Zarathoustra | Des chaires de la vertu

19 octobre 2010 | Commentaires (1) | Zarathoustra

Suite de la retraduction commentée du Zarathoustra de Nietzsche. Deuxième chapitre des Discours de Zarathoustra. Les précédents se trouvent ici.

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ON VANTAIT À ZARATHOUSTRA UN SAGE qui s’entendait à parler du sommeil et de la vertu. Un homme que les bonnes paroles auraient rendu très fameux et fort riche. Et qui ferait que tous les jeunes se précipitent devant sa chaire pour l’écouter. Curieux, Zarathoustra n’a pas manqué de se mêler à la foule pour se faire une idée. Voici ce qu’il a entendu de la bouche du sage :

Soyez plein de respect et de pudeur devant le sommeil ! Telle est la première chose ! Et évitez tous ceux qui dorment mal et qui veillent la nuit ! Même le voleur est pudique à l’égard du sommeil : que ce soit avant ou après son forfait, c’est toujours en silence qu’il se dérobe à travers la nuit, sur la pointe des pieds, pour éviter de réveiller les gens.

Le gardien du sommeil qu’est le rêve se comporte pour sa part tout autrement. Contrairement à ce que nous devons être, contrairement à ce qu’est le voleur lui-même, en tant que gardien du sommeil, le rêve est sans gêne. Oui, qu’importe les images vécues – qu’elles soient de peur, de désir, ou de je ne sais quoi encore –, c’est sans réserve, sans honte, sans pudicité, mais au contraire plein d’allant qu’il porte sa corne. Ce qui le rend d’ailleurs dangereux : comme tous les animaux à cornes, le rêve risque toujours de nous piquer, de nous maltraiter, et finalement de nous réveiller.

Vous le savez : dormir n’est pas une mince affaire. Pour parvenir au sommeil du juste, il faut s’y préparer durant toute la journée, notamment en restant toujours bien éveillé. Dix fois par jour tu dois te surmonter toi-même : l’absence de sieste, voilà qui donne une bonne fatigue, véritable opium de l’âme. Il faut savoir se retenir. Mais ce n’est pas tout.

Dix fois par jour, tu dois te réconcilier avec toi-même : car le fait de se surmonter, de ne pas plier sous l’envie de dormir durant la journée, engendre inexorablement de l’amertume. Et si on n’est pas réconcilié avec soi-même, l’amertume nous empêche de dormir. Il faut savoir se maîtriser.

Tous les jours, tu dois trouver dix vérités ; sinon tu vas forcément te mettre à chercher la vérité durant la nuit, ce qui a pour conséquence d’agiter ton âme. Le jour, il faut se faire philosophe.

Dix fois par jour, tu dois rire et être gai ; sinon ton estomac, ce père de l’affliction, te dérange durant la nuit. Il faut savoir s’occuper de ses organes.

On le sait trop peu, mais on doit avoir toutes les vertus pour bien dormir. Si, en me couchant, je suis travaillé par un tas de questions – vais-je faire un faux témoignage ?, serai-je adultère ?, vais-je me laisser tenter par la fille de mon prochain ?, etc. –, je ne vais assurément pas trouver le sommeil du juste. Il faut, le jour durant, savoir être juste et tempérant.

Et même si on a toutes les vertus, on doit encore savoir s’en occuper, le soir : les envoyer dormir au bon moment, pour qu’elles ne se chamaillent pas. Oui, nos vertus sont de sages petites femmes. Comme les enfants, elles aiment bien se disputer ; il y en aura toujours une qui se trouve plus importante, plus belle que les autres. Et elles se disputent aussi sur ton dos, malheureux ! Oui, il y en a toujours une pour critiquer, pour ne pas être d’accord, ou simplement dire une bêtise. Et quand elles s’y mettent, il est difficile de les calmer. Il faut savoir être avisé.

Ce que veut le bon sommeil, c’est la paix : la paix avec Dieu, la paix avec son voisin. Et même plus : la paix même avec le diable de son voisin ! Sinon ces derniers, Dieu, le voisin ou encore son diable ont toutes les chances de venir te hanter durant la nuit. Il faut être conciliant.

Le sommeil exige encore autre chose : respect et obéissance face à l’autorité ! Celui qui commande a toujours raison. Même s’il peut paraître avoir tord ! Même s’il a tort, il a quand même raison : le mieux, c’est de penser comme ça. Ce n’est quand même pas de ma faute si le pouvoir est tordu ! Moi je n’y peux rien. Il faut savoir courber l’échine.

A mes yeux, le meilleur berger sera toujours celui qui conduit son sommeil sur l’herbe la plus pure, la plus verte. On n’a pas le choix, il en est ainsi avec le bon sommeil : pour bien dormir, il faut être sans reproche.

Pour trouver le sommeil du juste, je n’ai pas besoin de beaucoup d’honneurs, ni de beaucoup d’argent. À bien y regarder, ce genre de choses a même bien plutôt la fâcheuse tendance à enflammer la bile. Mais il faut bien sûr quand même jouir d’une bonne réputation et posséder un peu d’argent. Sinon on dort mal aussi. Question de tempérance, de juste milieu.

Pour bien dormir, je fais meilleur accueil à un petit groupe sympathique qu’à une grande société méchante. Autrement dit : je préfère être reconnu dans mon village que d’échouer dans la grande ville. Quoi qu’il en soit, ce qui compte, avec les gens qui viennent chez moi, c’est qu’ils arrivent au bon moment (quand tout est prêt) et partent à une heure décente (me permettant de ranger). Question de calcul.

Il me faut l’avouer, j’aime bien fréquenter les pauvres d’esprit : leur simplicité, leur côté bienheureux favorise le sommeil. D’autant plus si on leur donne toujours raison. On ne risque ainsi pas le moindre problème, tout conflit est évité. Et nous avons toutes les chances de bien dormir. Il faut savoir être superficiel.

Voilà comment se déroule la journée de l’homme vertueux : tout en retenue, maîtrise, quête de vérités, écoute de soi, justice, tempérance, intelligence, conciliation, humilité, pureté, calcul et superficialité. Toutes les vertus traditionnelles, chrétiennes sont gages de bon sommeil. Mais attention : une fois la nuit venue, je me garde bien d’appeler le sommeil ! Car le maître de toutes ces vertus ne veut pas être appelé : il doit venir tout seul !

Une fois au lit, je me remémore ce que j’ai fait et pensé durant le jour. Patient comme la vache, je rumine ma journée : je me rappelle les dix choses surmontées ; mes dix réconciliations ; les dix vérités découvertes ; mes dix éclats de rire, tous ce qui a fait du bien à mon cœur. En envisageant de telles choses, en me laissant travailler par ces quarante pensées vertueuses, le sommeil ne tarde pas à s’emparer de moi : sommeil non appelé, maître des vertus. Le sommeil frappe à mon œil : le voilà qui devient lourd. Le sommeil me touche la bouche : la voilà qui reste ouverte.

En vérité, le sommeil est le plus cher des voleurs : il vient à moi avec de tendres chaussons. Mine de rien, tout à coup, il me vole mes pensées : et me voilà là, stupide comme cette chaire. Bien sûr, je ne reste pas longtemps debout : j’ai tôt fait de me retrouver couché. –

Après avoir entendu parler ainsi le sage, Zarathoustra n’a pu s’empêcher de rire. Car une lumière lui était venue. Voici comment il a parlé à son cœur :

Ce sage, avec ses quarante pensées vertueuses, m’apparaît comme un bouffon. Je crois volontiers qu’il s’y connaît question sommeil. Heureux celui qui habite près de lui ! Quel homme baigné dans le fleuve de la tradition ne voudrait pas d’un tel sommeil paisible, sans rêve ? Un tel sommeil est forcément contagieux ; il se propage même à travers les murs les plus épais. Tout le monde en est attiré.

Le discours du sage enchante tout, même la chaire depuis laquelle il parle en est marquée. Et ce n’est pas pour rien que les jeunes se pressent devant le prédicateur de la vertu. Sa sagesse dit : veillez tout le jour pour bien dormir la nuit ! Et c’est vrai : si la vie n’avait pas de sens, s’il fallait choisir un non-sens, je choisirais à coup sûr celui-là. Pourtant la vie en a un, de sens, et pas des moindres. Mais comme il est loin de celui inculqué par la tradition et professé par le sage !

Grâce à lui, je comprends mieux ce qu’on a jadis surtout cherché dans les enseignants de la vertu : un bon sommeil et, avec lui, des vertus qui font office de fleurs de pavot ! Des pensées qui assoupissent, qui lénifient.

Pour tous ces sages loués depuis la nuit des temps sur leur chaire, la sagesse était le sommeil sans rêve : ils ne connaissaient pas de meilleur sens à donner à la vie. Soyez vertueux, et vous atteindrez le but de l’existence : vous trouverez le sommeil du juste ! C’est une évidence, il en existe aujourd’hui encore, de ces prédicateurs de la vertu. Et ils ne sont pas tous aussi sincères que celui que je viens d’entendre…

Mais il faut se l’avouer : leur temps est révolu. Ils ne restent plus longtemps debout : voilà qu’ils sont déjà couchés. Avec leur quête de vertus et de sommeil, et avec leurs vertus et sommeil eux-mêmes, ils sont à mille lieues d’affronter et d’affirmer sereinement la vie en son va-et-vient. Leur esprit n’est autre que celui du chameau : les valeurs qu’ils portent et transmettent sont celles de notre vieille morale traditionnelle. Valeurs caduques, qui visent une vie sans surprise, de part en part paisible, calme, belle et bonne. De jour comme de nuit. Pour des journées sans souci ; et des nuits sans rêve.

Heureux les somnolents : car ils vont bientôt s’assoupir. Et par là laisser libre-court à la vie en son exubérance propre, pleine de fascination, de rebondissements, de rêves et… de bêtes à cornes. De jour comme de nuit.

Parole de Zarathoustra.

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Traduction littérale

On vantait à Zarathoustra un sage qui savait bien parler du sommeil et de la vertu : on disait qu’il était très honoré et fort bien rétribué pour cela, et que tous les jeunes gens s’asseyaient devant sa chaire. Zarathoustra s’en est allé chez lui, et avec tous les jeunes gens, il s’est assis devant sa chaire. Voilà comment a parlé le sage :

Respect et pudeur devant le sommeil ! Telle est la première chose ! Et éviter tous ceux qui dorment mal et qui veillent la nuit !

Même le voleur est plein de pudeur à l’égard du sommeil. Oui, une fois son forfait accompli, il se dérobe toujours en silence à travers la nuit, sur la pointe des pieds, pour ne réveiller personne. Au contraire du gardien du sommeil, le rêve, qui est pour sa part sans pudeur ; c’est sans gêne qu’il porte sa corne.

Dormir n’est pas un art facile : il faut s’y préparer en veillant durant tout le jour.

Dix fois par jour tu dois te surmonter toi-même : voilà qui donne une bonne fatigue et qui est l’opium de l’âme.

Dix fois par jour, tu dois te réconcilier avec toi-même : car se surmonter est amertume, et celui qui n’est pas réconcilié dort mal.

Tu dois trouver dix vérités par jour ; sinon tu cherches encore la vérité durant la nuit, et ton âme demeure agitée.

Dix fois par jour, tu dois rire et être gai : sinon ton estomac, ce père de l’affliction, te dérange durant la nuit.

Peu le savent : mais on doit avoir toutes les vertus pour bien dormir. Vais-je dire un faux témoignage ? Serai-je adultère ?

Vais-je me laisser tenter par la fille de mon prochain ? Tout cela concorderait mal avec un bon sommeil.

Et même si on a toutes les vertus, on doit encore savoir faire une chose : envoyer soi-même les vertus dormir au bon moment.

Pour qu’elles ne se chamaillent pas les unes avec les autres, les sages petites femmes ! Et à propos de toi, malheureux !

La paix avec Dieu et le voisin : voilà ce que veut le bon sommeil. Et la paix encore avec le diable du voisin ! Sinon il te hante durant la nuit.

Respect et obéissance à l’autorité, aussi à l’autorité qui est de travers ! Voilà ce que veut le bon sommeil. Qu’y puis-je si la puissance aime à s’avancer sur des jambes tordues ?

Celui qui conduit son sommeil sur l’herbe la plus verte s’appellera pour moi toujours le meilleur berger : il en est ainsi avec le bon sommeil.

Je ne veux pas beaucoup d’honneurs, pas davantage de grands trésors : cela enflamme la bile. Mais on dort mal sans avoir un bon nom et un petit trésor.

Je fais meilleur accueil à une petite société qu’à une méchante : elle doit cependant venir et partir au bon moment. Il en est ainsi avec le bon sommeil.

Les pauvres d’esprit me plaisent aussi beaucoup : ils favorisent le sommeil. Ils sont bienheureux, surtout si on leur donne toujours raison.

Voilà comment se déroule le jour de celui qui est vertueux. Vient alors la nuit, je me garde bien d’appeler le sommeil ! Il ne veut pas être appelé, le sommeil, lui qui est le maître des vertus !

Je pense au contraire à ce que j’ai fait et pensé durant la journée. En ruminant, je me demande, patient comme une vache : mais quelles sont les dix choses que tu as surmontées ?

Et quelles ont été les dix réconciliations, et les dix vérités, et les dix éclats de rire qui ont fait du bien à mon cœur ?

Envisageant de telles choses et travaillé par quarante pensées, le sommeil s’empare soudain de moi, sommeil non appelé, maître des vertus.

Le sommeil frappe à mon œil : le voilà qui devient lourd. Le sommeil me touche la bouche : la voilà qui reste ouverte.

En vérité, il vient à moi sur de tendres semelles, le plus cher des voleurs, et me vole mes pensées : me voilà qui me tient là, stupide, comme cette chaire.

Mais je ne reste pas longtemps debout : me voilà déjà couché. –

Quand Zarathoustra a entendu parler ainsi le sage, il a ri dans son cœur : car une lumière lui est venue. Et voici comment il a parlé à son cœur :

Ce sage, avec ses quarante pensées, me semble être un bouffon : mais je crois qu’il s’y entend question sommeil.

Heureux déjà celui qui habite près de ce sage ! Un tel sommeil est contagieux, il se propage même à travers un mur épais.

Un sortilège habite dans sa chaire elle-même. Et ce n’est pas en vain que les jeunes gens étaient assis devant le prédicateur de la vertu.

Sa sagesse dit : veillez pour bien dormir. Et c’est vrai, si la vie n’avait pas de sens, et si je devais choisir le non-sens, je considérerais cela comme le non-sens le plus digne d’être choisi.

Maintenant je comprends clairement ce qu’on a jadis avant tout cherché quand on cherchait des enseignants de la vertu. On se cherchait un bon sommeil et avec cela des vertus à fleurs de pavot !

Pour tous ces sages loués sur leur chaire, la sagesse était le sommeil sans rêve : ils ne connaissaient pas de meilleur sens à la vie.

Il en existe sans doute aujourd’hui encore quelques-uns pareils à ce prédicateur de la vertu, et pas toujours des aussi sincères : mais leur temps est révolu. Ils ne vont pas rester longtemps debout : les voilà déjà couchés.

Heureux les somnolents : car ils vont bientôt s’assoupir. –

Parole de Zarathoustra.

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