Parole de Zarathoustra, Prologue 2

30 juillet 2010 | Commentaires (1) | Zarathoustra

Suite de la retraduction commentée du Zarathoustra de Nietzsche. Vous n’avez pas lu la première partie ? Elle se trouve ici.

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Parole de Zarathoustra, Prologue 2

ZARATHOUSTRA S’EST DONC MIS EN CHEMIN. Seul, d’abord sans croiser personne. Une fois arrivé dans les bois, il s’est tout à coup retrouvé en face du vieillard qu’il avait déjà rencontré dix ans plus tôt alors qu’il grimpait vers les sommets. Ce dernier avait quitté sa cabane pour chercher des racines dans la forêt. Il a tôt fait de reconnaître Zarathoustra : « Ce voyageur ne m’est pas étranger : il est passé par ici il y a de nombreuses années. Mais il s’est métamorphosé. Tu portais jadis tes cendres à la montagne : veux-tu aujourd’hui porter ton feu dans les vallées ? Ne crains-tu pas la punition de l’incendiaire ? » Le vieil homme ne pensait pas si bien dire : Zarathoustra est comme Prométhée porteur de feu : sans crainte, parce que débordant de sagesse et d’enthousiasme. L’œil pur, sans le moindre dégoût en coin, il se déplace comme un danseur. « Zarathoustra est métamorphosé, Zarathoustra est devenu enfant, Zarathoustra est éveillé », remarque le vieillard : « Que veux-tu désormais parmi ceux qui dorment ? » René de ses cendres, Zarathoustra a retrouvé dans les hauteurs l’innocence, la santé et sérénité jadis consumée au contact de ses congénères.

Le vieil homme semble bien cerner le personnage : « Comme dans la mer, tu as vécu dans la solitude, et la mer t’a porté ». Avant d’ajouter : « Malheureux, tu veux retourner sur la terre ? Malheureux, tu veux de nouveau toi-même traîner ton corps ? » Selon lui, il n’y a rien de tel que de se laisser bercer, seul et sans souci, par les ondoiements de la vie.

Naïf, Zarathoustra de répondre : « J’aime les hommes. » Oui, s’il est descendu de la montagne, s’il cherche des mains qui se tendent, c’est au fond parce qu’il aime les hommes, parce qu’il veut partager avec eux la sagesse dont il déborde. Mais son interlocuteur ne comprend pas sa réponse. Comme tout le monde, il juge ce qu’il dit à l’aune de sa petite personne. Il a tôt fait de se reconnaître en Zarathoustra et de se mettre à lui faire part de sa propre expérience : « Pourquoi suis-je donc, moi, allé dans la forêt et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes ? Maintenant, j’aime Dieu : je n’aime plus les hommes. L’homme m’apparaît comme une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme me tuerait. »

C’est à ce moment que Zarathoustra s’est rendu compte que toutes les métaphores employées par le vieillard étaient à vrai dire vides. Tous deux ne parlent pas la même langue. Ils ne suivent pas le même destin. Loin d’être marqué comme le vieil homme par la désillusion, la fuite du monde, le non, c’est bien plutôt l’espoir, l’affirmation, le oui qui guide Zarathoustra sur son chemin. Le voilà donc qui se ravise : « Qu’ai-je parlé d’amour ! J’amène aux hommes un cadeau » : la sagesse de vie gagnée dans sa retraite montagneuse.

Mais là aussi, le vieil homme n’a rien compris. Pris par ses vieux principes, il ne peut se retenir de lui conseiller de ne rien leur donner, aux hommes : « Décharge-les plutôt de quelque chose et porte-le avec eux – c’est ce qui leur fera le plus de bien : pour autant que ça te fasse du bien à toi ! Et si tu veux leur donner quelque chose, ne leur donne pas plus qu’une aumône, et laisse-les d’abord t’en supplier ! » Le vieil homme est à mille lieues de la sagesse qui remplit et porte Zarathoustra. « Non, je ne donne pas d’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela », lui a-t-il rétorqué, conscient qu’on ne fait pas pousser d’aile à celui dont on porte le fardeau, comme on ne vient pas en aide au pauvre en lui faisant des dons.

Et le vieil homme de continuer sa rengaine, certes en s’adressant à Zarathoustra, mais en parlant déjà quasiment seul : « Alors, prends garde qu’ils acceptent tes trésors ! Ils sont méfiants envers les solitaires, tu sais, et ils ne croient pas que nous venons vers eux pour leur donner quelque chose. Ils ont peur du bruit de nos pas. Ils les trouvent trop solitaires. Quand, dans leur lit, ils entendent marcher un homme bien avant le lever du soleil, ils le prennent pour un voleur. Ne vas pas chez les hommes, et reste dans la forêt ! Rends-toi plutôt chez les animaux ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi : un ours parmi les ours, un oiseau parmi les oiseaux ? »

Zarathoustra l’a laissé parler sans l’interrompre. Puis il lui a demandé ce qu’il faisait, lui, de son temps, dans la forêt. Réponse : « Je fais des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je rigole, je pleure et je fredonne : voilà comment je loue Dieu. En chantant pleurant et fredonnant, je loue le Dieu qui est le mien. »

Contrairement à Zarathoustra, le vieil homme ne se sent pas investi d’une tâche qui le dépasse. Centré qu’il est sur lui-même, il ne s’occupe pas des autres, il n’y a que lui qui compte, lui et son Dieu. Egoïste, il cherche à se complaire dans sa solitude, et à se convaincre de ses choix. Curieux, ou peu sûr de lui, ou alors souffrant comme tout le monde du manque, il lui est pourtant impossible de ne pas interroger Zarathoustra sur le cadeau qu’il apporte aux hommes : « Mais que nous apportes-tu comme cadeau ? », lui a-t-il demandé.

A ces mots, Zarathoustra en a eu assez. Il a coupé court à la discussion. Il a salué le saint et lui a dit : « Qu’aurais-je à vous donner ! », avant de continuer en lui indiquant, sourire en coin, qu’il lui apparaît bien semblable à ceux que, justement, il critique : « Mais laissez-moi vite partir, de sorte que je ne vous prenne rien ! » Puis les deux hommes se sont séparés, riant tels des enfants de ce bon mot : le vieillard en se moquant de Zarathoustra, sûr qu’il se fourvoie ; Zarathoustra en s’amusant de sa propre naïveté qui lui a fait croire un instant qu’ils étaient tous deux sur la même longueur d’onde.

Une fois seul, Zarathoustra s’est interrogé, incrédule : « Est-ce possible que ce vieux saint dans sa forêt n’ait pas encore entendu dire que Dieu est mort » ? Il y a dix ans, c’était précisément la prise de conscience de la mort de Dieu, de la perte des valeurs qui lui sont propres – la vérité, la beauté et la bonté, etc. – qui ont poussé Zarathoustra à quitté le monde. Oui, ce sont aujourd’hui d’autres valeurs qui imprègnent et guident la vie humaine, qui lui donnent son sens, sa signification. La nouvelle n’était pas encore arrivée aux oreilles du vieillard. D’où ses métaphores vides, ses conseils absurdes, ses chants, ses rires et ses pleurs, ses fredonnements tout compte fait complètement stériles.

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Traduction littérale

ZARATHOUSTRA EST DESCENDU SEUL DE LA MONTAGNE et sans rencontrer personne. Mais une fois arrivé dans les bois, il s’est tout à coup retrouvé en face d’un vieillard, vieillard qui avait quitté sa sainte cabane pour chercher des racines dans la forêt. Et voilà ce que le vieux a dit à Zarathoustra :

« Ce voyageur ne m’est pas étranger : il est passé par ici il y a de nombreuses années. Il s’appelait Zarathoustra ; mais il s’est métamorphosé.

Tu portais jadis tes cendres à la montagne : veux-tu aujourd’hui porter ton feu dans les vallées ? Ne crains-tu pas la punition de l’incendiaire ?

Oui, je reconnais Zarathoustra. Son œil est pur, et nul dégoût ne se cache sur sa bouche. Ne se déplace-t-il pas comme un danseur ?

Zarathoustra est métamorphosé, Zarathoustra est devenu enfant, Zarathoustra est éveillé : que veux-tu désormais parmi ceux qui dorment ?

Comme dans la mer, tu as vécu dans la solitude, et la mer t’a porté. Malheur, tu veux retourner sur la terre ? Malheur, tu veux toi-même de nouveau traîner ton corps ?

Zarathoustra a répondu : « J’aime les hommes. »

« Pourquoi », a dit le saint, « suis-je donc allé dans la forêt et dans la solitude ? N’était-ce pas parce que j’aimais trop les hommes ?

Maintenant, j’aime Dieu : je n’aime pas les hommes. L’homme m’apparaît comme une chose trop imparfaite. L’amour de l’homme me tuerait.

Zarathoustra a répondu : « Qu’ai-je parlé d’amour ! J’amène aux hommes un cadeau. »

« Ne leur donne rien », a dit le saint. « Décharge les plutôt de quelque chose et porte-le avec eux – c’est ce qui leur fera le plus de bien : pour autant que ça te fasse du bien à toi !

Et si tu veux leur donner quelque chose, ne leur donne pas plus qu’une aumône, et laisse-les d’abord t’en supplier ! »

« Non », a répondu Zarathoustra, « Je ne donne pas d’aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela. »

Le saint s’est moqué de Zarathoustra et voilà ce qu’il lui a dit : « Alors, regarde qu’ils acceptent tes trésors ! Ils sont méfiants envers les solitaires et ne croient pas que nous venons pour donner.

Le bruit de nos pas leur semble trop solitaire. Et quand, la nuit, dans leur lit, ils entendent marcher un homme bien avant le lever du soleil, ils se demandent à coup sûr : où s’en va le voleur ?

Ne vas pas chez les hommes et reste dans la forêt ! Rends-toi plutôt chez les animaux ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, – un ours parmi les ours, un oiseau parmi les oiseaux ? »

« Et que fait le saint dans la forêt ? » a demandé Zarathoustra ?

Le saint de répondre : « Je fais des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je rigole, pleure et fredonne : voilà comment je loue Dieu.

En chantant pleurant et fredonnant, je loue le Dieu qui est le mien. Mais que nous apportes-tu comme cadeau ? »

Après avoir entendu ces mots, Zarathoustra a salué le saint et a dit : « Qu’aurais-je à vous donner ! Mais laissez-moi vite partir, histoire que je ne vous prenne rien ! » – Et c’est ainsi qu’ils se sont séparés, le sage et l’homme, en riant, comme rient deux enfants.

Mais quand Zarathoustra s’est retrouvé seul, voilà comment il a parlé à son cœur : « Est-ce vraiment possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort. »

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