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Le devin

  • 11 Nov 2011
  • in Zarathoustra
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« – ET J’AI VU UNE GRANDE TRISTESSE S’ABATTRE SUR LES HOMMES. Les meilleurs d’entre eux, les crĂ©ateurs eux-mĂȘmes, Ă©taient fatiguĂ©s de leurs Ɠuvres, Ă©puisĂ©s par la vie.

Un enseignement se répandait un peu partout, accompagné de cette croyance : « Tout est vide, tout est égal, tout est passé ! » disait-on tout azimut. Mélange de nihilisme et de nostalgie.

Et toutes les collines du monde renvoyaient le mĂȘme Ă©cho mĂ©lancolique : « Tout est vide, tout est Ă©gal, tout est passé ! »

Bien sĂ»r que nos efforts ont Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©s ; bien sĂ»r que notre travail nous a permis de rĂ©colter beaucoup de choses : mais pourquoi donc tous nos fruits nous ont-ils pourri et bruni dans les mains ? Qu’est-ce qui, la nuit derniĂšre, nous est tombĂ© dessus de la mĂ©chante lune ?

Toutes nos Ɠuvres se sont avĂ©rĂ©es vaines : notre vin s’est transformĂ© en poison, le mauvais Ɠil de la lune et du soleil a roussi nos champs et nos cƓurs.

Nous sommes tous devenus secs ; et si le feu nous tombe encore dessus, si nous sommes pris d’enthousiasme, nous avons tĂŽt fait de nous transformer en cendre ; comme elle, nous sommes incapables de produire autre chose que de la poussiĂšre. Oui, nous avons fini par Ă©puiser jusqu’au feu de notre enthousiasme.

Toutes nos sources, toutes nos fontaines sont dĂ©sormais taries ; la mer elle-mĂȘme a reculĂ© devant nos efforts de maĂźtrise. Et les sols ont beau vouloir se crevasser, s’ouvrir sur leurs entrailles, la profondeur ne veut plus rien engloutir ! Et voilĂ  que tout reste confinĂ© Ă  la surface.

« Ah, mais oĂč donc y a-t-il encore une mer dans laquelle on pourrait plonger, dans laquelle on pourrait se noyer ? » VoilĂ  comment rĂ©sonne notre plainte par-dessus les plats marĂ©cages assĂ©chĂ©s.

En vĂ©ritĂ©, nous sommes tellement Ă©puisĂ©s que nous n’avons mĂȘme plus la force de mourir. Alors, nous nous traĂźnons çà et lĂ , nous veillons, nous continuons Ă  vivre – serait-ce en morts-vivants, entourĂ©s de morts, dans des chambres mortuaires !

*

VoilĂ  comment Zarathoustra a entendu parler un devin, un prophĂšte. Et ses paroles ne l’ont pas laissĂ© indiffĂ©rent, mais lui sont allĂ©es droit au cƓur. Ses observations et prĂ©dictions correspondaient tellement Ă  ce qu’il a lui-mĂȘme pu voir en s’envolant vers le lointain qu’elles ont eu pour consĂ©quence de le transformer, de l’abattre. Triste, fatiguĂ©, Ă©puisĂ©, il s’est alors mis Ă  errer çà et lĂ , sans but, devenant justement semblable Ă  ceux dont le devin avait parlĂ©.

VoilĂ  comment il a alors parlĂ© Ă  ses disciples : « Le devin n’a pas tort, il s’en faut de peu pour que vienne le long crĂ©puscule dont il parle ; il est tout prĂšs, lĂ , Ă  notre porte. Ah, comment faire pour sauver ma lumiĂšre dans cette nuit qui s’annonce ! Comment faire pour que ma doctrine de l’affirmation de la vie survive par-delĂ  le crĂ©puscule et la nuit qui gronde !

Comment faire pour qu’elle n’étouffe pas dans cette tristesse, dans cette mĂ©lancolie sur le point de s’emparer de tout ce qui nous entoure –et de nous-mĂȘmes y compris ! Si ma lumiĂšre, comme il semble, n’est pas faite pour aujourd’hui, elle doit pourtant l’ĂȘtre pour des mondes Ă  venir, plus lointains, pour des nuits les plus Ă©loignĂ©es ! »

PrĂ©occupĂ© de la sorte, Zarathoustra errait donc çà et lĂ , l’ñme en peine. Et trois jour durant, il n’a eu la force ni de boire ni de manger ; sans le moindre rĂ©pit ni repos dans sa tĂȘte, il en est mĂȘme venu Ă  perdre la parole. Enfin, dĂ©couragĂ©, le quatriĂšme jour, il a soudain sombrĂ© dans un profond sommeil. Ses disciples, eux, Ă©taient lĂ , assis autour de lui : faisant de longues veilles, ils attendaient, soucieux, de le voir se rĂ©veiller, de le voir revenir Ă  lui et, guĂ©ri de son affliction, l’entendre recommencer Ă  parler et dispenser ses enseignements.

Zarathoustra a certes fini par se rĂ©veiller, mais voici le discours qu’il a tenu alors, d’une voix venant comme de trĂšs loin aux oreilles de ses disciples :

« Ecoutez-moi ce dont j’ai rĂȘvĂ©, mes amis, et aidez-moi Ă  en dĂ©voiler le sens !

Le terrible rĂȘve que je viens d’avoir m’est pour l’heure encore une Ă©nigme. Son sens demeure cachĂ© en lui : prisonnier de lui-mĂȘme, il ne vole pas encore comme il devrait le faire, de ses ailes libres, au-dessus de lui-mĂȘme.

J’ai rĂȘvĂ© que j’avais renoncĂ© Ă  toute vie. Loin de la lumiĂšre, de la joie, de la force crĂ©atrice, de l’affirmation de la vie, j’étais devenu le gardien de la nuit et des tombes, lĂ -bas dans le chĂąteau solitaire de la montagne de la mort.

LĂ -haut, mon rĂŽle n’était pas celui de porte-parole de la vie, mais celui de gardien de cercueils : et sous les voĂ»tes Ă©touffĂ©es du chĂąteau, les tombeaux, signes de victoires sur la vie, Ă©taient innombrables. La vie surmontĂ©e, vaincue, me regardait de ses yeux de mort Ă  travers des cercueils en verre ; la vie surmontĂ©e, bien sĂ»r toujours au sens de son dĂ©passement, mais cette fois non pas vers du plus grand, du plus fort, du plus riche, du plus intense, mais vers la mort.

LĂ -haut, esseulĂ© dans mon chĂąteau, je respirais l’odeur de la fin, de la mort, l’odeur d’éternitĂ©s empoussiĂ©rĂ©es : mon Ăąme gisait lĂ , lourde et elle aussi empoussiĂ©rĂ©e. Qui donc, lĂ -bas, dans ce climat d’étouffement et d’épuisement, aurait donc pu aĂ©rer son Ăąme !

La clartĂ© de minuit envahissait les alentours ; et la solitude Ă©tait toujours lĂ , accroupie Ă  cĂŽtĂ© d’elle ; et il y avait encore un troisiĂšme compagnon, le pire de mes amis : le calme, un agonisant silence de mort.

J’avais sur moi de vieilles clĂ©s, les plus rouillĂ©es de toutes les clĂ©s du monde. Et je savais comment, avec ces clĂ©s, ouvrir la plus grinçante de toutes les portes, la porte du chĂąteau, lĂ -haut, sur la montagne.

Quand les battants de la porte s’ouvraient, le bruit de leur ouverture courait, pareil un ignoble croassement, Ă  travers les longs couloirs : l’oiseau criait monstrueusement ; sans doute parce qu’il ne voulait pas ĂȘtre rĂ©veillĂ©.

Mais aussi terrible qu’était le bruit, plus effroyable encore Ă©tait le silence qui le suivait ; quand le calme revenait un peu partout, un affreux silence avait tĂŽt fait de me serrer le cƓur. Et voilĂ  que je me retrouvais, assis lĂ , moi, seul, au milieu de ce perfide silence.

VoilĂ  comment passait et glissait le temps, pour autant que le temps existait encore : qu’en sais-je ! Mais enfin, dans cet Ă©tat de terreur, quelque chose m’a soudain rĂ©veillĂ©.

Par trois fois, des coups ont frappĂ© Ă  la porte, pareils Ă  des coups de tonnerre, faisant rĂ©sonner et hurler, par trois fois aussi, les voĂ»tes, dans le mĂȘme rythme, avec le mĂȘme son, mais plus vibrant, moins net, et donc plus profond encore. Je suis alors allĂ© vers la porte.

Oh là !, ai-je crié : qui est-ce qui porte ses cendres à la montagne ? Oh là ! Oh là ! Qui est-ce qui porte ses cendres à la montagne ?

J’ai alors tournĂ© la clĂ© dans la serrure et poussĂ© aussi fort que j’ai pu contre la porte. Mais la lourde porte Ă©tait Ă  peine ouverte d’un doigt qu’un terrible vent mugissant a tout Ă  coup violemment Ă©cartĂ© ses volets : sifflant, strident, coupant, il m’a lancĂ© un noir cercueil sur les pieds.

Mugissant, sifflant et strident, le tombeau a volé en éclats, crachant des milliers de rires.

Et il a mugi et ri et s’est moquĂ© de moi de ses mille grimaces d’enfants, d’anges, de chouettes, de bouffons et autres papillons grands comme des enfants.

C’était terrible : j’en Ă©tais horriblement effrayĂ©. Au point que ça m’a renversĂ© sur le sol et m’a fait crier d’épouvante, comme jamais encore je n’avais criĂ©.

Mais mon propre cri Ă©tait tellement fort qu’il m’a rĂ©veillĂ© – que j’ai Ă©tĂ© arrachĂ© de mon rĂȘve et suis revenu Ă  moi. »

VoilĂ  comment Zarathoustra a racontĂ© son rĂȘve. Puis il s’est tu. Et s’il restait silencieux, c’est qu’il cherchait encore le sens, la signification de ce qui lui Ă©tait arrivĂ©. Le voyant dans cet Ă©tat, le disciple qu’il aimait le plus s’est alors levĂ© d’un bond, lui a pris la main et lui a dit :

« Oh Zarathoustra, ta vie elle-mĂȘme nous donne Ă  vrai dire la signification de ton rĂȘve !

N’es-tu pas toi-mĂȘme le vent au sifflement strident qui Ă©carte violemment les portes des chĂąteaux de la mort ?

N’es-tu pas toi-mĂȘme le cercueil plein de mĂ©chancetĂ©s multicolores et de grimaces d’anges de la vie ?

Mais tu le sais bien : en vĂ©ritĂ©, c’est avec des milliers de rires d’enfants que Zarathoustra cĂŽtoie tous les endroits tristes, tous les gens mĂ©lancoliques ; c’est ainsi qu’il pĂ©nĂštre dans toutes les chambres mortuaires, se moquant des veilleurs de nuit et des gardiens de tombes, et de quiconque fait cliqueter de sombres clĂ©s.

Tous les esprits morbides, tu vas les effrayer et les renverser avec ton rire ; tu vas leur faire une syncope ; et leur réveil, leur retour à la conscience et à la vie va prouver ton pouvoir sur eux.

MĂȘme quand le long crĂ©puscule arrive et que la fatigue mortelle s’empare de tout un chacun, tu ne vas pas te laisser abattre, tu ne vas pas dĂ©cliner de notre ciel, toi le porte-parole de la vie !

Tu nous as ouvert les yeux sur le monde, sur la vie : tu nous as fait voir de nouvelles Ă©toiles et de nouveaux dĂ©lices nocturnes. En vĂ©ritĂ©, le rire lui-mĂȘme, tu l’as tendu au-dessus de nous telle une tente colorĂ©e.

Depuis toi, des rires d’enfants vont de tout temps sourdre des cercueils ; depuis toi, un vent fort va toujours l’emporter sur toutes les fatigues mortelles, sur tous les Ă©puisĂ©s : de tout cela, du rire d’enfants, du vent puissant, de la vie, tu en es toi-mĂȘme le garant et le devin !

En vĂ©ritĂ©, dans ton rĂȘve, tu as rĂȘvĂ© de tes ennemis eux-mĂȘmes : voilĂ  pourquoi ça Ă©tĂ© ton rĂȘve le plus lourd !

Mais de mĂȘme que tu t’es rĂ©veillĂ©, que tu as retrouvĂ© tes esprits, que tu es revenu Ă  toi, de mĂȘme ils doivent eux aussi se rĂ©veiller, se rĂ©veiller d’eux-mĂȘmes – et venir Ă  toi ! »

VoilĂ  comment a parlĂ© le disciple prĂ©fĂ©rĂ© de Zarathoustra. Et tous les autres disciples se poussaient maintenant autour de Zarathoustra, le prenaient par les mains et voulaient le convaincre de quitter son lit de tristesse et revenir vers eux. Mais Zarathoustra avait beau s’ĂȘtre redressĂ© sur sa couche ; assis, son regard demeurait comme Ă©tranger. Pareil Ă  quelqu’un qui revient chez lui aprĂšs un long sĂ©jour Ă  l’étranger, il regardait ses disciples et scrutait leurs visages ; sans les reconnaĂźtre encore. Mais quand ils l’ont levĂ© et mis sur les pieds, voyez-donc, son Ɠil s’est soudain transformé ; venant de digĂ©rer ce qui lui Ă©tait arrivĂ©, il s’est alors caressĂ© la barbe et a dit d’une voix retrouvĂ©e, forte :

« Allons, Tout cela est passé ! Veillez donc, mes chers disciples, Ă  ce que nous fassions au plus vite un bon repas ! VoilĂ  comment j’ai l’intention de faire pĂ©nitence des mauvais rĂȘves !

Et que le devin vienne manger et boire Ă  mes cĂŽtĂ©s. Il a tort : tout n’est pas encore vide, tout n’est pas encore Ă©gal, tout n’est pas encore passĂ©. Vraiment, je veux encore lui montrer une mer dans laquelle il peut plonger ; je veux encore lui montrer une vie dans laquelle on peut se noyer ! »

Parole de Zarathoustra. Suite Ă  ses mots, Zarathoustra a longuement regardĂ©, non sans sourire et secouer la tĂȘte, le visage du disciple qui lui avait donnĂ© la signification du rĂȘve. Son Ă©preuve lui a montrĂ© qu’il n’était plus tout Ă  fait seul, que son enseignement Ă©tait en train de prendre.

***

Traduction littérale

« – et j’ai vu une grande tristesse s’abattre sur les hommes. Les meilleurs se fatiguaient de leurs Ɠuvres.

Un enseignement se rĂ©pandait, une croyance marchait Ă  cĂŽtĂ© d’elle : « Tout est vide, tout est Ă©gal, tout est passé ! »

Et toutes les collines renvoyaient l’écho : « Tout est vide, tout est Ă©gal, tout est passé ! »

Bien sĂ»r que nous avons rĂ©colté : mais pourquoi est-ce que tous nos fruits nous ont-ils pourri et sont-ils devenus bruns ? Qu’est-ce qui, la derniĂšre nuit, est tombĂ© de la mĂ©chante lune ici-bas ?

Tout notre travail Ă©tait vain, notre vin est devenu poison, le mauvais Ɠil a roussi nos champs et nos cƓurs.

Nous sommes tous devenus secs ; et si le feu tombe sur nous, pareille Ă  la cendre, nous faisons de la poussiĂšre : – oui, nous avons mĂȘme fatiguĂ© le feu.

Toutes les fontaines nous sont taries, mĂȘme la mer s’est retirĂ©e. Tous les sols veulent se crevasser, mais la profondeur ne veut pas engloutir !

« Ah, oĂč y a-t-il encore une mer, dans laquelle on pourrait se noyer » : voilĂ  comment rĂ©sonne notre plainte par-dessus des plats marĂ©cages.

En vĂ©ritĂ©, nous sommes dĂ©jĂ  devenus trop fatiguĂ©s pour mourir ; alors nous veillons encore et continuons Ă  vivre – dans des chambres mortuaires !

*

VoilĂ  comment Zarathoustra a entendu parler un devin ; et sa prĂ©diction lui est allĂ© droit au cƓur et l’a transformĂ©. Triste, il errait çà et lĂ , et fatigué ; et il est devenu semblable Ă  ceux dont le devin avait parlĂ©.

En vĂ©ritĂ©, voilĂ  comment il a parlĂ© Ă  ses disciples, il s’en faut de peu pour que vienne ce long crĂ©puscule. Ah, comment dois-je sauver ma lumiĂšre au-delà !

Qu’elle ne m’étouffe pas dans cette tristesse ! Elle doit en effet ĂȘtre lumiĂšre pour des mondes plus lointains, et les nuits les plus Ă©loignĂ©es !

PrĂ©occupĂ© de la sorte, Zarathoustra errait çà et là ; et trois jour durant, il n’a pris ni boisson ni repas, n’a pas eu de repos et a perdu la parole. Enfin, il est arrivĂ© qu’il sombre dans un profond sommeil. Mais ses disciples Ă©taient assis autour de lui pour de longues veilles et attendaient, soucieux, de voir s’il se rĂ©veille et parle de nouveau et est guĂ©ri de son affliction.

Mais tel est le discours qu’il a tenu quand il s’est rĂ©veillé ; mais sa voix venait Ă  ses disciples comme de trĂšs loin :

Ecoutez-moi donc le rĂȘve que j’ai rĂȘvĂ©, vous amis, et aidez-moi Ă  deviner son sens !

Il m’est encore une Ă©nigme, ce rĂȘve ; son sens est cachĂ© en lui et prisonnier et ne vole pas encore par-dessus lui les ailes libres.

J’avais renoncĂ© Ă  toute vie, voilĂ  ce dont j’ai rĂȘvĂ©. J’étais devenu le gardien de la nuit et des tombes, lĂ -bas sur le solitaire chĂąteau-montagne de la mort.

Là-haut, je gardais ses cercueils : les voûtes étouffées étaient pleines de tels signes de victoires. De la vie surmontée me regardait hors de cercueils en verre.

Je respirais l’odeur d’éternitĂ©s empoussiĂ©rĂ©es : mon Ăąme gisait lĂ , lourde et empoussiĂ©rĂ©e. Et qui donc aurait, lĂ -bas, pu aĂ©rer son Ăąme !

La clartĂ© de minuit Ă©tait toujours autour de moi, la solitude Ă©tait accroupie Ă  cĂŽtĂ© d’elle ; et, Ă  trois, un agonisant silence de mort, le pire de mes amis.

J’amenais des clĂ©s, les plus rouillĂ©es de toutes les clĂ©s ; et je savais comment, avec elles, ouvrir la plus grinçante de toutes les portes.

Le son courait pareil un trĂšs mĂ©chant croassement Ă  travers les longs couloirs quand les battants de la porte s’ouvraient : cet oiseau criait monstrueusement, il ne voulait pas ĂȘtre rĂ©veillĂ©.

Mais c’était plus effroyable et serrait davantage encore le cƓur quand ça se taisait et que le calme Ă©tait tout alentour et que je me trouvais assis lĂ , seul, dans ce perfide silence.

VoilĂ  comment passait et glissait le temps, si le temps existait encore : qu’en sais-je ! Mais enfin est arrivĂ© ce qui m’a rĂ©veillĂ©.

Par trois fois, des coups ont frappé à la porte, pareils à des coups de tonnerre, les voûtes ont résonné et hurlé trois fois aussi : alors je suis allé vers la porte.

Oh là !, ai-je crié, qui porte ses cendres à la montagne ? Oh là ! Oh là ! Qui porte ses cendres à la montagne ?

Et j’ai appuyĂ© sur la clĂ© et ai poussĂ© contre la porte et me suis donnĂ© de la peine. Mais la porte n’était pas encore ouverte d’un doigt :

Alors un vent mugissant a violemment Ă©cartĂ© ses volets : sifflant, stridente, coupant, il m’a jetĂ© un noir cercueil :

Et mugissant et sifflant et strident, le cercueil a volé en éclats et a craché des éclats de rires par milliers.

Et il a ri et ricanĂ© et mugi contre moi par mille gueules d’enfants, d’anges, de chouettes, de bouffons et de papillons grands comme des enfants.

J’en ai Ă©tĂ© horriblement effrayé : ça m’a renversĂ©. Et j’ai criĂ© d’épouvante, comme jamais je n’ai criĂ©.

Mais mon propre cri m’a rĂ©veillé : – et je suis revenu Ă  moi. –

Voici comment Zarathoustra a racontĂ© son rĂȘve avant de se taire : car il ne connaissait pas encore la signification de son rĂȘve. Mais le disciple qu’il aimait le plus s’est rapidement levĂ©, a pris la main de Zarathoustra et a dit :

« Ta vie elle-mĂȘme nous donne la signification de ce rĂȘve, oh Zarathoustra !

N’es-tu pas toi-mĂȘme le vent au sifflement strident qui Ă©carte violemment les portes des chĂąteaux de la mort ?

N’es-tu pas toi-mĂȘme le cercueil plein de mĂ©chancetĂ©s multicolores et de gueules d’anges de la vie ?

En vĂ©ritĂ©, pareil Ă  des rires d’enfants par milliers, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de ces veilleurs de nuit et de tombes, et de quiconque fait cliqueter de sombres clĂ©s.

Tu vas les effrayer et les renverser avec ton rire ; la syncope et le réveil va prouver ton pouvoir sur eux.

Et aussi quand le long crépuscule arrive et la fatigue mortelle, tu ne vas pas décliner de notre ciel, toi le porte-parole de la vie !

Tu nous as fait voir de nouvelles Ă©toiles et de nouveaux dĂ©lices nocturnes ; en vĂ©ritĂ©, tu as tendu au-dessus de nous le rire lui-mĂȘme comme une tente colorĂ©e.

Maintenant des rires d’enfants vont toujours sourdre des cercueils ; maintenant un vent fort va toujours l’emporter sur toute fatigue mortelle : tu en es toi-mĂȘme le garant et le devin !

En vĂ©ritĂ©, tu as rĂȘvĂ© d’eux-mĂȘmes, de tes ennemis : cela a Ă©tĂ© ton rĂȘve le plus lourd !

Mais de mĂȘme que tu t’es rĂ©veillĂ© et es revenu Ă  toi, ils doivent eux-mĂȘmes se rĂ©veiller d’eux-mĂȘmes – et venir Ă  toi ! » –

Ainsi a parlĂ© le disciple ; et tous les autres se poussaient maintenant autour de Zarathoustra et l’ont pris par les mains et ont voulu le convaincre de quitter le lit et la tristesse et de revenir vers eux. Mais Zarathoustra Ă©tait assis, redressĂ©, sur sa couche, et le regard Ă©tranger. Pareil Ă  quelqu’un qui revient chez lui aprĂšs un long temps Ă  l’étranger il regardait ses disciples et scrutait leurs visages ; et il ne les reconnaissait pas encore. Mais quand ils l’ont levĂ© et mis sur les pieds, voyez, son Ɠil s’est d’un coup transformé ; il a tout compris ce qui s’était passĂ©, s’est caressĂ© la barbe et a dit d’une voix forte :

« Allons ! Tout cela est passé ; mais veillez-moi, mes disciples, Ă  ce que nous fassions un bon repas, et vite ! VoilĂ  comment j’ai l’intention de faire pĂ©nitence des mauvais rĂȘves !

Mais le devin doit manger et boire à cÎté de moi : et en vérité, je veux encore lui montrer une mer dans laquelle il peut se noyer ! »

Parole de Zarathoustra. Mais sur ce, il a longuement regardĂ© le visage du disciple qui lui avait donnĂ© la signification du rĂȘve, et ce en secouant la tĂȘte. –

***

Il s’agit lĂ  de la suite de la retraduction commentĂ©e et littĂ©rale du Zarathoustra de Nietzsche. Dix-neuviĂšme chapitre de la « DeuxiĂšme partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les prĂ©cĂ©dents se trouvent ici.

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