Trois types de héros

11 août 2012 | Commentaires (2) | Chroniques, Pensées athlétiques, Pensées phusiques

DANS CERTAINES CIRCONSTANCES, LE SPORT présente une excellente expression des innombrables forces à l’œuvre dans l’être humain. Chez le sportif, il y va de maîtriser, augmenter, canaliser et fluidifier au mieux les énergies. Non seulement en soi, mais aussi en-dehors de soi ; en lutte contre, mais aussi avec ses adversaires. En vue de maximiser ses possibilités, se dépasser soi-même – et les autres. Et dans certains cas devenir un exemple ; un exemple de ce que peut le corps, de ce que peut l’homme. En cette fin de période hyper-olympique, nous nous sommes plongés dans trois grands champions, autant de héros qui répondent à leur façon aux puissances de l’Occident.

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ROGER FEDERER : héros de grand style – symbole du triomphe de l’Occident

Roger Federer incarne le grand style, au sens où il maîtrise à merveille les forces qui le traversent et qui, le plus souvent, bouleversent, chahutent, voire écrasent les hommes. Canalisant admirablement les énergies, il parvient à jouer en toute assurance et toute légèreté avec les structures de notre monde ; et par suite surmonter jusqu’aux plus infimes difficultés.

Après sa fulgurante ascension vers les sommets, son maintien discret là-haut, il s’ouvre nouvellement à ce qui le porte et qu’il parvient à gérer et conduire comme nul autre. Naïf, presque enfantin, il raconte sans gêne ce qui se passe en lui et autour de lui : ce qu’il vit, ce qu’il ressent, ce qu’il décide et ce qu’il fait – et ne fait pas. Si tout le monde l’adule comme une idole, rares sont ceux qui se rendent compte qu’en plus d’avoir à faire à un immense champion, ils voient et entendent un véritable génie sportif : à force de travail, de sensibilité et de maîtrise, Federer est en effet devenu un héros de grand style, si riche qu’il peut dévoiler en toute simplicité et modestie l’ensemble des moyens qu’il met en œuvre pour apprivoiser les vagues sur lesquels il surfe presque à sa guise.

Federer : un exemple d’homme qui se dépasse vers le surhomme ?

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FABIAN CANCELLARA : héros vide – symbole de l’échec de l’Occident

Conformément à son surnom « Spartacus », Fabian Cancellara est un esclave : loin d’être à la hauteur des tâches héroïques qu’il se donne, il est le jouet de son ambition, de son image et des réflexes idéalistes et moraux dont il est prisonnier. S’il a au fil des ans réussi à se faire une place et un nom au meilleur niveau mondial, c’est avant tout grâce aux structures dans lesquelles il est tombé ; structures qui ont tôt fait de le repérer, de l’employer, de le mâcher et de l’avaler.

Dès ses premiers succès, Cancellara perd pied : il en vient à oublier sa nature, à se croire supérieur aux autres et à se prendre pour l’image à succès qu’il dégage. Mais les croyances et les images ne sont que du vent. Au lieu de le fortifier, les histoires qu’il raconte et se raconte l’enferment dans le système dont il est tributaire et qui vient à se jouer de lui. Loin d’être riches et pleines, ses croyances, images et histoires ont certes fait office de tremplin pour sa carrière, lui ont certes donné confiance et permis de réaliser un certain nombre d’exploits, mais pour finalement lui faire perdre les pédales : le priver de toute substance, le vider de sa force et lui enlever toute marge de manœuvre.

Au lieu de rouler les mains sur le guidon, ils se trouve soufflé par les trompettes de la renommée. Rien d’étonnant à ce que le hasard s’en prenne à son orgueil, le cloue volontiers au sol et fasse de lui un malchanceux esclave moral.

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LIU XIANG : héros tragique – symbole de la résistance aux puissances de l’Occident ?

Depuis son record du monde du 110 m haies, Liu Xiang porte l’ensemble des espoirs athlétiques de la Chine sur ses épaules. Tout est mis en œuvre pour qu’il puisse évoluer au plus haut niveau, être le plus rapide et jouer le rôle d’exemple de réussite à l’occidentale pour tout un peuple. Mais le système qui guide l’athlète ne lui correspond pas ; au point que son corps refuse de jouer le jeu ; le voilà traqué par les blessures.

Aux Jeux olympiques de Pékin 2008, il quitte le stade en boitant, livide ; il a tout essayé, mais c’est la douleur qui l’emporte. Suite à quelques apparitions çà et là, au succès mitigé, rebelote quatre ans plus tard à Londres : il part en boulet de canon – mais fonce dans le premier obstacle. L’animal blessé est au sol. Dépité, il se lève, sautille vers la sortie, puis se ravise, fait demi-tour, revient, seul, en héros tragique, sur la piste ; il bondit jusqu’à la dernière haie sous les applaudissements de plus en plus nourris d’un public soudain acquis à sa cause perdue ; il embrasse l’obstacle de son couloir ; puis se laisse recueillir, soutenir et célébrer à l’arrivée par quelques adversaires anonymes.

Liu Xiang ne semble pas comprendre ce qui se passe, ni en lui ni en-dehors de lui. Et si quelque chose en lui voulait quitter à tout jamais le(s) jeux de dupes ? Et s’il était traversé par des forces surpuissantes qui cherchent à résister au triomphe absolu du modèle héroïque occidental ?

2 réponses à “Trois types de héros”

  • Bastien dit :

    Salut Michel bravo pour cet article et j’espere avoir l’occasion d’en discuter une fois avec toi de vive voix… En attendant est ce que tu as lu l’article de David Foster wallace parut dans le new York post : fédérer as a religious expérience

  • Michysos dit :

    Merci pour ton commentaire. Non, je ne connais pas l’article de Foster, mais je ne vais pas tarder à le lire. Vive la phusis!

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