Du bon sens humain

2 décembre 2011 | Commentaires (0) | Zarathoustra

CE N’EST PAS LA HAUTEUR QUI EST TERRIBLE, mais la pente pour y parvenir !

Quand les gens sont sur une pente abrupte, ils sont pris par un double sentiment, de peur et de désir : ils ont en même temps leur regard qui sombre vers le bas, vers l’abîme, et leur main qui se tend vers le haut, vers les sommets. Ils sont marqués par une double volonté : à la fois d’éviter la chute et de parvenir à grimper. Et voilà que leur cœur se trouve pris de vertige.

Ah, mes amis, devinez-vous la double volonté de mon cœur, de mon cœur à moi, bien différent de celui de la majorité des gens ?

Êtes-vous étonnés si je vous dis que ma pente et mon danger sont à l’envers de la plupart ? Loin d’être marqué par la peur, mon regard ne s’élance pas vers le bas, mais vers le haut. Et ma main, loin de tendre vers les hauteurs, voudrait bien plutôt se tenir et prendre appui – sur la profondeur ! Voici comment je me hisse vers les sommets : en m’appuyant sur des bases solides.

Et aussi bizarre que ça puisse paraître de prime abord, mes bases solides, je les trouve en l’homme. Oui, c’est sur les hommes que je m’appuie pour m’élever vers les hauteurs. C’est pourquoi ma volonté s’accroche aux hommes. Je m’y attache même avec des chaînes. Parce que je trouve en eux un soubassement ferme me permettant de me hisser là où veut aller mon autre volonté : vers le surhomme.

Mais s’appuyer sur les hommes ne va pas sans un certain effort. Pour que ce soit possible, pour que je puisse prendre appui sur eux, je dois vivre parmi eux en aveugle. Je dois faire comme si je ne les connaissais pas. Comme si, à chaque fois que je les vois, je les rencontrais pour la première fois. Pourquoi ? Pour que ma main ne perde pas complètement sa croyance en le solide ; pour qu’elle continue toujours à croire qu’il existe quelque chose sur quoi on peut s’appuyer pour grimper. Regardant les hommes avec lucidité, j’aurais tôt fait de me rendre compte de leur nullité et de m’effondrer.

Alors je ne vous connais pas, vous les hommes, car j’ai besoin de vous pour m’élever. Et voilà que j’étale autour de moi l’obscurité et la consolation que vous êtes à la fois pour moi.

Telle est la raison pour laquelle je ne demeure pas cloisonné chez moi, mais me trouve toujours assis devant ma porte, à demander naïvement à tous les vauriens qui passent s’ils ne voudraient pas me prendre quelque chose, s’ils ne voudraient pas m’escroquer.

Voici en effet mon premier bon sens humain : ne voulant pas toujours être sur mes gardes face aux escroqueurs, aux tricheurs, aux voleurs, à ceux qui font les malins, je me laisse volontiers tromper. Et je vais même plus loin : je vais jusqu’à pousser les gens à le faire.

Ah, en effet, comment pourrais-je, si j’étais toujours méfiant, si j’avais toujours peur qu’on me trompe, comment pourrais-je prendre appui sur l’homme, comment pourrais-je en même temps le considérer comme une ancre pour mon ballon ! Forcément, sans mon innocence, je perdrais pied : mon aspiration vers les hauteurs me tirerait trop haut et trop loin, dans les nuages !

Mais je ne choisis pas, vous le savez : cette providence est au-delà de mon destin : il faut que je sois sans prudence.

Et quiconque ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit apprendre à boire dans tous les verres. Et quiconque veut rester pur parmi les hommes doit apprendre à se laver même avec de l’eau sale. Dans tout ce qu’on fait, il faut se contenter de ce qu’on a ; s’appuyer dessus pour en faire le meilleur usage : le et se surmonter.

Voilà comment je me suis souvent parlé pour me consoler : « Allez ! Debout ! Vieux cœur ! Tu as manqué un malheur, tu as manqué d’être comme tous ces gens qui t’entourent : jouis-en comme d’un bonheur ! »

Tel est donc mon premier bon sens humain : je me laisse volontiers escroquer. Voici maintenant mon deuxième bon sens humain : je ménage les vaniteux plus que les fiers. Alors que je m’en prends aux arrogants, aux gens qui ont des airs de supériorité, je me retiens vis-à-vis des satisfaits d’eux-mêmes, qui certes s’étalent aussi, mais savent au fond ce qu’ils valent.

Si j’épargne les vaniteux, c’est que les blesser est une catastrophe : la vanité blessée est la mère de toutes les désolations : elle engendre ce sentiment néfaste qu’est la pitié. La fierté blessée fait par contre naître quelque chose de bien meilleur, de plus sain : le plaisir. Qui, en effet, ne se réjouit pas de voir un arrogant s’en prendre plein la figure ?

Pour que la vie soit bonne à regarder – ce qui est bien entendu le but –, le jeu qu’elle est doit être bien joué : et pour cela il faut de bons acteurs. Ce que les fiers ne sont pas, tant ils sont plongés en eux-mêmes et cultivent leur arrogance.

Tous les vaniteux que j’ai rencontrés, je les ai au contraire trouvés bons acteurs. Parce qu’ils veulent qu’on les aime, qu’on ait du plaisir à les regarder, ils jouent toujours le mieux possible leur rôle. Tout leur esprit est lié à cette volonté.

Alors ils se présentent, se produisent, s’inventent aussi bien qu’ils peuvent. Tellement que, près d’eux, j’en viens à trouver la vie agréable à regarder ; tellement que j’aime reconnaître ce dont la vie est capable : oui, les regarder guérit de la tristesse, de la mélancolie – et donne la stabilité nécessaire pour s’élever vers la hauteur.

C’est pour cela que je ménage les vaniteux : parce qu’ils sont pour moi des médecins de ma mélancolie. Ils m’attachent à l’homme comme à un spectacle qui me pousse vers le surhomme.

Dites-moi : y a-t-il quelqu’un qui mesure toute la profondeur de la modestie du vaniteux ? Contrairement à ce qu’on dit, au fond de lui, le vaniteux est en effet modeste. Bien sûr qu’il ne fait que parader, qu’il se montre toujours meilleur que ce qu’il est, mais au moins, contrairement au fier, il n’est pas dupe : il ne se survalorise pas. En effet, le vaniteux est toujours conscient de son jeu, que tout cela n’est qu’une manière d’apparaître, somme toute bien plus agréable à regarder que n’importe quelle grimace hautaine. Si je le traite bien, de manière compatissante, c’est justement à cause de sa modestie.

Ce qu’il veut, le vaniteux, ce n’est à vrai dire rien d’autre que croire en lui. Et pour ce faire, il a besoin de vous ; car il se nourrit de vos regards, de votre attention ; comme un animal affamé, il mange les compliments que vous lui faites à même vos mains.

Si vous mentez bien à son propos, il va même jusqu’à croire à vos mensonges : car au plus profond de lui, il ne sait pas trop où il en est, qui il est. Oui, son cœur ne cesse de se demander, soupirant : « Que suis-je ! Que suis-je au fond de ce que je laisse apparaître ! »

Et s’il est vrai que le propre de la bonne vertu est de ne pas être travaillée, de ne pas être artificielle, s’il est vrai que la bonne vertu s’ignore elle-même, alors le vaniteux ignore sa modestie même ! Loin d’être une astuce, un faux-semblant, une escroquerie, son jeu de paraître toujours satisfait n’est autre que le jeu spontané de la vie elle-même qui cherche à se dépasser.

Telle est donc mon deuxième bon sens humain : je ménage les vaniteux. Et voici mon troisième : je ne permets pas à votre pusillanimité de gâcher le regard des méchants. Ce n’est pas parce que vous manquez d’audace, parce que vous êtes faibles et sans ressources qu’il faut corrompre la vision de ceux que vous estimez mauvais, et qui sont somme toute les êtres forts.

Prenons l’exemple du soleil : alors que les gens ont peur de se faire brûler par ses ardents rayons, moi je suis comblé de voir les miracles que couve son regard méchant : il engendre des tigres, des palmiers et autres serpents à sonnettes.

Regardez autour de vous : parmi les hommes aussi il y a des couvées d’ardent soleil et beaucoup de choses merveilleuses chez ceux qu’on appelle couramment les méchants.

Pourtant, comme les hommes que vous considérez les plus sages ne me paraissent pas si sages que ça, j’ai aussi trouvé ce que vous appelez de la méchanceté humaine dans leur réputation. Et même plus : à bien y regarder, les choses merveilleuses proviennent toujours de la force, de la force que la grande majorité trouve inquiétante – et taxe donc de méchante.

Et souvent, soudain pris de mélancolie, j’ai demandé en secouant la tête : pourquoi encore sonner, vous autres serpents à sonnettes ? A quoi bon s’agiter encore ? Quel avenir à tout ça ?

En vérité, on s’est toujours trompé sur le bien et le mal : il y a en effet encore un bel avenir pour celui qu’on considère généralement comme méchant ! Le plus brillant soleil, les rayons les plus ardents, le Sud le plus chaud, la plus grande méchanceté n’ont pas encore été découverts pour l’homme.

Combien de choses passent maintenant pour les pires méchancetés qui ne sont pourtant que pacotille ; qui n’ont que douze pieds de large et trois mois de long ! Mais je vous l’annonce : un jour de bien plus grands dragons cracheurs de feu vont venir au monde.

Car pour que le surhomme ne manque pas son dragon, le dragon digne de lui, le sur-dragon, il faut encore que brille beaucoup de soleil ardent sur l’humide forêt vierge que représente notre monde.

Vos chats sauvages doivent d’abord être devenus des tigres, et vos crapauds venimeux des crocodiles : car le bon chasseur doit faire une bonne chasse !

Et en vérité, vous les bons et les justes qui voyez le méchant dans tout ce qui vous dépasse en force, bien des choses en vous prêtent à rire ; et surtout votre peur de ce qui s’appelait jusqu’ici « diable » : le mal qui vient diviser l’unité, la stabilité et la beauté idéales de toute chose !

Votre âme pusillanime est tellement étrangère à ce qui est grand et fort que vous vous tromperiez sur le surhomme lui-même, considérant comme méchant, terrible, ce qui, justement, représente sa bonté même ! Inversion des valeurs.

Et vous, vous les sages et les savants, vous fuiriez devant le coup de soleil que vous ferait prendre les rayons ardents de la sagesse du surhomme, celle dans laquelle lui-même baigne avec plaisir sa nudité !

Tel est mon doute à votre égard, vous, les hommes les plus élevés que jamais mon œil a rencontrés ; mon doute et en même temps mon rire secret : je devine que vous taxeriez mon surhomme de « diable » !

Ah, vous les plus élevés et meilleurs, vous m’avez à la longue fatigué : c’est à partir de votre prétendue « hauteur » que j’ai été tiré là-haut, au-delà, au loin, vers le surhomme !

Oui, un effroi m’a saisi quand j’ai vu nus les meilleurs d’entre vous : comme vous étiez laids, déséquilibrés, soit trop gros, soit trop maigres ; pas du tout dans leur corps. Alors, à partir de vous, des ailes m’ont poussé, pour que je puisse planer vers de lointains avenirs.

Dans des avenirs plus lointains, dans un Sud plus sudiste, dans un endroit plus chaud que jamais un artiste n’a rêvé : là où, belle, la nudité devient gage de santé, de force et de sérénité ; là où les dieux eux-mêmes ont honte de tous les vêtements portés !

Alors, aujourd’hui, je veux vous voir déguisés, vous mes appuis, vous mes proches et semblables ; et bien nettoyés aussi, et vaniteux aussi, et dignes en tant que « bons et justes ».

Et je veux aujourd’hui moi-même être assis, déguisé, parmi vous, de sorte que je vous méconnaisse et que vous me méconnaissiez, mais que vous croyez à la vie et à son dépassement : tel est en effet mon dernier bon sens d’homme. Pour que, dans l’ici et maintenant, la vie soit belle à regarder – et nous pousse vers plus de beauté encore, non seulement de surface, mais aussi de fond.

Parole de Zarathoustra.

***

Traduction littérale

Ce n’est pas la hauteur, mais la pente qui est le terrible !

La pente, où le regard sombre vers le bas et la main se tend vers le haut. Là, le cœur est pris de vertige devant sa double volonté.

Ah, amis, devinez-vous aussi la double volonté de mon cœur ?

Ceci, ceci est ma pente et mon danger, que mon regard s’élance vers la hauteur et que ma main voudrait se tenir et prendre appui – à la profondeur !

Ma volonté s’accroche aux hommes, avec des chaînes je me lie aux hommes, parce que ça me tire en haut vers le surhomme : car c’est là-bas que veut aller mon autre volonté.

Et pour cela je vis aveugle parmi les hommes : pareil à si je ne les connaissais pas : pour que ma main ne perde pas complètement sa croyance en le solide.

Je ne vous connais pas, vous les hommes : cette obscurité et cette consolation sont souvent étendues autour de moi.

Je suis assis à la porte cochère pour tous les polissons et demande : qui veut m’escroquer ?

Telle est mon premier bon sens humain, que je me laisse tromper, pour ne pas être sur les gardes face aux escroqueurs.

Ah, si j’étais sur mes gardes face aux hommes : comment l’homme pourrait-il être une ancre pour mon ballon ! Il me tirerait trop facilement là-haut et au loin !

Cette providence est au-delà de mon destin, que je doive être sans prudence.

Et quiconque ne veut pas mourir de soif parmi les hommes doit apprendre à boire de tous les verres ; et quiconque veut rester pur parmi les hommes doit apprendre à se laver aussi avec de l’eau sale.

Et voilà comment je me suis souvent parlé pour me consoler : « Allez ! Debout ! Vieux cœur ! Tu as manqué un malheur : jouis-en comme d’un – bonheur ! »

Mais telle est mon autre bon sens humain : je ménage les vaniteux plus que les fiers.

La vanité blessée n’est-elle pas mère de toutes les désolations ? Mais là où la fierté se fait blesser pousse bien quelque chose de meilleur encore que ce qu’est la pitié.

Pour que la vie soit bonne à regarder, son jeu doit être bien joué : mais pour cela il faut de bons acteurs.

J’ai trouvé tous les vaniteux bons acteurs : ils jouent et veulent qu’on aime bien les regarder, – tout leur esprit est près de cette volonté.

Ils se présentent, ils s’inventent ; près d’eux, j’aime regarder la vie, – cela guérit de la mélancolie.

C’est pour cela que je ménage les vaniteux, parce qu’ils sont pour moi des médecins de ma mélancolie et m’attachent à l’homme comme à un spectacle.

Et puis : qui mesure au vaniteux toute la profondeur de sa modestie ! Je le traite bien et de manière compatissante à cause de sa modestie.

De vous il veut apprendre à croire à lui ; il se nourrit de vos regards, il dévore le compliment de vos mains.

Il croit même vos mensonges si vous mentez bien à son propos : car au plus profond, son cœur soupire ; « Que suis-je ! »

Et si cela est la bonne vertu, celle qui s’ignore elle-même : maintenant, le vaniteux ignore sa modestie ! –

Mais telle est mon troisième bon sens humain, que je ne laisse pas gâcher par votre pusillanimité le regard des méchants.

Je suis comblé de voir les miracles que couve le soleil ardent : tigres et palmiers et serpents à sonnettes.

Parmi les hommes aussi il y a des couvées d’ardent soleil et beaucoup de choses merveilleuses chez les méchants.

Pourtant, comme vos plus sages ne me paraissent pas si sages que ça : j’ai aussi trouvé de la méchanceté humaine parmi leur réputation.

Et souvent j’ai demandé en secouant la tête : pourquoi encore sonner, vous serpents à sonnettes ?

En vérité, il y a encore un avenir pour le méchant ! Et le Sud le plus chaud n’est pas encore découvert pour l’homme.

Combien de choses passent maintenant pour les pires méchancetés qui n’ont pourtant que douze pieds de large et trois mois de long ! Mais un jour de plus grands dragons vont venir au monde.

Car pour que le surhomme ne manque pas son dragon, le sur-dragon, celui qui est digne de lui : pour cela beaucoup de soleil ardent doit encore briller sur l’humide forêt vierge.

Des tigres doivent d’abord être devenus vos chats sauvages et des crocodiles de vos crapauds venimeux : car le bon chasseur doit faire une bonne chasse !

Et en vérité, vous les bons et les justes ! Bien des choses prêtent à rire en vous et surtout votre peur de ce qui s’appelait jusqu’ici « diable » !

Vous êtes tellement étrangers à ce qui est grand avec votre âme que le surhomme vous paraîtrait terrible dans sa bonté !

Et vous les sages et savants, vous fuiriez devant le coup de soleil de la sagesse du fait que le surhomme baigne sa nudité avec plaisir !

Vous hommes les plus élevés que mon œil a rencontrés ! Tel est mon doute à votre égard et mon rire secret : je devine que vous appelleriez mon surhomme – diable !

Ah, je me suis fatigué de ces plus élevés et meilleurs : de leur « hauteur », ça me tirait là-haut, au-delà, au loin vers le surhomme !

Un effroi m’a saisi quand j’ai vu nu les meilleurs d’entre eux : alors les ailes m’ont poussé, pour planer dans de lointains avenirs.

Dans des avenirs plus lointains dans un Sud plus sudiste que jamais un artiste n’a rêvé : là où les dieux ont honte de tous les habits !

Mais je veux vous voir déguisés, vous mes proches et semblables, et bien nettoyés, et vaniteux, et dignes en tant que « bons et justes ». –

Et je veux moi-même être assis, déguisé, parmi vous, – de sorte que je vous et me méconnaisse : telle est en effet mon dernier bon sens d’homme. –

Parole de Zarathoustra.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. vingt-et-unième et avant-dernier chapitre de la « Deuxième partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les précédents se trouvent ici.

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