Parole de Zarathoustra, Prologue 4

27 août 2010 | Commentaires (0) | Zarathoustra

Suite de la retraduction commentée du Zarathoustra de Nietzsche. Les premiers chapitres se trouvent ici.

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EN PROIE À L’INCOMPRÉHENSION, ZARATHOUSTRA A REGARDÉ LA FOULE les yeux remplis d’étonnement. Avant de reprendre la parole et de dire, en écho à l’activité du funambule justement en train de s’avancer : « L’homme est une corde tendue entre l’animal et le surhomme, – une corde sur un abîme. » Comme si de rien n’était, Zarathoustra présente une nouvelle définition de l’homme. Définition fort loin de celle, traditionnelle, établie jadis par Platon, qui considère l’homme comme un « être vivant doué de raison » : un animal, en somme, qui se distingue par sa capacité à raisonner. Pour Zarathoustra, ce n’est pas la rationalité qui distingue les hommes du reste des phénomènes de la nature, mais le fait qu’il soit un pont : « un passage dangereux, un chemin dangereux, où il est dangereux de se retourner, dangereux de frissonner et de s’arrêter. » L’homme est comme la corde sur laquelle s’avance le funambule : pont périlleux entre les deux extrémités que sont l’animal (le ver, le singe) et le surhomme (l’homme à venir). Il est un moment critique dans l’évolution, où il s’agit de continuer son chemin sans se retourner, sans avoir peur, sans s’arrêter, faute de sombrer dans l’abîme.

« Ce qu’il y a de grand en l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but. » Zarathoustra ne fait que reprendre ce qu’il a dit auparavant : la grandeur humaine consiste en ce qu’il doit être dépassé, surmonté. En direction de quoi ? Nous le savons : du surhomme. Le but, l’enjeu de l’homme, c’est le surhomme. « Ce qu’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin » : un pont dangereux vers un ailleurs, un au-delà, mais aussi un en-deçà, un déclin, un crépuscule. Comme le soleil, l’homme qui s’élève décline en même temps, éclairant d’autres sphères, s’ouvrant à d’autres cieux.

A ce stade, Zarathoustra a quitté le plan de la pure théorie et s’est mis à donner des exemples. À énumérer les hommes qu’il aime : ceux qui, justement, contribuent au dépassement et au déclin de l’homme tel qu’il est actuellement. « J’aime ceux qui ne savent pas vivre, sinon comme des êtres qui déclinent, car ils passent de l’autre côté », ils ouvrent de nouvelles possibilités. Puis, renouant avec ses propos précédents : « J’aime les hommes du grand mépris, car ils sont les grands glorificateurs ». Ce qui caractérise les hommes du grand mépris et dégoût n’est pas leur « non » aux idées traditionnelles – ce ne sont pas des êtres réactifs, négateurs –, mais leur « oui » à la terre, leur affirmation de la vie ici-bas. Ils sont « des flèches du désir en direction de l’autre rive ».

« J’aime ceux qui ne cherchent pas seulement derrière les étoiles une raison d’être un déclin et un sacrifice : mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour que la terre devienne un jour celle du surhomme. J’aime celui qui vit pour connaître, et celui qui veut connaître pour que vive un jour le surhomme. Voilà comment il veut son déclin. J’aime celui qui travaille et invente de sorte à construire la maison du surhomme et préparer la venue de sa terre, de ses animaux et de ses plantes : car voilà comment il veut son déclin. J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est volonté de déclin et une flèche du désir » en direction du surhomme. La tâche de l’homme est simple : se sacrifier à la terre, affirmer son déclin terrestre, et ainsi tout mettre en œuvre pour rendre possible le surhomme, loin de tout idéalisme et autres espérances supraterrestres.

La liste des hommes que Zarathoustra aime est longue : « J’aime celui qui ne garde pas une goutte d’esprit pour lui, mais qui veut être tout entier l’esprit de sa vertu : voilà qu’il s’avance par-dessus le pont en tant qu’esprit. J’aime celui qui fait de sa vertu sa tendance et sa fatalité : voilà qu’il veut encore vivre et ne plus vivre pour l’amour de sa vertu. J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Une vertu vaut plus que deux, parce qu’elle est davantage un nœud auquel est suspendu le destin. J’aime celui dont l’âme se gaspille, qui ne veut pas de reconnaissance et qui ne rend pas : car il donne toujours et ne s’inquiète pas de sa sauvegarde. J’aime celui qui a honte quand le dé lui est favorable, et qui demande alors : suis-je donc un mauvais joueur, un tricheur ? – car il veut disparaître. J’aime celui qui fait précéder ses actes de paroles dorées et qui en fait toujours plus qu’il ne promet : car il veut son déclin. J’aime celui qui justifie les hommes du futur et délivre les hommes du passé : car il veut disparaître devant ses contemporains. »

L’homme que Zarathoustra apprécie est généreux, fataliste, vertueux, au sens où il porté par une force morale en harmonie avec le sens de la terre ; comme elle il est aussi surabondant, humble, honnête, ambitieux, d’accord de périr en ce qui le caractérise et permettre la naissance de quelque chose qui le dépasse. Toujours sans prendre garde au désarroi, aux moqueries, voire à l’agacement de la foule, Zarathoustra a continué sa liste : « J’aime celui qui châtie son dieu parce qu’il aime son dieu : car il doit disparaître devant la colère de son dieu. » Bien que le cheminement de l’homme en direction du surhomme ne soit pas un chemin de croit, il n’est pas sans dieu. Un autre dieu que le Dieu chrétien entre en jeu : un dieu encore inconnu, qu’on aime et qu’on châtie tout aussi bien ; un dieu qui n’est pas qu’amour et miséricorde ; un dieu dont la colère finit par avoir raison de l’homme. Zarathoustra n’en dit pas plus.

« J’aime celui dont l’âme est profonde, également dans la blessure, et qu’une petite expérience peut faire périr : aussi traverse-t-il volontiers le pont. J’aime celui dont l’âme est excessivement remplie, de sorte qu’il s’oublie lui-même, et que toutes les choses soient en lui : aussi toutes les choses sont-elles son déclin. J’aime celui qui est libre d’esprit et de cœur : aussi sa tête n’est-elle que les viscères de son cœur, mais son cœur le pousse au déclin. » La profondeur, la sensibilité et le trop-plein de l’âme, tout comme son union avec le corps, sont autant de signes d’avancée vers le surhomme. L’homme en route vers le surhomme a l’esprit et le cœur libres. Il s’occupe bien davantage du monde que de sa petite personne.

Mais oui, c’est ça ! Tu ne vas pas bientôt t’arrêter ? Il est casse-pied, ce discours ! La foule devait sérieusement commencer à en avoir assez. Le discours de Zarathoustra est en même temps trop long, trop compliqué, et trop imagé, et trop énigmatique. De plus, le peu qu’on y comprend est agaçant. Qu’est-ce qu’il a à nous critiquer comme ça ? A dire à tout le monde ce qu’il aime, ce qu’il n’aime pas ? C’est vrai, on en a marre ! Il exagère ! Mais qu’il se taise !

Pourtant, Zarathoustra ne s’est pas laissé intimider et a continué encore, toujours porté par son élan : « J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes, qui tombent une à une du sombre nuage suspendu au-dessus de l’homme : ils annoncent la venue de l’éclair, et périssent en annonciateurs. » Seul l’auditeur ou lecteur attentif et avisé l’aura compris : Zarathoustra est lui-même cet annonciateur ; il est lui-même le sombre nuage qui déverse de lourdes gouttes de sagesse sur la tête des hommes. Pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, il l’a finalement avoué lui-même : « Regardez, je suis un annonciateur de l’éclair, et une lourde goutte du nuage : et cet éclair s’appelle surhomme. –

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Traduction littérale

Mais Zarathoustra regardait la foule et s’étonnait. Avant de s’exprimer en ces termes :

L’homme est une corde tendue entre l’animal et le surhomme, – une corde sur un abîme.

Un passage dangereux, un chemin dangereux, où il est dangereux de se retourner, dangereux de frissonner et de s’arrêter.

Ce qu’il y a de grand en l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce qu’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin.

J’aime ceux qui ne savent pas vivre, sinon comme êtres qui déclinent, car ce sont ceux qui passent de l’autre côté.

J’aime les hommes du grand mépris, car ils sont les grands vénérateurs et des flèches du désir en direction de l’autre rive.

J’aime ceux qui ne cherchent pas seulement derrière les étoiles une raison d’être un déclin et un sacrifice : mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour que la terre devienne un jour celle du surhomme.

J’aime celui qui vit pour connaître, et celui qui veut connaître pour que vive un jour le surhomme. Voilà comment il veut son déclin.

J’aime celui qui travaille et invente de sorte à construire la maison du surhomme et lui préparer la venue de sa terre, ses animaux et plantes : car voilà comment il veut son déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est volonté de déclin et une flèche du désir.

J’aime celui qui ne garde pas la une goutte d’esprit pour lui, mais qui veut être tout entier l’esprit de sa vertu : voilà qu’il s’avance par-dessus le pont en tant qu’esprit.

J’aime celui qui fait de sa vertu sa tendance et sa fatalité : voilà qu’il veut encore vivre et ne plus vivre pour l’amour de sa vertu.

J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Une vertu est plus de vertu que deux, parce qu’elle est davantage un nœud auquel est suspendu le destin.

J’aime celui dont l’âme se gaspille, qui ne veut pas de reconnaissance et qui ne rend pas : car il donne toujours et ne veut pas se conserver.

J’aime celui qui a honte quand le dé lui est favorable, et qui demande alors : suis-je donc un mauvais joueur ? – car il veut disparaître.

J’aime celui qui fait précéder ses actes de paroles dorées et qui en fait toujours plus qu’il ne promet : car il veut son déclin.

J’aime celui qui justifie les hommes du futur et délivre les hommes du passé : car il veut disparaître devant les contemporains.

J’aime celui qui châtie son dieu parce qu’il aime son dieu : car il doit disparaître devant la colère de son dieu.

J’aime celui dont l’âme est profonde, également dans la blessure, et qu’une petite expérience peut faire périr : aussi traverse-t-il volontiers le pont.

J’aime celui dont l’âme est trop-pleine, de sorte qu’il s’oublie lui-même, et que toutes les choses sont en lui : aussi toutes les choses sont-elles son déclin.

J’aime celui qui est d’esprit libre et de cœur libre : aussi sa tête n’est-elle que les viscères de son cœur, mais son cœur le pousse au déclin.

J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes, tombant une à une du sombre nuage suspendu au-dessus de l’homme : ils annoncent la venue de l’éclair, et périssent en annonciateurs.

Regardez, je suis un annonciateur de l’éclair, et une lourde goutte du nuage : cet éclair s’appelle toutefois surhomme. –

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