Comment traduire ?

24 février 2015 | Commentaires (1) | Chroniques, Clés de lectures, Pensées phusiques, Traductions

DialogueComment traduire QJe passe une grande partie de mon temps à traduire des textes, d’une langue à une autre et à une autre encore. A chaque fois, je dois me rendre à l’évidence que les termes les plus intéressants, les termes les plus riches, ceux qui ne sont pas juste factuels, sont toujours extrêmement difficiles à traduire. Parce que chacun fait partie d’une culture, d’une famille, avec son histoire, ses emplois. Mais, comme on ne peut pas les laisser tel quel, comment faire pour les faire résonner au mieux, sans trop les déformer ?

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Comment traduire RComment traduire les mots qui dépassent la seule dimension pragmatique du langage ? Comment faire entendre l’arrière-fond des choses ? L’esprit qui les sous-tend ? Comment exprimer le fonds d’évidence dont la vie émerge ?

On a beau essayer de nous faire croire le contraire, on le sent bien : les mots n’ont pas qu’une dimension utilitaire, ne sont pas de simples outils d’information et de communication. Oui, loin de seulement déterminer, définir, délimiter les choses, les mots sont les témoins d’autre chose.

Il existe une dimension allusive, évasive du langage : le langage comme ressource, comme fonds harmonique rempli de couleurs et de nuances. Dimension dans laquelle les termes ne sont pas de simples concepts, qui viennent cerner, fixer les choses, mais se présentent bien plutôt comme des signes indicateurs de tout un monde.

Mais comment faire alors pour traduire ? Comment littéralement, tra-ducere, comme dit le latin : conduire à travers ? D’une langue à l’autre, d’une personne à l’autre. Comment comprendre et partager ce qui se joue dans la vie ?

Bien sûr, on ne peut plus se contenter de fonctionner de manière mécanique, comme des robots. On est soudain appelé à devenir des orfèvres des mots, des poètes : amenés à accompagner, dévoiler et reproduire en toute habileté le mystérieux jeu de la vie.

Oui, pour bien traduire, bien partager ce qui se passe, il s’agit de se plonger dans les mots, d’écouter ce qui travaille en eux, sous eux, derrière eux : les mettre en chantier, les interroger, les déplier, les aérer. Catégoriser, dé-catégoriser et re-catégoriser le langage pour, progressivement, à force de le creuser, approcher son arrière-fond et dévoiler son impensé.

Or, pour y parvenir – tu le sais mieux que personne, ma chère Ariane –, il faut démultiplier les perspectives, et user de stratégies obliques : exploiter la langue ; mais sans tomber dans le piège des déterminismes convenus. Et voilà que, de fil en aiguille, on descend en-deçà des partis pris et des évidences. Et voilà qu’on se met à percevoir ce qui se joue sous le sens, ce qui n’est que suggéré, évoqué, indiqué, ce qu’on entend à peine – et qui est somme toute le plus important.

Ah, ma chère Ariane, heureusement qu’il existe des gens comme toi qui tendent l’oreille vers ce qui se joue en marge, à l’écart, en-dessous de l’expression massive et utilitaire du langage. Heureusement qu’il existe des gens comme toi, qui déroulent et enroulent le fil des mots et du langage, de leur impensé, et qui réélaborent par-là amoureusement la cohérence implicite des choses de la vie.

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Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable. Le matin, à 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, au plus tard à midi, PHUSIS propose une réponse et mise en perspective.

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