Presque comme le blues

LeonardCohen1Drôle de musique de la vie. J’ai vu des gens mourir de faim. Il y avait des meurtres, des viols. Des villages en feu. Des personnes qui couraient dans tous les sens, qui essayaient de s’échapper.

Comme je ne pouvais rien faire, je n’ai pas même osé croiser leurs regards. Je me contentais de regarder mes chaussures. Tout ça était acide. Tout ça était tragique. Drôle de musique de la vie. C’était presque comme le blues. C’était presque comme le blues.

A force de vivre tout ça, de ne pas pouvoir faire autrement que de penser à tout ça, tous les jours, je dois mourir un peu. Entre chaque intrigue meurtrière, entre chaque nouvelle catastrophe, je dois mourir un peu. Et quand j’en ai fini de penser, c’est même pire : je dois mourir beaucoup. Je ne peux pas faire autrement : soit je pense à tout ça, à la mort, à tout ça, soit je meure à mon tour sans me rendre compte de tout ça.

Dans notre monde, il y a de la torture, des assassinats, des catastrophes de tout genre. Et il y a toutes mes mauvaises critiques, toutes mes remarques et considérations maladroite vis-à-vis de tout ça : de la vie, de la guerre, de la souffrance, des enfants disparus, de la mort, qui gronde partout et qui avale tout. Drôle de musique de la vie, Seigneur ! C’est presque comme le blues. C’est presque comme le blues.

Même si, à la longue, j’ai appris à me défendre, j’ai laissé geler mon cœur, juste pour survivre, pour garder la pourriture, tout ça, à distance, mon père croit en moi : il dit que je suis un élu, un privilégié, un être à part, qui a une véritable tâche, dans cette vie. Alors qu’au contraire de mon père, ma mère, elle, dit tout le contraire : dit que je ne suis en rien un élu, que je suis juste un homme, juste un homme comme les autres.

En plus de tout ce que j’ai vu, j’ai toujours aussi tendu l’oreille, j’ai lu des livres. Je me suis aussi intéressé aux peuples qui ont une histoire pas comme les autres, qui ont une histoire tragique. J’ai notamment écouté l’histoire des Tziganes et des Juifs. Ah comme c’était bon, d’entendre ça, la lutte pour la vie, contre la mort. Oui, j’ai aimé ça : ce n’était pas du tout ennuyeux, pas du tout dérangeant, comme on pourrait le croire. Passionnant, au contraire. Là, aussi, drôle de musique de la vie. C’était presque comme le blues. C’était presque comme le blues.

« Il n’y a pas de Dieu dans le ciel. Et il n’y a pas d’enfer en-dessous », voilà ce que dit le grand chercheur, le grand savant, le grand professeur, maître de tout ce qu’on peut et doit savoir sur terre.

Mais moi, je ne crois pas à ce qu’il raconte, le savant professeur. Je ne crois pas que le ciel et la terre sont vides, qu’il n’y a rien qui nous dépasse et qui nous porte. Je ne peux faire autrement : j’ai reçu l’invitation, j’ai reçu une invitation de la vie. Une invitation qu’un homme sensible, qu’un pécheur comme moi ne peut refuser : celle de me donner pour ce monde, pour ce ciel, pour cette terre. De tout faire pour défendre ses valeurs, ses couleurs, son équilibre, son jeu. Et c’est pour moi presque comme le Salut, comme une Rédemption. Drôle de musique, la vie. C’est presque comme le blues. C’est presque comme le blues. Drôle de musique, la vie.

*


Leonard Cohen, Almost like the blues, Sony Music Entertainment, 2014.

*

Paroles (traduction française) :

J’ai vu des gens mourir de faim
Il y avait des meurtres, il y avait des viols
Leurs villages brûlaient
Ils essayaient de s’échapper

Je ne pouvais pas rencontrer leurs regards
Je regardais mes chaussures
C’était acide, c’était tragique
C’était presque comme le blues
C’était presque comme le blues

Je dois mourir un peu
Entre chaque intrigue meurtrière
Et quand j’ai terminé de penser
Je dois mourir beaucoup

Il y a de la torture, et il y a des assassinats
Et il y a toutes mes mauvaises critiques
La guerre, les enfants disparus, Seigneur
C’est presque comme le blues
C’est presque comme le blues

Bien que j’aie laissé geler mon cœur
Pour garder la pourriture à distance
Mon père dit que je suis choisi
Ma mère dit que je ne le suis pas

J’ai écouté leur histoire
Celle des Tziganes et des Juifs
C’était bon, ce n’était pas ennuyeux
C’était presque comme le blues
C’était presque comme le blues

Il n’y a pas de dieu dans le ciel
Et il n’y a pas d’enfer ci-dessous
Voilà ce que dit le grand professeur
De tout ce qu’il faut savoir

Mais j’ai eu l’invitation
Qu’un pécheur ne peut pas refuser
Et c’est presque comme le salut
C’est presque comme le blues
C’est presque comme le blues

*

Paroles (en anglais) :

I saw some people starving
There was murder, there was rape
Their villages were burning
They were trying to escape

I couldn’t meet their glances
I was staring at my shoes
It was acid, it was tragic
It was almost like the blues
It was almost like the blues

I have to die a little
between each murderous plot
and when I’m finished thinking
I have to die a lot

There’s torture, and there’s killing
and there’s all my bad reviews
The war, the children missing, lord
It’s almost like the blues
It’s almost like the blues

Though I let my heart get frozen
to keep away the rot
my father says I’m chosen
my mother says I’m not

I listened to their story
of the gypsies and the Jews
It was good, it wasn’t boring
It was almost like the blues
It was almost like the blues

There is no G-d in heaven
There is no hell below
So says the great professor
of all there is to know

But I’ve had the invitation
that a sinner can’t refuse
It’s almost like salvation
It’s almost like the blues
It’s almost like the blues

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