aspiration à l’idéal : un grand danger

Pourtant, l’amour idéaliste d’Orphée est voué à l’échec : la musique absolue va tellement à l’encontre de sa tâche de dire le monde en sa nature propre qu’elle ne peut se réaliser. Lors de son retour vers les vivants avec sa bien-aimée, Orphée se met lui-même à douter : Eurydice est-elle réellement là ? Le suit-elle vraiment ? Sa puissance musicale lui permet-elle effectivement de regagner son amour perdu ? L’amour idéal, la musique suprême sont-ils sur le point de se concrétiser ? Le musicien n’y tient plus : se rendant compte qu’il y a quelque chose qui ne résonne pas comme il faut, il ne peut s’empêcher de se retourner. Et de perdre une seconde fois son amante.

L’idéal n’est que le fruit de notre imagination et raison. Il n’est pas seulement inatteignable, mais encore un grand danger : en cherchant à l’atteindre, on se fourvoie quant à sa place et à ses devoirs d’homme. C’est ce qu’Orphée finit par comprendre, avant de se remettre à sa tâche musicale.

Orphée et Eurydice chez Anouilh et Resnais

Chez Resnais, qui reprend le mythe tel qu’il se joue chez Anouilh, nous avons affaire à un Orphée moderne. Il n’est pas fils de roi, mais d’une sorte de vieux comptable ambulant. Concernant sa mère, nous n’en savons rien. Orphée vit seul avec son père. Désœuvré, il semble passer son temps à faire de la musique : une drôle de musique que personne n’écoute et qui a bien plutôt tendance à agacer son entourage. Comme l’Orphée du mythe, il incarne la vérité musicale : l’ouverture naïve, pure et authentique au monde. Contrairement au personnage mythique, son talent et sa puissance sont toutefois ignorés : Orphée joue seul, dans l’indifférence générale d’un monde superficiel, centré sur lui-même et guidé par ses petits désirs, ses petites affaires et avantages personnels.

Quand Eurydice apparaît, Orphée découvre tout à coup de nouvelles résonnances, infiniment plus belles et plus puissantes que celles ressenties et jouées jusqu’ici. Il tombe amoureux. Amoureux fou. Obnubilé par son amante, aveuglé par la brillance et la grandeur de ce qu’il lui arrive, il perd son rapport exemplaire à la vie et laisse tomber ce qu’il a de plus cher : son père d’une part, et la musique qui le traverse de l’autre.

Eurydice : une fille moderne

Eurydice, dont on ne sait quasi rien dans le mythe, s’avère être une fille résolument moderne : sous son attrait physique, son charme et sa beauté plastiques, c’est le calcul, le mensonge et la tricherie qui travaillent. Egoïste, elle a pour habitude de tout faire pour son propre plaisir. Lorsqu’elle rencontre Orphée, elle est certes sincère, elle vit quelque chose qu’elle n’a jamais vécu, ressent une musique plus forte, plus profonde et plus intense que toutes celles vécues à ce jour ; et pour sûr plus grande que toutes celles qu’elle vivra à l’avenir : la musique de l’amour, de l’amour le plus extraordinaire qui soit, de l’amour idéal, détaché de tout, absolu. Sur le moment, elle est assurément sans le moindre faux-semblant ; elle est vraie ; elle est encline à s’engager corps et âme, tout comme Orphée lui-même. Mais aussi puissants que soient ses sentiments, ce qu’il lui arrive est au-dessus de ses forces : « C’est trop difficile », comme elle l’avoue d’abord la nuit, en dormant, avant de le concéder aussi de jour.

Vérité et mensonge

Alors qu’Orphée incarne l’authenticité, la pureté, la sincérité, alors que sa fidélité à la musique qui le traverse et qu’il transmet en toute naïveté et toute rigueur est sans borne, on a tôt fait de comprendre qu’Eurydice n’est pas comme lui. Si sa vérité à lui est celle de la vie elle-même, en son harmonie tragique, celle d’Eurydice s’avère d’emblée plus compliquée. Moderne, subjective, sa vérité est marquée par la faiblesse, l’égoïsme, le rapport utilitaire aux choses, la morale et l’artifice. Elle la conduit à mentir et à toujours trouver un moyen pour s’arranger, quitte à fuir, s’il le faut.

Mais Eurydice n’est pas travaillée que par cette vérité-là. Sous ces manières de faire se cache une autre vérité, plus profonde, plus ancienne, pour ainsi dire archaïque, qui ne fait pas seulement écho à celle d’Orphée, mais lui correspond : la vérité de la vie, caractérisée par la force, la sincérité, l’honnêteté, la rigueur et l’ouverture au monde. Mais cette dernière, qui la traverse quand son esprit sommeille, quand elle dort, ou alors dans la mort, bien qu’elle soit infiniment plus intense et plus profonde, est « trop difficile » pour elle dans la vie de tous les jours ; elle exige trop d’efforts.

Avec cette vérité-là, il n’y a en effet pas moyen de s’arranger. Tous les actes, toutes les pensées participent du même tout musical ; chaque fausse note risque de faire chavirer la cohérence de l’ensemble ; chaque son et chaque silence – toute présence et toute absence – possèdent un poids énorme. Avec cette vérité-là, cette musique-là, on ne peut rien prendre à la légère, rien laisser glisser, rien laisser filer. On est à chaque instant responsable non seulement de sa petite personne en son confort et ses aspirations, mais à la fois, en tant que partie du tout, du monde entier.

Musique tragique et musique suprême

Lorsqu’Orphée est sur le point de ramener Eurydice à la vie, les choses viennent soudain à se renverser. C’est tout à coup pour lui que les choses deviennent difficiles, trop difficiles. Comment faire confiance à Eurydice ? Comment croire qu’elle fera les efforts qu’exige sa musique ? Qu’elle a les moyens de ne pas tricher, de ne pas mentir, de lui être fidèle, de faire honneur à leur musique idéale ? En proie au doute, Orphée se rend progressivement compte – aussi grâce aux excès de promesses et de fureur romantiques d’Eurydice – qu’il s’est trompé : que l’amour idéal n’est qu’un leurre, un fantasme de notre pensée assoiffée de bonheur, en quête d’un monde et d’une musique infiniment meilleurs que le monde et la musique tragiques ici et maintenant : une musique suprême, absolue. Et Orphée de se retourner et d’abandonner Eurydice dans le monde des morts.

Mort d’Orphée chez les Grecs

Dans le mythe grec, suite à la disparition définitive d’Eurydice, Orphée retrouve la musique de la vie qui le traverse. Mais elle n’enchante plus tout le monde. Au point qu’il en vient finalement à être tué. Parmi les nombreuses variantes de la mort d’Orphée, l’une raconte qu’il est mis en pièce par des femmes qui ne supportent pas qu’il reste indifférent à leurs avances. Si Orphée ne s’intéresse plus aux femmes, c’est soit qu’il continue à n’avoir de pensée que pour la défunte Eurydice, soit qu’il a été purifié de tout élan amoureux idéaliste suite à son expérience avec elle.

Dans une autre version, ce sont les Ménades qui, sur ordre de Dionysos, en viennent à dilacérer Orphée. Suite à son expérience du monde souterrain, ce dernier aurait en effet abandonné Dionysos – le dieu des ombres, du mystère et du chaos comme ressource de la vie – pour n’honorer plus qu’Hélios, le dieu du soleil, de la lumière, de la clarté, de la belle forme. Malgré son échec amoureux, il aurait gardé l’envie de valoriser, dans sa musique, les bons côtés de la vie, négligeant les mauvais au profit des premiers. Dans une autre version encore, Orphée se trouve foudroyé par l’éclair de Zeus pour avoir initié les hommes à certains savoirs qu’ils ne sont pas en droit de connaître : sans doute des connaissances liées au royaume des morts.

A chaque fois, on voit Orphée se mettre à jouer des notes qui ne correspondent pas aux attentes divines et viennent troubler et déséquilibrer l’harmonie entre ciel et terre ainsi que la répartition des rôles entre dieux et hommes. D’où sa punition à mort.

Mort d’Orphée chez Anouilh-Resnais

Comme l’ensemble du mythe, la version de la mort d’Orphée présentée par Anouilh-Resnais est inscrite dans un cadre moderne. Aussi est-elle plus réflexive, plus idéaliste, plus romantique que la version grecque. Chez eux, Orphée ne se remet pas de la disparition définitive de son Eurydice chérie. Il est tellement déçu d’avoir perdu son amour et son idéal qu’il sombre dans une terrible mélancolie. Comme il a de plus compris que ce n’est que dans la mort qu’Eurydice est vraie – sans mensonge, sans faux-semblant, sans tricherie –, il finit par se rendre à l’évidence que ce n’est qu’en mourant qu’il parviendra à vivre pleinement son amour.

A la toute fin du film, suite au happy end marqué par la réapparition du metteur en scène et dramaturge Antoine, la situation est subitement renversée. Amoureux passionné de ses dernières Eurydice – non seulement son ultime mise en scène mais encore sa dernière actrice –, Antoine choisit de se jeter dans les marais. Non pas pour rejoindre sa bien-aimée, qui s’avère être nulle autre que l’Eurydice de la pièce puisque nous la découvrons lors de son enterrement. Non pas donc pour s’unir avec son Eurydice à lui, quant à elle toujours vivante, mais sinon pour écourter les souffrances liées à sa maladie incurable, pour rejoindre, par-delà le mythe et les personnages modernes, les figures du mythe grec. Ou y aurait-il finalement confusion des rôles et des personnages ? Le moderne Antoine serait-il finalement davantage Eurydice qu’Orphée ? Ou ne sait-il plus lui-même qui il est ? La question reste ouverte.

 

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