Mieux de loin que de près

4 novembre 2014 | Commentaires (0) | Chroniques, Pensées phusiques

conte-d-eteTous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable.

Le matin, de bonne heure, un ami phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, à midi, PHUSIS propose sa réponse et mise en perspective.

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Mieux de – questionDans le film Conte d’été d’Eric Rohmer, le personnage principal, Gaspard, attend sa copine Léna pendant de nombreux jours. Lorsqu’elle arrive enfin, elle lui dit la chose suivante :

– Comme je suis contente de te retrouver ! Tu ne voudras peut-être pas me croire, mais j’ai beaucoup pensé à toi ces derniers temps. Tu n’es pas quelqu’un qu’on oublie facilement. Je dirais même que tu es mieux de loin que de près.

– Ah ben alors je m’en vais !

– Que tu es vaniteux ! Mais c’est un compliment. Je voulais dire que tu tiens le coup de loin, comme un bon tableau.

– J’avais compris.

– Alors qu’il y a des types qui s’effondrent.

Pour Léna, Gaspard est mieux de loin que de près.

Comment se fait-il que la manière dont certaines personnes sont absentes est parfois plus importante que la manière dont elles sont présentes ?

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Mieux de loin que de pres – ReponseAh, le délicieux artiste de la vie qu’est Eric Rohmer ! Ah son fabuleux Conte d’été, qui nous catapulte en plein été, à la plage, en Bretagne, en train de découvrir la vie, les va-et-vient de la mer, de l’amour et de l’eau fraîche…

Gaspar, les imbéciles le trouvent compliqué. Parce qu’il vit sa vie. Parce qu’il vit la vie en sa nature complexe et problématique. Tellement que les filles sont empruntées. Comme par exemple l’impulsive et sensuelle Léna qui, remplie de généralités et de désirs calibrés, a tôt fait de trouver le complexe Gaspard… « mieux de loin que de près ».

Comme il est beau et intelligent, quand il est là, Gaspard, c’est bien sûr sympa. Il se passe quelque chose. Quelque chose d’énigmatique, de mystérieux, d’excitant, comme la vie. Mais voilà, avec lui, ce n’est jamais simple, jamais évident : on ne sait jamais ; il est toujours indécis, lunatique, incertain, toujours en même temps là – et pas là.

Contrairement à d’autres, Gaspard n’a pas de projet fixe, d’objectif clair, de but précis. Ce qu’il vit, ce qu’il dit, ce qu’il ressent n’est jamais définitif. Il y va toujours à tâtons. Aussi en amour, évidemment. S’il se croit soudain amoureux – par exemple quand il attend Léna pendant plusieurs jours, avant qu’elle revienne –, peu s’en faut pour que ça ne compte plus, qu’il se passe autre chose et qu’il passe à autre chose dès son retour.

Venons-en à la question : pourquoi Léna trouve Gaspard mieux de loin que de près ? Eh bien, c’est simple : parce que, quand il est loin, elle peut en faire ce qu’elle veut : elle peut l’imaginer, le façonner comme elle veut. Etant donné qu’il est complexe, proche de la vie en son va-et-vient, étant donné qu’il EST la vie en son va-et-vient, elle peut sans peine, quand il n’est pas là, cultiver ce qui lui plaît, ce qui l’excite – c’est-à-dire ce qui correspond à ses idées, à son idéal – et peut sans peine ignorer et écraser ce qui, chez lui, la dérange et lui pose problème, c’est-à-dire ce qui ne correspond justement pas à ses idées.

Voilà donc pourquoi, contrairement aux types d’une pièce, qu’on oublie facilement, Gaspard ne « s’effondre » pas, mais au contraire « tient le coup de loin, comme un bon tableau », dit très bien Léna : parce que Gaspard est un artiste de la vie, une œuvre de la vie, qui exprime la vie, libère mille et une possibilités, ouvre mille et un mondes. Au lieu de se vautrer dans le présent et de passer son temps – comme le fait la plupart – à tordre les complexes et mystérieuses réalités et nuances de l’existence au profit d’idées et de désirs calibrés.

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