L’arc et la lyre

17 mars 2015 | Commentaires (1) | Chroniques, Clés de lectures, Pensées phusiques

arc et lyreArc et lyre QEn me baladant sur le site, je pense souvent à une phrase d’un très vieil ami grec, originaire d’Ephèse, du nom d’Héraclite – Héraclite l’Obscur, comme certains disent, tant ce qu’il raconte va à l’encontre de la pensée courante, qui aime la clarté et la précision. Voici ce qu’il dit :

« Ils ne comprennent pas comme ce qui est différent est homologue à soi-même : accord de tension inverse comme dans l’arc et la lyre / οὐ ξυνιᾶσιν ὅκως διαφερόμενον ἑωυτῶι ὁμολογέει• παλίντροπος ἁρμονίη ὅκωσπερ τόξου καὶ λύρης. » (Fgt. 51).

Cette phrase, on raconte qu’Héraclite l’a proférée après avoir parlé à des hommes sages et à d’autres pas sages. Les premiers, vous savez, curieux, à l’écoute de ce qui se passe, du monde, de la vie, de leurs mystères. Et les autres au contraire repliés sur eux-mêmes : secs, fermés, sans écoute pour les choses, si ce n’est pour leur petite raison et personne, sans intelligence de vie.

Or c’est de ces derniers, de ces hommes à côté de la plaque qu’il est question dans la phrase d’Héraclite : des gens qui n’arrêtent pas d’opposer, de distinguer les choses, qui ne comprennent pas que toute chose naît d’une tension, qu’au fond il n’y a pas de contraires, mais uniquement des différences dans les degrés de tension.

Oui, les gens l’oublient, l’oublient toujours et encore, et l’oublient semble-t-il même de plus en plus : au fond, tout est le même, travaillé par les mêmes forces antagonistes, qui jouent l’une avec l’autre et luttent l’une contre l’autre pour trouver un équilibre. Tout ce qui est différent est en même temps homologue à soi-même, dit Héraclite. Tout ce qui apparaît en opposition à quelque chose d’autre lui est au fond uni. Et de même : tout ce qui est arrangé provient d’un dérangement interne, tout ce qui se montre d’une pièce est au fond divisé, tout ce qui s’écarte en même temps se rejoint.

Forces de sens opposés, contraires : qui montent et qui descendent, qui ouvrent et qui ferment, qui tirent et qui poussent, qui donnent et qui reprennent, qui arrachent et enfoncent, qui croissent et décroissent, font vivre et mourir, etc.

Oui, tout accord, tout ajustement – toute harmonie dit le grec – est le résultat d’un différend, d’un écart, d’une tension. Tout, dans la vie, se rassemble toujours en s’écartant, s’accorde toujours en s’opposant. Tout n’est somme toute qu’accord, juste proportion, équilibre de tensions inverses. Toujours en vibrations, en résonances.

Comme l’arc et la lyre, dit mon ami Héraclite. Tous deux – l’arc comme la lyre – sont caractérisés par la tension de leur corde, tendue entre deux extrémités. Et l’archer et le musicien, là, au milieu, qui, en sages qu’ils sont, écoutent cette tension, la cultivent, y participent, l’accompagnent, s’y plongent et y font écho. Et voilà que la tension gagne une force exceptionnelle, capable de projeter des flèches et des sons inouïs au loin. Flèches et sons de vie et de mort. Flèches et sons qui racontent la vie et la mort. Flèches et sons qui donnent la vie et la mort, et qui finalement organisent le jeu, la lutte, l’harmonie, l’accord entre la vie et la mort !

Voici ce que raconte Héraclite que, à mon avis, seuls les gens à côté de la plaque considèrent comme obscur.

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Arc et lyre RAh ma chère Ariane, délicieuse Ariane, je crois bien que si tu n’existais pas, eh bien on t’inventerait. Bien sûr qu’on est d’accord avec toi et ton copain Héraclite ! Oui, tout est jeu de tensions. Et pas seulement dans l’arc et la lyre, mais toujours et partout, dans chaque phénomène de la vie. Y compris dans les gens à côté de la plaque, des gens tout secs, qui vivent avec des dalles de béton dans la tête.

A nous de bien utiliser nos lyres et nos arcs !

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Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable. Le matin, à 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, au plus tard à midi, PHUSIS propose une réponse et mise en perspective.

Une réponse à “L’arc et la lyre”

  • Elbaz André dit :

    Ravi de rencontrer cette nouvelle source.
    Je travaille depuis plusieurs années sur une lecture toute autre que celles qui se sont écrites sur Oedie.
    À propos de l’arc, j’ai, à partir de 1978, enseigné le tir à l’arc,
    mais je ne me savais pas à ce point tenant directement de Hieraclite, que je n’avais pas lu.
    Et, à propos de l’arc, j’ai entraîné un champion olympique en Amérique du Nord
    Je lui ai expliqué, ce que je ne savais pas tenir de l’essence et du savoir de Hiéclite. Après un mois de travail et de séance de tir, je ne l’ai plus revu. Il avait disparu. J’ai appris plus tard, qu’il avait vendu son usine à fabriquer des arc, quitté sa femme et à air été vivre en Amérindien, à la montagne….

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