Discours de Zarathoustra : Des trois métamorphoses

12 octobre 2010 | Commentaires (2) | Zarathoustra

Suite de la retraduction commentée du Zarathoustra de Nietzsche. Premier chapitre des Discours de Zarathoustra. Les chapitres précédents se trouvent ici.

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JE VOUS NOMME TROIS MÉTAMORPHOSES DE L’ESPRIT : comment l’esprit devient chameau, le chameau lion, et finalement le lion enfant.

Si tout esprit humain doit porter beaucoup de choses lourdes, l’esprit fort, endurant, respectueux, se distingue des autres par sa volonté de supporter les plus pesantes. « Qu’est-ce qui est lourd ? », demande-t-il en s’agenouillant tel le chameau pour qu’on le lui charge sur le dos. Et « qu’est-ce qui est le plus lourd ? », interroge-t-il les héros, non sans chercher à devenir comme eux. « Dites-le moi, que je le prenne sur moi et me réjouisse de ma force. » Car il n’y a pas de joie plus grande pour le chameau que de supporter une charge très lourde, de surmonter une épreuve extrêmement difficile.

La chose la plus lourde à porter pour l’esprit endurant n’est-elle pas l’humiliation ? S’abaisser pour faire souffrir son orgueil ? Laisser resplendir sa folie pour se moquer de sa sagesse ?

Ou la chose la plus lourde est-elle la modestie, l’aspiration aux choses les plus dangereuses ? Quitter son affaire quand elle fête sa victoire ? Grimper sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur ?

Ou la chose la plus lourde est-elle la simplicité et la privation pour des buts élevés ? Se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance et faire souffrir l’âme de faim pour l’amour de la vérité ?

Ou la chose la plus lourde est-elle de refuser la pitié et de fréquenter des gens avec lesquels on ne se comprend pas ? Etre malade et renvoyer chez eux les consolateurs et se lier d’amitié avec des sourds, qui n’entendent jamais ce que tu veux ?

Ou la chose la plus lourde est-elle de se sacrifier pour la connaissance de la vérité, quitte à côtoyer de purs cerveaux et des êtres libidineux, prêts à tout pour faire carrière ? Entrer dans de l’eau sale, s’il s’agit de l’eau de la vérité, et ne pas écarter les froides grenouilles et les chauds crapauds ?

Ou la chose la plus lourde est-elle de prendre le revers de tout le monde ? Aimer ceux qui nous méprisent, et tendre la main au fantôme quand il veut nous faire peur ?

On l’a compris : l’esprit endurant est une pure production de notre tradition teintée de christianisme. Il ne juge pas, il ne se moque pas, il est tolérant, il porte jusqu’au plus lourd. Comme le chameau, il aime se à faire charger. Et il se presse dans le désert. Sans se poser trop de questions, il avance, il passe d’une chose à l’autre, généralement assez vite – fuite en avant. Le fait qu’il ne soit entouré que de sable et de pierre ne l’affecte pas. Il progresse dans un monde vide. Il cultive une vie morne. Seul, il finit par être lui-même un désert dans le désert.

Mais voilà que dans le désert le plus solitaire survient la deuxième métamorphose : l’esprit devenu chameau devient lion. Il en a soudain assez de se laisser charger ; il veut désormais conquérir sa liberté ; être le maître de son propre désert.

Le voilà donc qui se met à la recherche de son dernier maître. Pour devenir son ennemi. Tout comme il devient l’ennemi de son dernier Dieu. Il n’a pas le choix : pour se libérer, il doit se battre contre le grand dragon – et le vaincre.

Le grand dragon ? Quel est ce grand dragon que l’esprit fort ne veut plus appeler ni maître ni Dieu ? Le grand dragon s’appelle « Tu-dois » : tu dois faire ceci, tu dois faire cela. Toujours, dans n’importe quelle situation, il intervient et nous pousse à faire ce qu’il veut, lui – et pas ce que nous voulons, nous. Tu dois, tu dois, tu dois. Il faut que tu fasses ceci, il faut que tu fasses cela, etc. Mais l’esprit du lion s’oppose au grand dragon ; l’esprit du lion refuse le « Tu-dois » ; il dit « je veux ».

Il n’y a pourtant rien à faire. Partout, sur son chemin, il rencontre toujours de nouveau « Tu-dois ». Ou que ce soit, « Tu-dois » le freine, l’arrête, lui coupe ses ailes. Non pas qu’il fasse peur, non : loin d’être effrayant, il fait bien plutôt du charme. C’est un aimable animal, couvert d’écailles ; d’écailles brillantes, dorées, scintillantes. Chacune reflète un autre « tu dois ! » : tu dois faire ceci, tu dois faire cela. Et ceci, et cela.

Qu’est-ce qui brille sur ces écailles ? Nos bonnes vieilles valeurs traditionnelles telles initiées il y a deux millénaires et demi par Platon, avant d’être reprises et renforcées par le christianisme. Le plus puissant des dragons n’a pas de raison de s’en cacher : « la valeur de toute chose – elle brille sur moi ». Il a même de quoi être fier : nos valeurs ont fait leurs preuves, elles ont fait progresser l’homme, elles en ont fait des êtres civilisés, obéissants, tolérants, libres, etc.

« Toute valeur a déjà été créée, et je suis toute valeur créée », fanfaronne le grand dragon. Avant d’ajouter : « En vérité, il ne doit plus exister de « Je veux ! » » Parole de dragon. Le problème, avec nos valeurs, notre morale, c’est qu’elle est restrictive. En promouvant la civilisation, l’obéissance, la tolérance, la liberté, elles étouffent ou expulsent en même temps ce qui n’entre pas dans leur cadre.

Mes frères, pourquoi faut-il le lion dans l’esprit ? En quoi le chameau, l’animal qui endure, qui renonce et qui respecte ne suffit-il pas ? La réponse coule de source : pour permettre à d’autres possibilités, d’autres volontés, dites alternatives, d’émerger. Mais cela, créer de nouvelles valeurs, le lion n’en est pas encore capable. Par contre il sait se rendre libre pour une nouvelle création – voilà ce que peut sa puissance. C’est pour se rendre libre et dire un « non » sacré au devoir traditionnel, c’est pour faire cela, mes frères, qu’il faut que l’esprit devienne lion.

Bien sûr, pour l’esprit-chameau qui endure et respecte notre bonne vieille morale, le seul fait de s’arroger le droit de penser à de nouvelles valeurs est une conquête effrayante, et même la plus effrayante de toutes. A vrai dire, c’est pour lui un vol, et donc l’affaire d’une bête de proie, pas d’un chameau. Nul n’a le droit d’usurper le droit. Ce qu’il s’agit de faire, c’est de porter, de tout supporter, toujours, jusqu’au plus lourd – et de se réjouir de sa force

Jadis, l’esprit chameau aimait le « Tu-dois ». Il aimait se laisser guider par le devoir moral, la rationalité de toute chose. Il le considérait comme le plus sacré. Mais en aimant le sacré, très fort, il a fini par se rendre compte que l’obéissance au devoir n’est pas tout. L’être rempli de force finit par trouver dans le sacré autre chose que ce qu’on lui a dit, une autre volonté, une autre liberté : celle de la folie et de l’arbitraire. Et voilà qu’il doit dérober cette liberté à son amour lui-même. Mais le chameau est bien incapable d’un tel vol. Pour ce faire, il faut dire « non ». « Non » aux valeurs traditionnelles ; « non » au monde purement rationnel, « non » au monde tel qu’il est devenu. Pour ce faire, il faut une bête de proie. Il faut que l’esprit devienne lion.

Mais ce n’est pas tout. L’esprit ne doit pas s’arrêter là. Suite à ces deux métamorphoses, l’esprit est en chemin vers une troisième – et dernière : celle de lion à enfant. Mais dites, mes frères, que peut faire l’enfant, dont n’est pas non plus capable le lion ? En quoi l’animal de proie, l’animal négateur doit-il devenir enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, recommencement, jeu, roue qui tourne d’elle-même, premier mouvement, « oui » sacré. Regardez l’enfant : il dit toujours « oui ». Il joue. Il rit. S’il se fait mal, il pleure, puis oublie, passe à autre chose. Et il recommence. Il est porté par des forces mystérieuses, des forces sacrées, de vie, de jeu, justement : un jeu où ne s’agit pas de gagner, mais d’expérimenter, de découvrir, de partager, de créer. Il est un « oui » sacré à la vie.

L’attitude de l’enfant est évidemment réfrénée par le monde adulte. Impossible de vivre, de survivre avec un tel « oui » sacré. Alors, les parents lui disent bien souvent « non » : ils lui apprennent ce qui est bien et ce qui est mal ; lui inculquent ce qu’il a le droit et n’a pas le droit de faire. Ils l’éduquent : le font quitter son état d’enfant, lui donnent les règles d’un autre jeu, celui, sérieux, des adultes. Ils lui inculquent les valeurs millénaires. Ils lui enfoncent le grand dragon dans la tête. Pour qu’il puisse s’en sortir dans le désert, il faut que l’enfant devienne chameau, le plus fort, le plus résistant possible. Chameau qui deviendra peut-être lion, mais qui ne devra pas s’arrêter en si bon chemin.

Oui, pour pouvoir jouer le jeu de la vie, le jeu de la création, pour devenir créateurs, mes frères, il faut un « oui » sacré : celui de l’enfant. Voilà que l’esprit veut sa volonté : il veut à nouveau jouer avec les forces sacrées qui le traversaient, enfant. Et tant pis si on les considère folles, ou arbitraires. Voilà que celui qui – par éducation et inscription dans la machinerie sociale – a commencé par devenir bête de somme (qui ne dit rien), puis bête de proie (qui dit « non »), voilà qu’il est à nouveau en mesure de dire « oui ». Voilà qu’il se gagne son monde. Non pas le sien propre, mais celui, justement, de la vie comme innocence et oubli, recommencement, jeu, roue qui tourne toute seule, où chaque phénomène est un premier mouvement.

Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit est devenu chameau, lion le chameau, et finalement enfant le lion. –

Parole de Zarathoustra. Proférée à l’époque où il se trouvait encore dans la ville qu’on appelle « La vache multicolore » : grand organisme astucieux, composé d’innombrables cellules et organes aussi divers que variés. Immense organisme qui avale et digère toute herbe fraîche sur son passage.

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Traduction littérale

Je vous nomme trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, et le chameau lion, et finalement le lion enfant.

Il y a beaucoup de choses lourdes pour l’esprit, l’esprit fort, endurant, habité par le respect : sa force exige le lourd, le plus lourd.

Qu’est-ce qui est lourd ? demande l’esprit endurant, et voilà qu’il s’agenouille, tel le chameau, et veut être bien chargé

Qu’est-ce qui est le plus lourd, vous autres héros ? demande l’esprit endurant, que je le prenne sur moi et que je me réjouisse de ma force.

N’est-ce pas ceci : s’abaisser pour faire souffrir son orgueil ? Laisser resplendir sa folie pour se moquer de sa sagesse ?

Ou est-ce ceci : quitter son affaire quand elle fête sa victoire ? Grimper sur de hautes montagnes pour tenter le tentateur ?

Ou est-ce ceci : se nourrir des glands et de l’herbe de la connaissance et faire souffrir l’âme de faim pour l’amour de la vérité ?

Ou est-ce ceci : être malade et renvoyer chez eux les consolateurs et se lier d’amitié avec des sourds, qui n’entendent jamais ce que tu veux ?

Ou est-ce ceci : entrer dans de l’eau sale, s’il s’agit de l’eau de la vérité, et ne pas écarter les froides grenouilles et les chauds crapauds ?

Ou est-ce ceci : aimer ceux qui nous méprisent, et tendre la main au fantôme quand il veut nous faire peur ?

L’esprit endurant prend tout cela sur lui : tel le chameau qui, chargé, se presse dans le désert, il se presse dans son désert.

Mais dans le désert le plus solitaire survient la deuxième métamorphose : l’esprit devient ici lion, il veut se conquérir la liberté et être maître dans son propre désert.

Il cherche là son dernier maître : il veut devenir son ennemi et celui de son dernier dieu, il veut se battre avec le grand dragon pour la victoire.

Quel est le grand dragon que l’esprit ne veut plus appeler maître et Dieu ? Le grand dragon s’appelle « tu-dois ». Mais l’esprit du lion dit « je veux ».

« Tu-dois » se trouve sur son chemin, scintillant d’or, un animal à écailles, et sur chaque écaille brille en lettres d’or « Tu dois ! »

Des valeurs millénaires brillent sur ces écailles, et voilà comment parle le plus puissant de tous les dragons : « la valeur de toute chose – elle brille sur moi »

« Toute valeur a déjà été créée, et je suis toute valeur créée. En vérité, il ne doit plus exister de « Je veux ! » » Parole de dragon.

Mes frères, pourquoi faut-il le lion dans l’esprit ? En quoi l’animal qui endure, renonce et respecte ne suffit-il pas ?

Créer de nouvelles valeurs – cela, même le lion n’en est pas encore capable : mais se rendre libre pour une nouvelle création – cela, la puissance du lion le peut.

Se rendre libre et dire aussi un Non sacré devant le devoir : pour faire cela, mes frères, il faut un lion.

Se donner le droit de nouvelles valeurs – tel est la plus effrayante conquête pour un esprit qui endure et qui respecte. En vérité, c’est pour lui un vol et l’affaire d’une bête de proie.

Il aimait jadis le « Tu-dois » comme le plus sacré : il doit désormais aussi trouver la folie et l’arbitraire dans le plus sacré, pour dérober la liberté à son amour : pour ce vol il faut le lion.

Mais dites, mes frères, que peut faire l’enfant, dont n’est pas non plus capable le lion ? En quoi le lion qui dérobe doit-il encore devenir enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue qui tourne d’elle-même, un premier mouvement, un dire-oui sacré.

Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il faut un oui sacré : l’esprit veut désormais sa volonté, celui qui a perdu le monde se gagne son monde.

Je vous ai nommé trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit est devenu chameau, lion le chameau, et finalement enfant le lion. –

Parole de Zarathoustra. A cette époque, il se trouvait dans la ville qu’on appelle : la vache multicolore.

2 réponses à “Discours de Zarathoustra : Des trois métamorphoses”

  • Perrinysos dit :

    Penses-tu qu’actuellement, pour pouvoir jouer pleinement le jeu de la vie, il est possible pour l’enfant de ne pas passer par le désert, le chameau, le lion,…? Autrement dit, est-ce possible dans notre société, pour un enfant, de ne pas apprendre des adultes ce qui est bien ou mal, de ne pas subir ces « non » qui forgent l’éducation et lui apprennent des valeurs? La machine est en marche, il est je trouve difficile d’envisager une existence sans ces valeurs et éducation si on entend vivre avec les autres sans être marginaliser et solitaire, même si c’est triste à dire.

  • Michysos dit :

    Non, bien sûr, les trois métamorphoses sont des passages obligés pour l’esprit. L’enfant doit devenir chameau, puis lion, puis redevenir enfant.
    Citations de Nietzsche : « On doit aussi dépasser sa jeunesse si on veut de nouveau être enfant » (Fragments posthumes). « Maturité de l’homme : cela signifie avoir retrouvé le sérieux qu’on avait enfant, en jouant » (Par-delà bien et mal).
    A vrai dire, l’enfant n’a pas le choix: l’éducation, la société le contraint à devenir chameau (sinon on l’écarte, on l’enferme). Adolescent, il a ensuite de bonnes chances de devenir lion (révolte vis-à-vis des parents, de la société, de l’injustice, des inégalités, etc.). Le hic c’est que, par la suite, au lieu de continuer le chemin et redevenir enfant, la solution la plus facile est de retourner au stade de chameau. Pour redevenir enfant, il faut avoir la peau dure, très dure – et savoir dire oui, là où tout nous pousse à dire non, et vice-versa…

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