Montagne et mer

8 août 2013 | Commentaires (0) | Chroniques, Pensées phusiques

salanfe-62PLUS HAUTES SONT LES MONTAGNES, plus puissante est leur base. Même si ça ne se voit pas, elles reposent dans les profondeurs de la mer. Comme toute chose qui domine par nature, c’est de l’abysse qu’elles émergent. Pourtant, que ce soit dans les montagnes ou ailleurs, tout tire sans cesse vers le bas et menace de tomber. Il n’y a pas une pierre qui ne soit attirée par la chute ; il n’y a pas un rocher qui, à chaque instant, ne résiste à l’effondrement ; et finit par s’écrouler. Et malgré tout, les montagnes, bien que marquées par la force de gravité et prises dans ce mouvement de déclin, semblent aspirées par le ciel qu’elles veulent atteindre.

Tout ce qui se montre, tout ce qui vit, tout ce qui croît et grimpe vers la lumière, ne le fait pas sans autre, mais à partir de ce qui se cache, se retire, se ressource et en même temps meurt dans l’ombre. Prenez un arbre : plus il s’élève dans les hauteurs, plus il plonge ses racines profondément dans le sol. Les montagnes ne font pas exception. Si elles ont émergé, se sont élevées, c’est sur fond de déclin et de chute, dans une prodigieuse tension, non seulement entre ciel et terre, mais entre ciel et mer.

A bien y regarder, ou mieux à l’expérimenter, toute production se joue sur base de destruction : toute érection, toute vie, tout être, provient du retrait, de la mort, du néant ; retrait, mort et néant qui ne sont pas tant néantisant que ressources productives de possibilités.

Mais d’où provient cette tension productive ? Au cœur de tout phénomène œuvre à vrai dire des forces surabondantes, guidées par une volonté surpuissante. La vie est marquée par un mystérieux élan de jeu, d’agencement de forces, de production, d’apparaître, de plaisir et de croissance sur fond de souffrance et de mort. Non pas la vie comme fait évident et assuré, comme idée convenue, mais comme fruit énigmatique et momentané d’un trop plein de forces : résultat victorieux sur et à partir de la mort.

Soudain, par miracle, les forces de pesanteur, de chute, de destruction, d’écrasement, s’agencent de telle sorte qu’elles s’animent, se mettent à jouer, à jubiler, et donnent naissance à l’apparition joyeuse et légère de phénomènes. Et voilà que la vie se dévoile, des plus profondes abîmes jusqu’aux plus hautes cimes.

Ce n’est que dans certaines circonstances que ladite tension, marquée par cette volonté partout à l’œuvre, émerge, apparaît – passe de l’absence à la présence, jaillit des profondeurs abyssales de la mer et se montre à la lumière. Si l’élan mystérieux de la vie organise sans cesse les forces destructrices en vue de la production, celle-ci ne se fait jour qu’exceptionnellement. Pour qu’éclosion il y ait, Il faut que l’infinité de forces omniprésentes se trouve dans l’agencement qui convient à la manifestation de la vie. C’est-à-dire que la volonté parvienne à disposer les forces chaotiques de telle sorte qu’elles deviennent productrices. Telle est l’énigme de la vie : alors que toujours et partout guettent et règnent la destruction, la souffrance et la mort, tout à coup la vie se fait jour.

Et si c’est dans cette vie que nous nous plongions? Et si nous mettions tout en œuvre pour l’accompagner productivement ?

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