Vie et souffrance

19 août 2013 | Commentaires (0) | Pensées phusiques

Statuette myceniennePLUS NOUS SOMMES DÉPOURVUS de sensibilité, d’habileté, d’équilibre et de force, plus nous sommes amenés à nous servir de notre esprit pour nous en sortir dans la vie en son va-et-vient, volontiers pénible et dangereux. La raison et la technique nous permettent non seulement de nous épargner certaines souffrances – et par suite de survivre malgré nos faiblesses –, mais nous offrent aussi la possibilité d’organiser le monde à notre guise, de sorte à maximiser notre réussite, confort et autres plaisirs personnels.

S’il y a une chose qu’on veut éviter à tout prix, c’est la souffrance. Bien qu’inhérente à la vie ici et maintenant, elle n’a en effet aucune place dans l’image raisonnable et idéale que nous nous faisons de l’existence. C’est pourquoi nous employons tous les moyens à notre disposition pour nous en débarrasser.

Et de tels moyens font légion dans notre monde dominé par la science et la technique. Il y en a pour tous les goûts : les médecins et les antidouleurs permettent d’écarter la douleur physique ; les antidépresseurs de parer aux douleurs psychologiques ; l’alcool, le divertissement, le sport, la consommation nous accaparent au point de nous détourner eux aussi de nos éventuels problèmes ; sans parler des voitures, avions, iPads et autres fusées nous permettant de nous déplacer et de communiquer on ne peut plus facilement.

Au final, le seul but de notre existence rationnalisée et optimisée est le plaisir. Alors que la plante cherche sans cesse à croître, à se déployer et à se renforcer à partir du fond de souffrance de la vie, en vue de perpétuer et développer son genre ; nous préférons nous réfugier, voire nous vautrer dans un substitut de vie idéaliste, artificiel et hédoniste qui nous est proposé et même imposé – et que nous reprenons tout naturellement à notre compte.

Si notre tradition a dès ses débuts misé sur la raison pour maîtriser les difficultés et peines de l’existence, celle-ci est, avec le temps, devenue excessive en son refus de la souffrance. Alors qu’elle s’est d’abord, sur un plan moral, contentée de produire des discours pour expliquer et justifier la souffrance, elle en est avec le temps venue à chercher à l’éliminer. Les croyances, philosophies et autres religions ont en effet toutes cherché à intégrer et justifier la douleur propre à la vie, jusqu’à la présenter comme gage de récompense d’un monde idéal après la mort (perspective chrétienne). Mais ces dernières sont devenues caduques.

Avec la fin de l’hégémonie de l’esprit et des religions sous l’effet de la montée en puissance de la science et de la technique, il ne s’agit désormais plus tant de justifier la souffrance que de s’en débarrasser. Les progrès réalisés tout azimut nous conduisent en effet si près du monde idéal produit par nos fantasmes, qu’ils en sont venus à rendre inutiles toute réflexion et pensée, non seulement sur la souffrance, mais finalement sur toute vie ici et maintenant. Celle-ci n’apparait finalement justifiée plus que comme tremplin en direction dudit monde idéal, tout de bonheur, de succès et de plaisir, qu’on s’imagine, espère et se construit sans relâche.

Et si, au lieu de continuer à compenser nos manques de sensibilité, d’habileté, d’équilibre et de force – notre mésentente des choses – par la rationalité, nous cherchions plutôt à les combler ? Et si, au lieu de nous laisser emporter par la tendance rationnelle à la facilité, au confort, au plaisir – et finalement à la bêtise –, nous nous rouvrions à la vie ici et maintenant en affirmant son incontournable nature éphémère, problématique et douloureuse ?

Si, au lieu de nous laisser téléguider, déraciner et dessécher toujours davantage par l’optimisme qui découle du prétendu monde idéal, nous nous mettions à nous renforcer en exploitant les possibilités qui nous reviennent en tant qu’êtres sensibles ? Si, au lieu de continuer à dégénérer en machines et autres singes imitateurs, nous prenions notre destin en main et nous engagions corps et âme dans l’accompagnement productif des forces d’éclosion en jeu partout où l’homme ne triomphe pas ?

Pour sûr qu’il en ressortira quelque chose pour la vie – et pas seulement celle des petites personnes que nous sommes !

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