Meilleur quand ça ne compte pas

3 février 2015 | Commentaires (1) | Chroniques, Clés de lectures, Pensées phusiques

EléphantMeilleur quand ca ne compte pas QJe ne sais pas vous, mais moi, avec les gens, parfois j’ai une impression bizarre. L’impression que si je n’en fais pas trop, si je ne m’implique pas, si je reste à distance, sans prendre de risque, sans que ça ne compte trop, tout se passe au mieux et on me trouve même parfois super. Alors que quand ça compte vraiment, par exemple avec des gens que j’aime, ou avec qui j’ai envie de faire particulièrement bonne figure, quand je prends des risques, quand je me donne à fond, tout semble tout d’un coup beaucoup plus compliqué. Non seulement j’ai l’impression qu’on ne me comprend pas bien, mais en plus je ne sais plus très bien ce que je fais, comment je le fais, ce que je devrais faire. Je deviens plus maladroit et tout marche beaucoup moins bien. Ça vous est aussi arrivé de remarquer ça ?

*

Meilleur quand ca ne compte pas ROui, c’est bizarre et embêtant : quand on s’en fiche pas mal, tout se passe généralement comme sur des roulettes. Par contre, quand ça compte vraiment, quand on veut faire bonne figure, ça ne marche quasi jamais. Et même plus : on a tôt fait de s’emmêler les pinceaux et de se casser la figure.

Pourquoi ? Eh bien parce que, quand ça ne compte pas, on ne se pose pas de questions, on laisse simplement aller les choses, sans se crisper ; on accompagne en toute légèreté, toute facilité et toute insouciance ce qui se passe, sans se demander ce qu’en pensent les autres.

Et quand, dans de telles circonstances, on se rate, et qu’on s’en rend compte – ce qui est déjà rare, puisqu’on ne fait justement pas très attention à ce qui se passe –, ça n’a aucune espèce d’importance : ça ne nous touche pas le moins du monde et on passe sans délai à autre chose. On continue notre bonhomme de chemin sans nous laisser perturber par ce qu’on considère être des affaires de rien du tout.

Par contre, il en va tout autrement quand on en veut, quand ça compte, par exemple avec quelqu’un qu’on aime : les choses deviennent tout à coup beaucoup plus compliquées. Les affaires de rien du tout apparaissent soudain comme des montagnes.

Pourquoi ? Parce qu’on se met à réfléchir. Et qu’on a tout à coup une idée de comment les choses devraient se passer, comment elles devraient être. Et qu’on est prêt à tout mettre en œuvre pour qu’elles se passent et soient justement comme on voudrait qu’elles soient. Nous-même y compris.

Et voilà qu’on se donne à fond pour faire bonne figure, qu’on s’agite corps et âme pour plaire. Et, forcément, tout se met à compter beaucoup plus, et même énormément. Tellement qu’on se pose plein de questions qu’on ne se posait pas avant, qu’on se met à douter de tout, et finit par perdre les pédales.

Et qu’est-ce qu’on fait quand on doute et perd ses moyens ? On s’accroche à ce qu’on peut et qui tient malgré tout. Et qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui, dans toute circonstance, reste stable et constant, qui ne change jamais, ce qui reste toujours sûr et indiscutable : notre raison, notre logique, nos idées.

Donc – et c’est là notre erreur – on s’appuie toujours plus sur notre raison, notre logique et nos idées. Au point d’en oublier notre sensibilité, notre oreille, notre flair, notre bonne perception – équilibrée et harmonieuse – des choses.

Dès que notre vis-à-vis fait une remarque, ou reste silencieux, fronce un sourcil, hausse une épaule, marque une pause, change de ton, ou d’air, au lieu d’accompagner ce qui se passe, au lieu de jouer avec lui, de rebondir, on s’arrête sur le moindre détail : on l’objective, le fixe, le stigmatise, l’interprète plus que de raison. Et hop, on se crispe et doute plus encore.

Et c’est un cercle vicieux, infernal : ça va de mal en pis. C’est comme une mécanique, une machine qui s’installe, se met en marche et à tourner de plus en plus vite. On en veut de plus en plus – et on y arrive de moins en moins. On réfléchit toujours davantage, et ça coince toujours de plus belle. D’abord ici, puis là ; puis ici et là ; et finalement partout. On fait d’une souri un éléphant. Et nous voilà prisonnier dans un magasin de porcelaine, où le moindre geste, la moindre question, la moindre réponse, le moindre souffle deviennent affreusement compliqués, et finalement impossibles à gérer.

Quels idiots on ne fait pas là ! Oui, tout ça n’est que réflexes fâcheux et engrenages pernicieux qui nous poussent à nous réfugier dans notre raison et à écraser notre sensibilité.

Comment ne pas se faire prendre ? Voilà la grande question ! Et à vrai dire, c’est simple : en se rappelant que la vie n’est qu’un jeu : qu’au fond, ce n’est pas un dieu intelligent, un dieu architecte, qui travaille, qui ne cesse de réaliser des plans et de tirer des plans sur la comète, mais un dieu artiste : un grand enfant naïf, hypersensible, qui joue, pour qui le seul sérieux de la vie est justement le jeu. Un grand enfant qui fait tout pour que ça joue, que ça résonne, que ça respire, que les choses soient en équilibre, qu’elles soient en mesure de jubiler, de danser !

Non pas bien sûr en misant sur la raison, la logique, les idées – c’est là précisément le mauvais réflexe, qu’il convient de corriger –, mais en misant sur la sensibilité, sur l’écoute des forces qui jouent en nous et en dehors de nous et qui font résonner la divine musique de la vie.

*

Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable. Le matin, à 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, à midi, PHUSIS propose une réponse et mise en perspective.

Une réponse à “Meilleur quand ça ne compte pas”

What's this?

You are currently reading Meilleur quand ça ne compte pas at Michel Herren.

meta