Vélo électrique

30 juin 2015 | Commentaires (4) | Chroniques, Clés de lectures, Pensées phusiques

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Un nouveau genre d’individus (hommes et femmes) se multiplie sur nos contrées : les adeptes du vélo électrique. Ils ressemblent à s’y méprendre à des « vrais » cyclistes, à cette différence près qu’ils pédalent à d’énormes vitesses, sans cadencer, sans transpirer, sans s’essouffler, volontiers en costard ou en jupe. L’autre jour, dans le cadre d’une discussion à bâtons rompus, j’ai osé dire que ça m’énervait ; et j’ai passé pour une vieille conservatrice ringarde…

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Velo electrique RQuand on dit ce qu’on pense, et qu’on pour avantage non négligeable de ne pas avoir l’esprit complètement ratatiné, on a toutes les chances de passer pour un conservateur ringard, ou pour bien pire encore. C’est vrai : aujourd’hui, pour être dans le coup, pour être « in », « branché », « tendance », bien comme il faut – et non « has been », réactionnaire –, il faut opiner du bonnet, comme on dit : partager l’opinion de la plupart, fût-elle stupide, se réjouir de toutes les nouveautés, affirmer toutes les idioties que la plupart des gens achète et vante. Et il en est ainsi pour tout. Aussi pour les oxymores ambulants que sont les vélos… électriques.

Pourtant, n’en déplaise à la majorité, aux têtes plates, aux jouisseurs en quête de facilité, moi, les vélos électriques, ça m’énerve. Et pas qu’un pneu – pardon : pas qu’un peu ! D’autant plus qu’ils se multiplient comme des petits pains. Les chiffres officiels le confirment : ils étaient 53’000 en Suisse en 2012 ; ils sont quelque 230’000 aujourd’hui : 230’000 pseudo-cyclistes ; autrement dit 230’000 occasions de se trouver agacé quand on les voit dans la rue, ou dans un col, ou sur un chemin de campagne, ou un sentier de montagne, finalement n’importe où, tant il y en a, tant ils envahissent le monde.

Et le fait que, dans un élan démocratico-économique dont elles ont le secret, la plupart des communes helvétiques s’est mise à subventionner, à hauteur de CHF 250.- à CHF 500.-, l’acquisition de vélos électriques ne va évidemment pas freiner le mouvement…

Pour moi, ces adeptes du vélo électrique, ces « E-Bikers » – c’est comme ça qu’on les appelle, quand on est branchouille –, en plus d’être des oxymores ambulants, sont des… pollueurs ! Oui, des pollueurs : même s’ils prétendent exactement le contraire, ils polluent : ils polluent l’être humain qui cherche à se dépasser soi-même ; exactement cet être humain qu’incarne et que défend (corps et âme) le cycliste, le « vrai » cycliste : le chevalier des temps moderne, qui résiste au monde stupide à la force de son mollet, en appuyant, tonique et joyeux, sur les pédales, en tirant légèrement sur les bras, en cadençant régulièrement, pour naviguer, seul, envers et contre tout, toujours attentifs, toujours aux aguets, comme une bête à l’affût, sur les routes et les chemins.

Je ne parle évidemment pas du cycliste avec son cuissard, sa gourde, ses poches arrières remplies de cochonneries ; du coureur cycliste la tête dans le guidon, que ce soit parce qu’il court après la gloire, ou la peur de vieillir, ou de grossir. Et je ne parle bien sûr pas non plus du vieux papy qui croit son médecin qui lui dit que c’est bon pour son cœur et le pousse à dérouler des milliers de km par année. Non, je parle du « vrai  » cycliste, qui utilise, en toute légèreté, toute habileté, toute virtuosité, avec style, toujours en direction du grand style, son engin pour ses déplacements quotidiens.

Or il n’y a rien à y faire : pour ces « vrais » cyclistes-là, ces Don Quichotte du vélo, les « E-Bikers » ne sont pas davantage que des oxymores ambulants, des imposteurs, des pollueurs. Ils ont beau dire qu’ils aiment le vélo, ce n’est pas vrai, ce ne sont que des bobards : ce qu’ils aiment, ce n’est pas le vélo, avec les difficultés, l’essoufflement, la souffrance, la transpiration, le dépassement de soi qui vont avec, mais l’idée du vélo : la vitesse, la facilité, le côté aéré, agréable, cool – faisant abstraction de toute difficulté. Et au final de toute dimension sensible.

Ce qui est finalement rassurant quant à la bonne évolution du monde. Comme les E-Bikers font abstraction de toute dimension sensible, comme ils sont volontiers insensibles, ils se cassent proportionnellement beaucoup plus souvent la figure que les cyclistes habituels, quant à eux hypersensibles et toujours aux aguets. Et ce n’est pas tout : les E-Bikers sont de surcroît – ce qui n’est pas pour me déplaire – victimes d’accidents beaucoup plus graves. Ce n’est pas moi qui le dit, mais les statistiques du bureau de prévention des accidents (le bpa).

Pourquoi il en est ainsi ? 1) Parce que les vélos sont plus lourds ; 2) parce qu’ils sont moins maniables ; 3) parce qu’ils ont des freins très réactifs ; 4) parce que la vitesse de leurs utilisateurs n’est volontiers pas adaptée à la situation, explique le bpa.

De plus, dans le même article du bpa sur les vélos électriques, on peut lire – ce qui fait d’autant plus sourire, voire plaisir : « Les accidents graves de cyclistes motorisés sont plus souvent des accidents sans usager antagoniste que des collisions. » Ce qui va tout à fait dans notre sens : les E-Bikers, même s’ils ressemblent aux vrais cyclistes, ne sont pas de vrais cyclistes, des chevaliers des temps modernes, des êtres actifs, sensibles, hypersensibles, toujours sur leur garde, toujours à l’affût face aux dangers de ce monde, mais des consommateurs passifs, lourdauds et maladroits.

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Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique à une actualité, un événement, un extrait de texte, une pensée, une sensation, un problème ou n’importe quel phénomène jubilatoire ou inquiétant de notre monde formidable. Le matin, à 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question à méditer. Puis, à midi, PHUSIS propose une réponse et mise en perspective.

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