Sagesse de Silène

8 janvier 2015 | Commentaires (2) | Philosophie, Vidéo

satyre3La sagesse de Silène est une ancienne sagesse populaire grecque, du nom de Silène : un vieux satyre, un des fameux compagnons de Dionysos ; compagnons qui, comme les Ménades, ou les Bacchantes, vivent cachés dans les forêts et les montagnes, où ils forment le mystérieux cortège de Dionysos.

Silène est mi-cheval, mi-homme : il a des sabots à la place des pieds, une queue et des oreilles de cheval, le visage barbu, des poils partout, et le regard lubrique. Il est sans gêne, toujours nu, toujours rieur, toujours d’une sensualité et d’une sexualité exubérante, le phallus en érection, volontiers proéminent, – énorme, pour dire la vérité.

Silène incarne les forces obscures, brutes, bestiales de la vie humaine : les forces surpuissantes qui règnent, travaillent et grondent dans les profondeurs, sous les belles formes stables. Les puissances si productrices, si effrénées qu’elles sont chaotiques, dangereuses, et même insupportables pour l’homme. Sinon dans le cadre bien délimité des cultes rituels, des mystères, des banquets, autant de célébrations à la fois excitantes et effrayantes où les terribles puissances cachées de la vie à la base de toute existence maîtrisée peuvent s’exprimer.

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C’est une évidence : Silène serait aujourd’hui écarté de la cité comme une « maladie populaire », et même plus : jeté en prison. Et pourtant, jadis, en Grèce ancienne, on lui attribuait au contraire toute une sagesse : ladite sagesse de Silène. Terrible et importante sagesse dans laquelle le philosophe Friedrich Nietzsche reconnaît ni plus ni moins l’origine de toute notre tradition de pensée et vision du monde.

La légende raconte que le roi Midas a longtemps battu les bois à la recherche du sage Silène, sans parvenir à l’attraper. Quand enfin il tombe entre ses mains, le roi lui demande ce qu’il veut tant savoir, ce pourquoi il s’est mis en route : quel est pour l’homme – telle est la grande question de l’homme occidental – ce qu’il y a de meilleur, le bien suprême le mieux pour l’être humain ?

Mais Silène ne répond pas. Raide et figé, il se tait. Jusqu’à ce qu’enfin, pressé par le roi, obligé par lui, il finisse par lâcher ces mots, terribles, en éclatant en même temps d’un rire strident :

« Misérable race d’éphémères, enfants du hasard et de la peine, que m’obliges-tu à te dire ce qui est le moins avantageux pour toi à entendre ? Le bien suprême ? Il t’est absolument inaccessible : c’est de ne pas être né, de ne pas être, de n’être rien. En revanche, le second des biens est pour toi : c’est de mourir sous peu. » (Naissance de la tragédie, 3)

Telle est la terrible sagesse de Silène : elle affirme qu’en vérité l’existence est tellement marquée par les tensions, les problèmes, les difficultés, les contradictions, les insupportables souffrances, physiques et psychologiques, et la mort, qui gronde toujours et partout, et qui finit par gagner toujours et partout, qu’il vaudrait mieux ne pas exister.

Face à ce constat tragique, la question est évidement de savoir comment faire : comment s’en sortir malgré tout, dans ce monde fondamentalement marqué par la souffrance. Comment surmonter cette effroyable vérité tragique ?

Or c’est là qu’entre en jeu la dimension artistique de la vie : elle seule est capable, par les œuvres, les fictions qu’elle crée – et donc par les œuvres et les fictions que nous nous créons nous-mêmes – de rendre la vie possible et digne d’être vécue. Pour ainsi dire « comme des roses éclosent sur un buisson d’épines » : pour surmonter, par de belles apparences, dans des idées agréables, l’épineuse et tragique réalité.

Aussi étonnant que ça puisse paraître : c’est sur cette base et nulle autre que notre civilisation occidentale s’est façonné sa vision du monde.

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Un jeudi sur deux, le Dr. Ludovic MietZsche (GRE/CHN/FRA/GER/GBR/USA) vous rappelle quelques fondamentaux de la philosophie traditionnelle. Non sans dévoiler en même temps, dans les plis et replis négligés par notre vision idéaliste, quantité de perspectives cachées.

2 réponses à “Sagesse de Silène”

  • Géraldine dit :

    Je me demande: pourquoi le roi Midas qui, en tant que roi, compte parmi les hommes les plus privilégiés (au bénéfice de quantité d’avantages, de pouvoirs et de biens), s’acharne-t-il à vouloir connaître le bien suprême? Et pourquoi est-ce justement auprès de Silène qu’il entend le trouver?

  • Dr. L. MietZsche dit :

    Chère Madame Géraldine,

    Il est bien sûr difficile de se mettre à la place d’un personnage mythologique. D’autant plus si ce dernier n’apparaît que dans quelques contes dits « populaires ». Mais votre question est excellente : elle pointe le nœud de toute l’histoire.

    C’est justement parce que Midas bénéficie déjà de beaucoup de privilèges et de richesses qu’il veut connaître le bien suprême. Quand on possède déjà beaucoup de choses, on a en effet tendance à en vouloir toujours plus, et finalement même tous – ce qui est forcément trop. C’est là une démesure (hubris) bien occidentale, qui découle de notre remarquable faculté de penser et d’imaginer.

    Pourquoi chercher la réponse auprès de Silène ? Parce que le sage Silène incarne les forces obscures que le brillant Midas, justement, ne possède pas. Le roi n’est pas dupe : il sait que c’est du côté des sombres puissances dionysiaques qu’il faut aller voir. Sans imaginer telle réponse, bien sûr, tant notre vision du monde est démunie face à ce qui gît dans l’ombre. La réponse de Silène n’en est que plus choquante, plus révoltante, plus… terrorisante.

    Vive la phusis, best wishes as always, see you soon, bye bye
    Dr.L.N.

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