Des prêtres

10 juin 2011 | Commentaires (0) | Zarathoustra

UN JOUR, DANS LA RUE, EN CROISANT DES PRÊTRES EN PROMENADE, Zarathoustra a fait un signe à ses disciples et leur a parlé en ces termes :

« Voici des prêtres : bien qu’ils soient mes ennemis, passez-moi à côté d’eux en silence et l’épée endormie, bien rangée dans son fourreau ; inutile de leur chercher querelle !

A bien y regarder, il y a aussi des héros parmi eux. Beaucoup d’entre eux ont trop souffert – tant souffert qu’ils veulent à leur tour faire souffrir.

Ce sont de méchants ennemis : leur humilité, leur modestie les rend intouchables. Et même plus : leur déférence a un côté vindicatif ; il n’y a même rien de plus vindicatif sur terre. Quiconque s’en prend à eux se voit aussitôt réprouvé, souillé. Telle est leur vengeance : quoi qu’il arrive, ils ont la bonne conscience, la morale, la justice pour eux.

Et pourtant, malgré tout, nous ne sommes pas si éloignés d’eux. Au fond, nous sommes même bien semblables, pour ne pas dire les mêmes. Mais au fond seulement, pas à la surface. Oui, ce sont finalement les mêmes forces qui nous traversent ; notre sang est somme toute de parenté. Tout n’est pas mauvais en eux : inutile donc de se moquer de leur maladie, inutile donc de chercher à les écraser ; mieux vaut les honorer en ce qu’ils ont de sain : je veux encore savoir mon sang honoré dans le leur. » Voilà comment a parlé Zarathoustra.

Mais, une fois les prêtres passés devant eux, Zarathoustra s’est tout à coup mis à souffrir. Et à peine a-t-il entamé sa lutte qu’il a repris la parole comme ceci, peignant soudain un autre tableau, d’abord hésitant :

Ces prêtres me font mal au cœur. Ils vont à l’encontre de ce que j’aime ; ils me font honte ; ils me dégoûtent. Mais qu’importe mon goût ! N’est-il pas le moindre de mes soucis ? N’y a-t-il pas mille autres choses qui comptent mille fois plus que mon goût à moi ?

Oui, bien sûr, mais la honte et la compassion que j’éprouve à leur égard m’a toujours fait souffrir et continue à me faire mal : les hommes d’église sont pour moi des prisonniers. Je vois la croix qu’ils portent comme un signe de leur captivité. Celui qu’ils appellent le sauveur, le rédempteur, le libérateur – Jésus-Christ –, loin de les avoir libérés, loin de les avoir sauvés, les a bien plutôt mis aux fers.

Aux fers de fausses valeurs, d’une vision du monde erronée et de mots de folie ! Ah, si seulement quelqu’un pouvait les sauver, les libérer… de leur prétendu sauveur !

Alors qu’ils étaient chahutés par la mer, ballottés par les vagues de l’existence, ils ont, un jour, cru atterrir sur une île, toute de calme et de sérénité. Le Christ leur a soudain donné un but, une raison de vivre, une pensée stable et constante, de part en part rassurante. Mais regarde, ils se sont trompés : ce qu’ils croient être une île paisible est à vrai dire un monstre endormi !

Fausses valeurs, vision du monde erronée et mots de folie, tels sont justement les pires monstres pour les mortels. Monstres cachés sous des aspects de beauté, de bonté, de pureté. Monstres cachés qui attendent, sommeillent et couvent longtemps une issue fatale, un désastre.

Mais voilà enfin que le monstre se réveille, qu’il remonte des tréfonds, qu’il dévore et engloutit toutes les cabanes rassurantes, tous les abris construits sur l’île.

Oh, regardez-moi donc ces cabanes que ces prêtres se sont construites ! Ils les appellent églises, leurs cavernes bien odorantes et sucrées !

Oh, regardez par-dessus cette lumière déformée, cet air alourdi ! Regardez là où l’âme n’a pas le droit de s’élever, de s’envoler : vers sa hauteur, contrainte qu’elle est de tendre au monde idéal !

Loin de leur faire pousser des ailes, voilà ce que leur ordonne leur croyance : « Montez les escaliers sur les genoux, vous autres pécheurs ! » Originairement coupables, les hommes doivent souffrir, souffrir toujours et encore le martyr. C’est leur seule chance de parvenir à s’élever vers les hauteurs ; pour atteindre finalement, une fois mort, le paradis. Aussi s’agit-il, toute sa vie durant, de chercher à s’élever, péniblement, marche à marche, honteux, tête basse, sur les genoux.

En vérité, quitte à choisir, je préfère encore l’impudique à l’homme d’église : j’aime mieux encore l’homme sans gène, sans honte, qui étale sans scrupules sa chair, que les yeux tordus par la honte qu’éprouvent les religieux à l’égard d’eux-mêmes et de leur prière !

Vous me demandez qui s’est créé de telles cavernes et de telles marches d’escaliers de pénitence ? Je vais vous le dire : ceux qui, honteux de leur misère, de leurs défauts, voulaient se cacher devant le ciel pur.

Pour ce qui me concerne, ce n’est que quand ledit ciel pur sera rempli de nuages, regardera vers le bas à travers des couvertures déchirées ; en bas, vers la terre, vers l’herbe et le pavot rouge des murs en ruine, que je me remettrai à consacrer mon cœur aux lieux de séjour de ce Dieu.

Oui, ils ont appelé Dieu la connaissance, la brillance, la perfection qui les contredisait et dont le manque les faisait souffrir. Et en vérité, il y avait beaucoup d’héroïsme en eux ; c’est en héros qu’ils ont souffert de leur état et qu’ils ont aimé, et même adoré l’idée d’un autre monde auquel ils aspiraient !

Et c’est pour prouver l’existence de Dieu et de ce monde parfait dont il est la promesse que leur amour et adoration les a fait clouer Jésus sur la croix ; ils ne savaient pas aimer autrement leur Dieu qu’en le mettant à mort ; pour ensuite le faire ressusciter !

Ils ont songé à vivre comme des êtres sans vie, comme des cadavres. Et ils ont drapés de noir leur corps expérimenté comme un cadavre. Pour qu’on ne le voie pas, parce qu’ils en avaient honte. Et jusque dans leur discours, je sens encore les mauvaises épices de chambres mortuaires. A force de prôner la vie éternelle, ils ont fini par répandre la mort.

Et quiconque vit en leur compagnie vit près de noirs étangs, contraint d’entendre le chant du crapaud et son doux esprit de profondeur.

Ils devraient me chanter de meilleurs chants, les chrétiens, pour que j’apprenne à croire à leur sauveur : et leurs disciples devraient moins paraître comme des prisonniers ; ils devraient paraître plus libres, plus… sauvés !

En fait, je voudrais les voir nus : car seule la beauté nue devrait pouvoir prêcher pénitence. Mais dites-moi, qui donc se laisserait convaincre par leur affliction ? S’ils ont honte de leur corps, s’ils le cachent, c’est bien qu’il y a un problème.

En vérité, même leurs sauveurs ne proviennent pas de la liberté, de la liberté accordée par ce qu’ils appellent le septième ciel ! En vérité, ils n’ont eux-mêmes jamais déambulé sur les tapis de la connaissance ! Ils ont beau se dire en contact avec un monde supérieur, ils ne savent rien sur rien.

A la base, l’esprit de ces sauveurs, loin d’être rempli de sagesse, de savoir, consistait en lacunes. Aussi, pour y remédier, ils ont placé leur folie dans chacun des trous. Partout où intervenait de l’inexplicable, de l’incompréhensible, ils ont utilisé leur bouche-trou qu’ils ont appelé Dieu.

A la longue, leur esprit, au lieu de prendre de la hauteur, s’est ainsi noyé dans la compassion. Et quand, à force de pitié, ils gonflaient, gonflaient surabondamment, il y avait toujours une grande folie qui nageait à la surface. Ils justifiaient leur existence en bonnes paroles, en bonne conscience, en actes vertueux.

Assidument et à grands cris, ils menaient alors leur troupeau sur leur passerelle ; comme si, à l’avenir, il ne devait y avoir plus qu’Une seule passerelle ! Mais en vérité, ces prétendus bergers appartenaient eux aussi encore aux moutons ! Ils croyaient certes guider les hommes, mais ils se laissaient somme toute guider eux-mêmes par leur erreur.

Ces bergers avaient de petits esprits, mais de vastes âmes. Ils n’étaient certes pas très intelligents, mais étaient par contre crédules, volontiers animés par leurs croyances. Mais mes frères, regardez donc quels petits pays ont jusqu’ici passé pour les âmes les plus vastes ! C’est une honte !

Et leur folie enseignait que la vérité se prouvait avec le sang, en faisant couler le sang. Aussi ont-ils écrits des signes de sang sur le chemin sur lequel ils avançaient ; ils ont laissé partout où ils passaient des traces de sang. Partout où ils allaient prêcher leur bonne parole, c’est un crucifix dans une main, un fouet dans l’autre.

Mais quelle erreur : contrairement à ce qu’ils croyaient, le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. Le sang empoisonne jusqu’à la doctrine la plus pure : il la transforme en folie et en haine des cœurs.

Et qu’est-ce que ça prouve, si quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, s’il est prêt à mourir pour elle ? Rien ! Mieux vaut en vérité que, de son propre feu intérieur, de son propre incendie, émane sa propre doctrine ! Mieux vaut laisser émerger des idées de soi-même que mourir pour des idées.

Cœur lourd et tête froide : ce n’est que là où les deux se rencontrent qu’émerge le vent mugissant tant attendu, le « Sauveur ». Pour générer le « Rédempteur », il faut en même temps être plongé en soi-même, se laisser porter par ses passions, son enthousiasme et en même temps garder l’esprit clair : patio in distans.

Il a en vérité existé des hommes plus grands et de naissance plus haute que ceux que le peuple appelle sauveurs : lesdits vents mugissants qui vous tirent avec eux, qui vous prennent avec eux ont de tout temps existé ! Seulement on les a le plus souvent négligés.

Vous devez encore, vous autres mes frères, être sauvés par ces hommes plus grands que ce qu’ont été tous les prétendus sauveurs. Si vous voulez trouver le chemin de la liberté, c’est vers eux que vous devez vous tourner, c’est par eux que vous devez vous laisser emporter ! Vous laisser emporter où ? Vers le surhomme !

Il en est bien ainsi : aussi grands et de haute naissance qu’aient pu être certains hommes – loin au-dessus des prétendus sauveurs –, ils n’ont pas fait davantage que de chercher à dépasser l’homme en direction du surhomme. Mais, comme tel, le surhomme n’a pourtant encore jamais existé. En les voyant tous deux nus, le plus grand et le plus petit des hommes, je n’ai somme toute guère vu de différence.

Tous deux se ressemblent encore trop. En vérité, même le plus grand que j’ai vu, je l’ai encore trouvé petit : trop humain ! Humain, trop humain : trop prisonnier de sa raison, trop acharné sur elle, trop idéaliste. Et par suite finalement bien loin du surhomme.

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Et un jour Zarathoustra a fait un signe à ses disciples et leur a parlé ainsi :

« Voici des prêtres : et bien qu’ils soient mes ennemis, passez-moi à côté d’eux en silence et l’épée endormie !

Il y a aussi des héros parmi eux ; beaucoup d’entre eux ont trop souffert – : aussi veulent-ils faire souffrir les autres.

Ils sont de méchants ennemis : rien n’est plus vindicatif que leur humilité. Et celui qui les attaque se souille facilement.

Mais mon sang est de parenté avec le leur : et je veux encore savoir mon sang honoré dans le leur. » –

Et une fois qu’ils ont passé devant eux, Zarathoustra a commencé à souffrir ; et il n’avait pas lutté longtemps avec sa souffrance qu’elle a commencé à parler :

Ces prêtres me font pitié. Ils vont aussi à l’encontre de mon goût ; mais c’est là le moindre souci depuis que je suis parmi les hommes.

Mais je souffre et ai souffert avec eux : ils sont pour moi des prisonniers et des hommes marqués d’un signe (Abgezeichnete). Celui qu’ils appellent le sauveur les a mis aux fers. –

Aux fers de fausses valeurs et des mots de folie ! Ah, si quelqu’un pouvait les sauver de leur sauveur !

Alors qu’ils étaient chahutés par la mer, ils ont un jour cru atterrir sur une île ; mais regarde, c’était un monstre endormi !

Fausses valeurs et mots de folie : tels sont les pires monstres pour les mortels, – l’issue fatale dort et attend longtemps en eux.

Mais enfin il arrive et se réveille et dévore et avale ce qui, sur lui, s’est construit des cabanes.

Oh, regardez-moi donc ces cabanes que ces prêtres se sont construites ! Ils appellent églises leurs cavernes bien odorantes et sucrées !

Oh, par-dessus cette lumière déformée, cet air alourdi ! Ici où l’âme vers sa hauteur – n’a pas le droit de s’élever, s’envoler !

Au contraire, voilà ce que leur ordonne leur croyance : « Montez les escaliers sur les genoux, vous autres pécheurs ! »

En vérité, je préfère encore voir l’impudique que les yeux tordus de leur honte et prière !

Qui s’est créé de telles cavernes et marches de pénitence ? N’étaient-ce pas de ceux qui voulaient se cacher et avaient honte devant le ciel pur ?

Et ce n’est que quand le ciel pur regardera à travers des couvertures cassées, et en bas vers l’herbe et le pavot rouge des murs cassés, – que je veux de nouveau consacrer mon cœur aux lieux de séjour de ce Dieu.

Ils ont appelé Dieu ce qui les contredisait et leur faisait mal : et en vérité, il y avait beaucoup d’héroïsme dans leur adoration !

Et ils ne savaient pas aimer autrement leur Dieu qu’en clouant l’homme sur la croix !

Ils ont songé à vivre comme des cadavres, de noir ils ont drapé leur cadavre ; aussi dans leur discours, je sens encore les mauvaises épices de chambres mortuaires.

Et quiconque vit près d’eux vit près de noirs étangs, desquels le crapaud chante son chant avec un doux esprit de profondeur.

Ils devraient me chanter de meilleurs chants, pour que j’apprenne à croire à leur sauveur : leurs disciples devraient me paraître plus sauvés !

Je voudrais les voir nus : car seule la beauté devrait prêcher la pénitence. Mais qui convainc donc cette affliction voilée !

En vérité, leurs sauveurs eux-mêmes ne sont pas issus de la liberté et de la liberté du septième ciel ! En vérité, ils n’ont jamais eux-mêmes déambulé sur les tapis de la connaissance !

L’esprit de ces sauveurs consistait en lacunes ; mais dans chaque trou ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou qu’ils appelaient Dieu.

Leur esprit s’était noyé dans leur compassion, et quand ils gonflaient et gonflaient surabondamment de compassion, il y avait toujours une grande folie qui nageait à la surface.

Assidument et à grands cris, ils menaient leur troupeau sur leur passerelle ; comme si, à l’avenir, il n’y aurait plus qu’Une passerelle ! En vérité, ces bergers appartenaient eux aussi encore aux moutons !

Ces bergers avaient des petits esprits et de vastes âmes : mais, mes frères, quels petits pays ont jusqu’ici été les âmes les plus vastes !

Sur le chemin sur lequel ils allaient, ils ont écrit des signes de sang, et leur folie enseignait qu’on prouvait la vérité avec le sang.

Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne encore la doctrine la plus pure en folie et haine des cœurs.

Et si quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, – qu’est-ce que ça prouve ! Il vaut en vérité mieux que de son propre incendie émane sa propre doctrine !

Cœur lourd et tête froide : là où cela se rencontre, là émerge le vent mugissant, le « sauveur ».

Il a en vérité existé des plus grands et de naissance plus haute que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces vents mugissant qui vous tirent avec eux !

Et vous devez encore, vous autres mes frères, être sauvés par des plus grands que ce qu’ont été tous les sauveurs, si vous voulez trouver le chemin de la liberté !

Jamais encore le surhomme n’a existé. Je les ai tous deux vus nus, le plus grand et le plus petit des hommes : –

Ils se ressemblent encore trop. En vérité, aussi le plus grand, je l’ai trouvé – trop humain ! –

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. Quatrième chapitre de la « Deuxième partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les précédents se trouvent ici.

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