
« Top Chef », vous connaissez ? Vous savez, câest cette Ă©mission de cuisine de M6, diffusĂ©e sur plusieurs mois d’affilĂ©e, le soir, une fois par semaine. Au dĂ©but, il y a de nombreux candidats qui sâaffrontent dans une cuisine, ou dans une cuisine sur un train, ou dans une cuisine en plein air, avec des aliments donnĂ©s, des plats obligĂ©s. Et, au fil des semaines, les candidats se font Ă©liminer jusqu’Ă ce quâil n’en reste plus quâun : le vainqueur, le top du top des chefs.
Eh bien moi, « Top Chef », ça mâĂ©nerve. Parce que jâai lâimpression que tout est mis en scĂšne : que tout y est tĂ©lĂ©guidĂ©, trop bien, trop beau, trop drĂŽle, trop pathĂ©tique, comme dĂ©terminĂ© par avance, bref que tout y est⊠faux.
*
Ah, ma chĂšre Ariane, je te reconnais bien. Toi, ce que tu aimes, câest la rĂ©alité : la vraie vie ici et maintenant, avec ses mystĂšres, ses zones dâombre, sa complexitĂ©, son cĂŽtĂ© labyrinthique. Et non la pseudo-rĂ©alitĂ© telle que la prĂ©sente notamment la tĂ©lĂ©rĂ©alité : la vie artificiellement mise en scĂšne, enjolivĂ©e, formatĂ©e, simplifiĂ©e, truquĂ©e.
Oui, les enjolivures, les artifices, les faux-semblants, le sentimentalisme, le tĂ©lĂ©guidage, tu dĂ©testes ça ! Tout comme les gens, dâune piĂšce, sans intĂ©rĂȘt, simplement assoiffĂ©s de reconnaissance et de gloriole, juste bons Ă faire grimper lâaudimat.
Bien sĂ»r, tout ça, on le trouve dans Top Chef. Donc, forcĂ©ment, ça tâĂ©nerve : tu as lâimpression que les gens perdent leur temps en regardant ça. Et non seulement leur temps, mais encore leur sensibilitĂ©, leur imaginaire, et tout compte fait leurs possibilitĂ©s de vie. Et ça tâĂ©nerve dâautant plus que ces gens sont apparemment trĂšs nombreux : quelque trois millions au dĂ©but, et jusquâĂ plus de cinq millions lors de la grande finale, qui aura lieu la semaine prochaine.
Bien sĂ»r, tu as raison : les gens auraient mille et une choses de mieux Ă faire que de se vautrer dans leur canapĂ© et de regarder ça chaque lundi soir. Mais en mĂȘme temps, comme partout, tout nâest pas Ă mettre Ă la poubelle. Evidemment, Top Chef sâinscrit dans un dispositif dangereux, massif, un processus abrutissant, fabriquĂ© de toute piĂšce, volontiers injuste, avec pour seul objectif les parts de marchĂ© et le profit commercial ; et donc prĂȘt Ă tout pour que les gens restent scotchĂ©s devant leur tĂ©lĂ©viseur. Mais tout nâest quand mĂȘme pas Ă mettre Ă la poubelle.
Du moins si on ne le suit pas de maniĂšre passive, le corps vautrĂ© sur le canapĂ© et le cerveau en veille. Comme dans tout, si on a lâĆil et lâesprit vifs, si on est Ă la fois attentif, amoureux et critique, on peut y dĂ©couvrir plein de choses : que ce soit sur le fonctionnement du dispositif tĂ©lĂ©visuel, la fabrication dâun Ă©vĂ©nement, la puissance, la portĂ©e, les limites du tĂ©lĂ©guidage ou encore tout compte fait⊠sur toutes les dĂ©licieuses choses de la vie ! Et pas seulement celles quâon peut manger !
Ce qui est intĂ©ressant, câest de voir ce qui dĂ©borde le dispositif, ce qui nâest pas prĂ©vu, ce qui est de lâordre du lapsus, du glissement, de la surprise, du problĂšme insoupçonnĂ©, bref de la vie qui gronde et qui travaille et suinte finalement partout.
Dans Top Chef, aussi nulle et vide que lâĂ©mission puisse paraĂźtre, il y a pourtant toujours la cuisine et les cuisiniers Ă lâĆuvre. Bien sĂ»r, tout est prisonnier du systĂšme, mais en mĂȘme temps â par-delĂ le scĂ©nario, les projecteurs, les camĂ©ras et tout le bazar artificiel de la tĂ©lĂ© â, on y trouve des ĂȘtres humains, sensibles et crĂ©ateurs. Que ce soit par leur cuisine ou leur simple personne, les candidats ont toujours lâoccasion de laisser parler leur sensibilitĂ©, leur charme, leur savoir-faire, leur cĂŽtĂ© artistique.
De plus, il y a, semaine aprĂšs semaine, quantitĂ© de gestes, de maniĂšres de faire, de combinaisons, de trucs, de perspectives en mesure de nourrir non seulement notre propre rapport au monde, aux produits de la terre, mais encore Ă la cuisine de la vie en gĂ©nĂ©ral. Et il est de toute façon toujours trĂšs instructif de voir comment les gens sâengagent, comment ils jouent, ou ne jouent pas le jeu du systĂšme, comment ils agissent, interagissent, rĂ©agissent, que ce soit les uns vis-Ă -vis des autres, ou, seuls, face Ă la difficultĂ©, Ă la pression, Ă la peur, Ă lâinjustice, Ă la rĂ©ussite, Ă lâĂ©chec.
Comme partout, il y en a toujours qui sâen sortent mieux que dâautres, qui jouent mieux que dâautres, qui ont plus de sensibilitĂ©, qui sont plus crĂ©atifs, plus artistes que dâautres. Bien sĂ»r, comme partout, ce ne sont dâailleurs pas forcĂ©ment eux, les meilleurs, qui restent et qui gagnent jusquâĂ la fin.
Mais nous, notre avantage, lĂ -dedans, câest dâavoir la possibilitĂ© de mieux comprendre comment fonctionne le systĂšme, le dispositif : ce quâil aime et ce quâil nâaime pas, jusquâĂ quel point, comment et avec qui il est dâaccord de jouer le jeu de la vie. Et dans quelle mesure câest finalement lâaudimat et le profit commercial qui lâemportent sur tout.
Le meilleur exemple a eu lieu pas plus tard que hier soir : le plus grand personnage dont Top Chef ait accouchĂ© jusquâici vient en effet de se faire injustement sortir, en demi-finale. Olivier (Olivier Streiff), vĂ©ritable personnage, plus intĂ©ressant que tous les gens quâon nous prĂ©sente Ă longueur de journĂ©es Ă la tĂ©lĂ©vision, y compris dâailleurs dans les fictions souvent, a fait tout juste, tout du long, y compris hier, et sâest pourtant fait Ă©liminer.
Olivier, un personnage singulier, dâune grande sensibilitĂ©, intelligence et crĂ©ativité ; personnage trĂšs cultivĂ©, intĂ©rieur, intrigant, drĂŽle, avec une vraie personnalitĂ©, du style, de la distance, et un immense savoir-faire, une remarquable humilitĂ© et sagesse de vie. Bref, une vĂ©ritable Ćuvre dâart, un vĂ©ritable artiste de la vie, qui a laissĂ© pointer quantitĂ© de possibilitĂ©s dâexistence tout au long du concours, tant dans les assiettes quâil a créées que dans les histoires quâil a racontĂ©es. Et hop, le systĂšme, le processus a choisi de lâĂ©liminer.
Alors bien sĂ»r, câest injuste, pour lui, pour nous, mais en mĂȘme temps on a eu le droit de le voir, de lâaimer, de s’identifier Ă lui, peut-ĂȘtre, et il nous permet de mieux comprendre Ă quel jeu â de dupes â joue pour finir le systĂšmeâŠ
*
Tous les mardis, PHUSIS donne une perspective phusique Ă une actualitĂ©, un Ă©vĂ©nement, un extrait de texte, une pensĂ©e, une sensation, un problĂšme ou nâimporte quel phĂ©nomĂšne jubilatoire ou inquiĂ©tant de notre monde formidable. Le matin, Ă 6h30, un phusicien poste un bref article, sous forme de question Ă mĂ©diter. Puis, au plus tard Ă midi, PHUSIS propose une rĂ©ponse et mise en perspective.
Excellent.
Je ne dirais pas mieux que Romanysos !
Je ne capte pas les chaĂźnes de tĂ©lĂ©vision mais de toutes les Ă©missions actuelles du mĂȘme acabit, je voterais sans hĂ©siter pour Top Chef, qui m’apparaĂźt quand mĂȘme la plus « éthique » du lot.
Les rares fois oĂč je l’ai vue, j’ai appris des choses intĂ©ressantes sur tel ou tel plat, telle ou telle façon de cuisiner tel ou tel ingrĂ©dient… J’y ai aussi vu de belles choses dans les assiettes, et des gens rĂ©ellement passionnĂ©s et motivĂ©s, authentiques et humains dans leurs savoir-faire et savoir-ĂȘtre. Je me suis demandĂ©e, du mĂȘme coup, ce qu’ils faisaient lĂ car il semblait qu’ils dĂ©tonnaient dans un tel cadre.
Mais je reste distante malgrĂ© tout face Ă ce genre de shows qui rĂ©flĂštent bien le caractĂšre fondamental de notre Ă©poque : l’Ă©valuation, la performance, la compĂ©tition pour ĂȘtre le meilleur (pour ĂȘtre le premier, comme dirait Jean-Jacques Goldman) aux yeux de millions de gens. C’est cela qui me gĂȘne, Ă titre personnel : nous enfoncer dans le crĂąne que si l’on n’est pas le meilleur, selon le jugement des experts, des spĂ©cialistes en tout genres qui savent tout mieux que les spectateurs profanes dont nous sommes et les candidats volontairement placĂ©s sous leur coupe dont nous sommes aussi susceptibles de faire partie, alors c’est que l’on est un zĂ©ro. Et que pour vivre, pour exister, pour ĂȘtre au monde pleinement et intensĂ©ment, alors il faut ĂȘtre vu et ĂȘtre reconnu et considĂ©rĂ© comme le meilleur, la force aristocratique qui se dĂ©gage d’une Ăšre dĂ©mocratique oĂč des millions de tĂȘtes anonymes sont Ă hauteur Ă©gales les unes des autres.
Ce discours de la performance, du « top machin-chose », du « tout est permis pour ĂȘtre le premier » (mĂȘme humilier mon adversaire par des mots blessants et de la mauvaise foi narcissique et infantile devant les camĂ©ras, mais aprĂšs tout il a choisi de concourrir aussi donc il faut qu’il assume les consĂ©quences de ma mĂ©chancetĂ© gratuite Ă son Ă©gard et de la possible vindicte populaire dont il sera peut-ĂȘtre victime sur les rĂ©seaux sociaux !) m’exaspĂšre et mĂȘme me fait peur, mais il nous en dit long sur notre sociĂ©tĂ©, comme vous le soulignez effectivement. Il faut savoir s’astreindre parfois Ă regarder ces Ă©missions, mais avec un oeil de sociologue et d’esthĂšte averti.
Oui, il faut conserver un esprit critique et syncrétique, en sachant puiser le bon en ce qui est mauvais.
Du coup, vous me donnez fortement envie d’aller sur YouTube voir qui est Olivier Streiff đ !
J’avais dĂ©jĂ dĂ» voir Olivier Streiff en photo ou en entendre parler mais comme je ne regarde que trĂšs rarement Top Chef et la TV en gĂ©nĂ©ral (Ă vrai dire chez les autres puisque je ne reçois pas les chaĂźnes chez moi), je ne m’Ă©tais pas attardĂ©e.
Lacune rĂ©parĂ©e, aprĂšs visionnages YouTube et lecture d’interviews : je comprends l’engouement plus que massif du public pour cet homme !
Allez, pour ne pas faire les choses à moitié dans le mariage de tendances déclarées contraires sinon antagonistes par notre société manichéenne, je vous invite à découvrir le Vegan Black Metal Chef, un musicien fan de black metal et de cuisine végétalienne, dont on trouve les recettes sur YouTube.
https://www.youtube.com/watch?v=V1ubBR4jJw0
Ecoutez l’interview, elle vaut son pesant de cacahuĂštes bio !