FRAGMENT DU PROCĂS DE FRANZ KAFKA, publiĂ© en 1925. Introduction Ă l’excellent film The Trial, rĂ©alisĂ© par Orson Welles en 1962 (avec Anthony Perkins).
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Devant la loi se dresse le gardien de la porte. Un homme de la campagne se prĂ©sente et demande Ă entrer dans la loi. Mais le gardien dit que pour l’instant il ne peut pas lui accorder l’entrĂ©e. L’homme rĂ©flĂ©chit, puis demande s’il lui sera permis d’entrer plus tard. «C’est possible», dit le gardien, «mais pas maintenant». Le gardien s’efface devant la porte, ouverte comme toujours, et l’homme se baisse pour regarder Ă l’intĂ©rieur. Le gardien s’en aperçoit, et rit. «Si cela t’attire tellement», dit-il, «essaie donc d’entrer malgrĂ© ma dĂ©fense. Mais retiens ceci: je suis puissant. Et je ne suis que le dernier des gardiens. Devant chaque salle il y a des gardiens de plus en plus puissants, je ne puis mĂȘme pas supporter l’aspect du troisiĂšme aprĂšs moi.» L’homme de la campagne ne s’attendait pas Ă de telles difficultĂ©s; la loi ne doit-elle pas ĂȘtre accessible Ă tous et toujours, mais comme il regarde maintenant de plus prĂšs le gardien dans son manteau de fourrure, avec son nez pointu, sa barbe de Tartare longue et maigre et noire, il en arrive Ă prĂ©fĂ©rer d’attendre, jusqu’Ă ce qu’on lui accorde la permission d’entrer. Le gardien lui donne un tabouret et le fait asseoir auprĂšs de la porte, un peu Ă l’Ă©cart. LĂ , il reste assis des jours, des annĂ©es. Il fait de nombreuses tentatives pour ĂȘtre admis Ă l’intĂ©rieur, et fatigue le gardien de ses priĂšres. Parfois, le gardien fait subir Ă l’homme de petits interrogatoires, il le questionne sur sa patrie et sur beaucoup d’autres choses, mais ce sont lĂ questions posĂ©es avec indiffĂ©rence Ă la maniĂšre des grands seigneurs. Et il finit par lui rĂ©pĂ©ter qu’il ne peut pas encore le faire entrer. L’homme, qui s’Ă©tait bien Ă©quipĂ© pour le voyage, emploie tous les moyens, si coĂ»teux soient-ils, afin de corrompre le gardien. Celui-ci accepte tout, c’est vrai, mais il ajoute: «J’accepte seulement afin que tu sois bien persuadĂ© que tu n’as rien omis». Des annĂ©es et des annĂ©es durant, l’homme observe le gardien presque sans interruption. Il oublie les autres gardiens. Le premier lui semble ĂȘtre le seul obstacle. Les premiĂšres annĂ©es, il maudit sa malchance sans Ă©gard et Ă haute voix. Plus tard, se faisant vieux, il se borne Ă grommeler entre les dents. Il tombe en enfance et comme, Ă force d’examiner le gardien pendant des annĂ©es, il a fini par connaĂźtre jusqu’aux puces de sa fourrure, il prie les puces de lui venir en aide et de changer l’humeur du gardien; enfin sa vue faiblit et il ne sait vraiment pas s’il fait plus sombre autour de lui ou si ses yeux le trompent. Mais il reconnaĂźt bien maintenant dans l’obscuritĂ© une glorieuse lueur qui jaillit Ă©ternellement de la porte de la loi. Ă prĂ©sent, il n’a plus longtemps Ă vivre. Avant sa mort toutes les expĂ©riences de tant d’annĂ©es, accumulĂ©es dans sa tĂȘte, vont aboutir Ă une question que jusqu’alors il n’a pas encore posĂ©e au gardien. Il lui fait signe, parce qu’il ne peut plus redresser son corps roidi. Le gardien de la porte doit se pencher bien bas, car la diffĂ©rence de taille s’est modifiĂ©e Ă l’entier dĂ©savantage de l’homme de la campagne. «Que veux-tu donc savoir encore?» demande le gardien. «Tu es insatiable.» «Si chacun aspire Ă la loi», dit l’homme, «comment se fait-il que durant toutes ces annĂ©es personne autre que moi n’ait demandĂ© Ă entrer?» Le gardien de la porte, sentant venir la fin de l’homme, lui rugit Ă l’oreille pour mieux atteindre son tympan presque inerte: «Ici nul autre que toi ne pouvait pĂ©nĂ©trer, car cette entrĂ©e n’Ă©tait faite que pour toi. Maintenant, je m’en vais et je ferme la porte.»
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Reprise du texte en introduction au film d’Orson Welles :
Trial du film de Welles :