Le chant de tombes

21 août 2011 | Commentaires (0) | Zarathoustra

LÀ-BAS, AU LOIN, SUR LA MER, SE TROUVE l’île aux tombes, la silencieuse île aux tombes, où continue à vire tout le passé, tout ce qui est mort. Là-bas, au loin, sur la mer, se trouvent aussi les tombes de ma jeunesse. Je veux désormais y voguer pour y déposer une couronne – une couronne toujours verte, symbole non de mort mais de vie.

C’est ainsi, résolu dans mon cœur, que j’ai traversé la mer.

Ô vous, tombes de ma jeunesse, visages et apparitions de ma jeunesse ! Ô vous, tous les regards de l’amour, vous, tous les instants divins, marqués par l’insouciance, la naïveté, l’affirmation de toute chose, le jeu ! Comme vous m’êtes morts vite, si vite ! Je me souviens aujourd’hui de vous comme de mes morts, comme de mes proches trop tôt disparus.

Une odeur suave, libératrice du cœur et des larmes me vient de vous, vous mes morts préférés. En vérité, elle ébranle et libère en même temps le cœur du marin solitaire que je suis : elle le rappelle à ses bons souvenirs enfouis et l’ouvre à son être le plus profond.

Qu’importe ce qui s’est passé depuis ces temps immémoriaux, moi, le plus solitaire, je continue, au fond, à être le plus riche et le plus enviable ! Car je vous ai eus – n’est-ce pas vrai, vous autres phénomènes de ma jeunesse ? Et vous m’avez eu aussi ; et vous m’avez d’une certaine manière encore : dites-moi donc pour qui d’autre que moi, de telles pommes roses sont tombées de l’arbre, de tels instants délicieux ont eu lieu ? Je suis né sous une bonne étoile ; et j’ai tout fait pour l’honorer, la célébrer.

Visages de ma jeunesse, je continue à être l’héritier et le terreau de votre amour, de votre surabondance, de votre générosité ; mes pensées poussent de manière sauvage, fleurissent vers votre mémoire de vertus insouciantes, multicolores, ô vous les mieux aimés.

Ah, nous étions faits pour rester ensemble, l’un près de l’autre : vous, miracles charmants et étrangers, et moi, marin solitaire ; et ce n’est pas pareils à des oiseaux timides que vous êtes venus vers moi et mon désir – non, mais tout bonnement comme celui qui a confiance en celui qui inspire confiance !

Oui, vous étiez pareils à moi, vous autres regards et instants divins : faits pour la fidélité, pour un partage durable, pour de tendres éternités. Et voilà pourtant que vous êtes morts : est-ce que je dois vous nommer selon votre infidélité ? Je n’ai pas encore appris d’autre nom que celui-là pour dire votre absence, votre disparition.

En vérité, vous m’êtes morts trop vite, vous les fugitifs, phénomènes enfouis dans le passé. Et pourtant, vous ne m’avez pas fui, pas davantage que je ne vous ai fui : nous sommes vous et moi innocents dans ce qui est somme toute notre infidélité.

Les choses se sont passées comme cela : vous vous êtes, à la longue, fait étrangler, vous autres oiseaux chanteurs de mes espoirs ! L’éducation, l’école, l’instruction, l’information a tout mis en œuvre pour me tuer, me tuer en mon être le plus profond ! Me faire perdre ma naïveté, mon enfance, mes illusions. Oui, mes instants préférés, c’est toujours vers vous que la méchanceté à décoché ses flèches – pour me toucher en mon centre, mon élan vital, mon cœur !

Et la méchanceté a visé juste, a touché dans le mille ! N’avez-vous pas toujours été le bien le plus cher à mon cœur, ma possession, dont j’étais en même temps moi-même possédé : voilà pourquoi vous avez dû mourir jeunes, bien trop tôt !

On a lancé la flèche vers ce que je possédais de plus tendre, de plus vulnérable : vous, dont la peau est pareille à un doux duvet ou, mieux, pareille au sourire qui meurt sous l’effet d’un simple regard ou froncement de sourcils !

Mais voici ce que je veux dire à mes méchants ennemis : qu’est-ce que le meurtre d’un homme en comparaison de ce que vous m’avez fait !

Ce que vous m’avez fait, méchants ennemis, est bien pire que n’importe quel assassinat ; vous m’avez pris des choses irremplaçables, vous m’avez amputé de ma vie – voilà ce que j’ai à vous dire, mes ennemis !

Vous avez assassiné les visages et miracles préférés de ma jeunesse ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeux : les esprits bienheureux avec lesquels je passais mon temps à jouer – la vie comme enfantin jeu divin ! C’est en leur mémoire que je dépose aujourd’hui cette couronne et profère cette malédiction.

Cette couronne en l’honneur de la vie, et cette malédiction contre vous, mes ennemis, les assassins de la vie en moi ! Car vous avez rendu court mon éternel jeu enfantin ; vous l’avez brisé comme un son dans la nuit froide ! Mon éternité m’est à peine venue, n’a pas eu le temps de se marquer en moi plus que comme un instant, un coup d’œil divin !

Voilà ce que, jadis, à la bonne heure, m’a dit ma pureté, mon innocence: « Tous les êtres doivent m’être divins : je dois célébrer comme divin tout ce qui se fait jour autour de moi et en moi. »

Vous m’avez alors assailli avec des fantômes sales ; ah, où donc a fui maintenant cette bonne heure !

« Tous les jours doivent m’apparaître saints ; il faut sanctifier chaque instant » – voilà comment, jadis, a parlé la sagesse de ma jeunesse, parole d’une sagesse joyeuse, en vérité !

Mais vous m’avez alors, vous autres méchants ennemis, volé mes nuits et les avez vendues contre le supplice de l’insomnie : ah, où donc a fui maintenant cette sagesse joyeuse ?

J’ai jadis désiré des signes favorables, des oiseaux de bon augure : vous avez alors placé sur mon chemin un hibou monstrueux, répugnant. Ah, où donc a fui alors mon tendre désir ?

Je me suis un jour promis de renoncer à tout dégoût, de devenir fondamentalement affirmateur : vous avez alors transformé mes proches, et même mes plus proches en furoncles, en purulents ulcères des plus dégoûtants. Ah, où donc a fui alors ma plus noble promesse ?

Je m’avançais jadis en aveugle, sans rien avoir en vue, sans but, en suivant mes seules sensations, mes seules pulsions, sur des chemins bienheureux : vous avez alors jeté vos immondices – vos catégories, vos règles, votre mauvaise conscience – sur mon sentier d’aveugle : et voilà que l’aveugle est maintenant dégoûté de son vieux sentier.

Et quand j’ai réussi les choses les plus difficiles, quand j’étais en train de célébrer la victoire de mes dépassements, vous avez poussé ceux qui m’aimaient à crier que je leur faisais le plus grand mal.

En vérité, telle a toujours été votre manière de faire : vous avez empoisonné, dénaturé mon meilleur miel et corrompu le zèle de mes meilleures abeilles.

A ma charité vous avez toujours envoyé les mendiants les plus insolents : vous avez fait profiter de mes bienfaits les gens qui le méritaient le moins ; autour de ma pitié vous avez toujours pressé les plus incurables impudents. Vous avez par là blessé mes vertus dans leur croyance. Vous m’avez fait douter de mes convictions spontanées, profondes.

Et quand j’offrais encore en sacrifice ce que j’avais de plus sacré, aussitôt vous le récupériez : aussitôt votre « dévotion » y ajoutais vos dons les plus gras, faisant finalement étouffer mon plus sacré dans la vapeur de votre graisse.

Et un jour j’ai voulu danser comme jamais je n’avais dansé : je voulais danser par-delà tous les ciels. Mais vous avez alors convaincu mon chanteur préféré de me faire faux bond.

Et voilà qu’il s’est mis à jouer de manière lugubre et grave ; ah, il m’a corné les oreilles comme un sombre cor !

Chanteur assassin, outil de la méchanceté, toi le plus innocent, guidé par des forces maléfiques ! J’étais déjà prêt pour la meilleure des danses : et voilà que tu as assassiné avec tes sons rauques mon extase !

Ce n’est que dans la danse que je sais dire le symbole des choses les plus hautes – et voilà que mon plus haut symbole est resté inexprimé dans mes membres !

Le plus haut espoir est resté inexprimé en moi, prisonnier dans mon corps ! Et tous les visages et toutes les consolations de ma jeunesse me sont morts !

Comment ai-je seulement pu supporter tout cela, ne pas en mourir ? Comment ai-je triomphé et surmonté de telles blessures ? Comment mon âme s’est-elle relevée de ces tombes ?

C’est qu’il y a en moi quelque chose d’invulnérable, d’impossible à enterrer ; quelque chose d’une puissance telle qu’il fait éclater les rochers : il s’agit de ma volonté, ma grande volonté. Elle traverse en silence les années, demeurant inéluctablement inchangée.

Quoi qu’il arrive, ma vieille volonté veut aller à son pas sur mes pieds ; le sens des choses est durement inscrit dans son cœur invulnérable.

Au contraire d’Achille, moi, invulnérable, je ne le suis qu’au talon : j’avance sans répit, toujours je poursuis mon chemin. Et toi, la plus patiente, toi ma volonté, tu vis toujours là, toujours tu me pousses, égale à toi-même ! A travers toutes les tombes, tu t’en es encore toujours sortie ! Tu m’as encore permis de surmonter tous les malheurs, toutes les méchancetés.

En toi continuent à vivre les instants délicieux prisonniers de ma jeunesse ; et, comme vie et jeunesse, tu es assises ici, pleine d’espoir, sur des débris de tombes jaunies par le temps.

Oui, tu continues à être pour moi la destructrice de toutes les tombes, celle qui me permet de ne pas m’affliger de la situation, qui me permet de surmonter les fâcheuses évolutions : salut et santé à toi, ô ma volonté ! Car nous savons bien qu’on n’a rien sans rien, que ce n’est que là où il y a des tombes qu’il est possible qu’il y ait des résurrections.

Chant de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Là-bas est l’île aux tombes, la silencieuse ; là-bas sont aussi les tombes de ma jeunesse. Je veux y porter une couronne toujours verte de la vie. »

Ainsi résolu dans mon cœur, j’ai traversé la mer. –

Ô vous visages et apparitions de ma jeunesse ! Ô vous tous les regards de l’amour, vous instants divins ! Comment m’êtes vous morts si vite ! Je me souviens de vous aujourd’hui comme de mes morts.

De vous, mes morts préférés, me vient une odeur suave, libératrice du cœur et des larmes. En vérité, elle ébranle et libère le cœur du marin solitaire.

Je continue encore à être le plus riche et le plus enviable – moi le plus solitaire ! Car je vous ai eus, non pas, et vous m’avez encore : dites, pour qui donc, comme pour moi, de telles pommes roses sont-elles tombées de l’arbre ?

Je continue encore à être l’héritier et la terre de votre amour, florissant vers votre mémoire de vertus colorées poussant de manière sauvage, ô vous les mieux aimés.

Ah, nous étions faits pour rester près l’un de l’autre, vous miracles charmants et étrangers ; et vous n’êtes pas venus vers moi et mon désir pareils à des oiseaux timides – non comme celui qui fait confiance à celui qui fait confiance !

Oui, faits pour la fidélité, pareils à moi, et pour de tendres éternités : est-ce que je dois vous nommer selon votre infidélité, vous regards et instants divins : je n’ai pas encore appris d’autre nom.

En vérité, vous m’êtes morts trop vite, vous les fugitifs. Pourtant vous ne m’avez pas fui, ni moi je ne vous ai fui : nous sommes innocents les uns vis-à-vis des autres dans notre infidélité.

On vous a étranglé pour me tuer, vous oiseaux chanteur de mes espoirs ! Oui, mes préférés, c’est toujours vers vous que la méchanceté à lancé des flèches – pour toucher mon cœur !

Et elle a touché ! N’avez-vous pas toujours été mon plus cordial, ma possession et ce dont j’étais possédé : c’est pourquoi vous avez dû mourir jeunes et bien trop tôt !

On a lancé la flèche vers le plus vulnérable que je possédais : c’était vous, dont la peau est pareille à un duvet et plus encore au sourire qui meurt d’un regard !

Mais je veux dire ce mot à mes ennemis : qu’est-ce que tout meurtre d’homme face à ce que vous m’avez fait !

Vous m’avez fait pire méfait que ne l’est tout meurtre d’homme ; vous m’avez pris des choses irremplaçables : – c’est ainsi que je vous parle, mes ennemis !

Car vous avez assassiné les visages et miracles préférés de ma jeunesse ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeux, les esprits bienheureux ! En leur mémoire, je dépose cette couronne et cette malédiction.

Cette malédiction contre vous, mes ennemis ! Car vous avez rendu court mon éternel, brisé comme un son dans la nuit froide ! Il m’est à peine venu comme des yeux divins qui se lèvent – comme instant !

Ainsi a un jour, à la bonne heure, parlé ma pureté : « Tous les êtres doivent m’être divins. »

Alors vous m’avez assailli avec des fantômes sales ; ah, où donc a fui maintenant cette bonne heure !

« Tous les jours doivent m’être saints » – ainsi a un jour parlé la sagesse de ma jeunesse : en vérité le discours d’une sagesse joyeuse !

Mais alors, vous m’avez, ennemis, volé mes nuits et les avez vendues pour le supplice de l’insomnie : ah, où donc a fui maintenant cette sagesse joyeuse ?

J’ai un jour désiré des signes bienheureux d’oiseaux : alors vous avez mis sur mon chemin un hibou monstrueux, répugnant. Ah, où donc a fui alors mon tendre désir ?

Je me suis un jour promis de renoncer à tout dégoût : alors vous avez transformé mes proches et plus proches en furoncles. Ah, où donc a fui alors ma plus noble promesse ?

Je m’avançais un jour en aveugle sur des chemins bienheureux : vous avez alors jeté vos immondices sur le chemin de l’aveugle : et maintenant il est dégoûté de son vieux sentier d’aveugle.

Et quand j’ai fait le plus difficile et fêté la victoire de mes dépassements : vous avez fait crier ceux qui m’aimaient que je leur faisais le plus mal.

En vérité, telle a toujours été votre manière d’agir : vous m’avez dénaturé mon meilleur miel et le zèle de mes meilleures abeilles.

A ma charité vous avez toujours envoyé les mendiants les plus insolents ; autour de ma pitié vous avez toujours pressé les plus incurables impudents. Ainsi vous avez blessé mes vertus dans leur croyance.

Et si j’offrais encore en sacrifice mon plus sacré : aussitôt votre « dévotion » y ajoutais vos plus plsu gras dons : de sorte que mon plus sacré étouffait encore dans la vapeur de votre gras.

Et un jour j’ai voulu danser comme jamais je n’avais dansé : je voulais danser par-delà tous les ciels. Vous avez alors convaincu mon chanteur préféré.

Et voilà qu’il a entonné d’une manière lugubre et grave ; ah, il m’a corné les oreilles comme un sombre cor !

Chanteur assassin, outil de la méchanceté, le plus innocent ! J’étais déjà prêt pour la meilleure danse : voilà que tu as assassiné avec tes sons mon extase !

Ce n’est que dans la danse que je sais dire le symbole des choses les plus hautes : – et maintenant mon plus haut symbole m’est resté inexprimé dans mes membres !

Le plus haut espoir m’est resté inexprimé et non libéré ! Et tous les visages et consolations de ma jeunesse me sont mortes !

Comment l’ai-je seulement supporté ? Comment ai-je triomphé et surmonté de telles blessures ? Comment mon âme s’est-elle relevée de ces tombes ?

Oui, il y a en moi quelque chose d’invulnérable, d’impossible à enterrer, qui fait éclater les rochers : cela s’appelle ma volonté. Cela traverse les années en silence et inchangé.

Elle veut, ma vieille volonté, aller à son pas sur mes pieds ; le sens est durement inscrit dans son cœur et invulnérable.

Invulnérable, je ne le suis qu’au talon. Tu vis toujours là, égale à toi-même, la plus patiente ! Tu t’en es encore toujours sorti à travers toutes les tombes !

En toi vit aussi encore le non délivré de ma jeunesse ; et comme vie et jeunesse, tu es assises ici, pleine d’espoir, sur des débris de tombes jaunes.

Oui, tu m’es encore la destructrice de toutes les tombes : salut à toi, ma volonté ! Et ce n’est que là où il y a des tombes qu’il y a des résurrections. –

Chant de Zarathoustra.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. Onzième chapitre de la « Deuxième partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les précédents se trouvent ici.

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