Le voyageur

17 décembre 2011 | Commentaires (0) | Zarathoustra

« VOUS REGARDEZ VERS LE HAUT, quand vous exigez de la hauteur, pour vous fixer un but. Et moi je regarde en bas, parce que je suis élevé, parce que je suis déjà en hauteur.

Qui d’entre vous peut en même temps rire et être élevé ?

Celui qui grimpe sur la plus haute montagne rit de tous les jeux de deuil et sérieux de deuil. »

Zarathoustra, « De l’écriture et de la lecture » (I, 7)

*

C’est sur le coup de minuit que Zarathoustra a pris son chemin par-dessus la crête de l’île. Il est parti au milieu de la nuit pour arriver au petit matin sur l’autre rive : car c’est là, de l’autre côté de la montagne, qu’il voulait embarquer vers de nouveaux horizons. Il y avait en effet là une bonne rade, où non seulement des bateaux de la région, mais aussi étrangers, venaient jeter l’ancre. Des embarcations qui emmenaient quantité de personnes voulant traverser la mer depuis les îles bienheureuses. Chemin faisant, en grimpant sur la montagne, Zarathoustra s’est rappelé les nombreux voyages solitaires de sa jeunesse, et combien de montagnes, de crêtes et de sommets il a déjà gravis jusqu’ici.

Je suis un voyageur et un alpiniste, a-t-il dit à son cœur. Je n’aime pas les plaines. Il semble même que je suis tout simplement incapable de rester longtemps assis.

Qu’importent les expériences que me réserve mon destin, elles seront toutes marquées par des voyages et des ascensions de montagne. Il n’y a rien à faire : en étant fidèle à soi, on finit toujours par ne s’expérimenter que soi-même.

Le temps où des hasards pouvaient encore me toucher est désormais révolu. A force de me plonger dans les choses et la vie, de participer à plein au va-et-vient des phénomènes, plus rien ne m’étonne aujourd’hui. Je doute qu’il y ait encore quelque chose qui pourrait, maintenant, m’arriver qui n’est pas déjà mien, qui n’est pas déjà mon propre !

Mon moi le plus propre a certes longtemps été dispersé dans le lointain, parmi toutes les choses et tous les hasards, mais voilà un moment qu’il ne fait toujours que revenir, revenir chez lui, à la maison, vers la vie qui lui est la plus propre.

Cela, je le sais. Tout comme je sais que je me trouve maintenant devant mon dernier sommet, ma dernière ascension ; celle qui m’est réservée depuis le plus longtemps. Ah, pourquoi s’en cacher : je dois m’attaquer au plus dur de mes chemins ! C’est comme ça : j’ai commencé mon voyage le plus solitaire ! Si tous mes voyages ont été pénibles, tellement ils ont été solitaires, celui qui vient sera incontestablement le pire.

Mais quiconque est comme moi, du même genre, de la même espèce que moi, ne peut échapper à une telle heure : une telle heure qui lui parle en ces termes : « Tu as beau avoir fait mille voyage, tu as beau t’être élevé de mille façons, tout ce que tu as fais jusqu’ici n’est rien ; ce n’est que maintenant que tu prends le chemin de la grandeur ! Hauteur et profondeur, sommet et abîme – voilà qui, maintenant, ne font plus qu’un !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : ce qui, jusqu’à ce jour, te faisait le plus peur, ce qui s’appelait ton dernier danger, ton ultime danger – la plus grande solitude, la plus grande hauteur, la plus grande profondeur –, tout cela est désormais ton ultime refuge !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : c’est le fait de savoir que tu n’as plus de chemin derrière toi, qu’il t’est désormais impossible de reculer, qui doit désormais te donner le plus de courage !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : ici, personne ne doit te suivre à la trace ! Ton pied lui-même a effacé derrière toi ton chemin ; et au-dessus de lui, il est écrit : « Impossibilité ». Ton chemin n’est qu’à toi ; pour tous les autres, il est tout bonnement impossible.

Et s’il te manque à présent les échelles dont tu pouvais te servir auparavant pour t’élever, alors tu dois apprendre à grimper sur ta propre tête. Comment, sinon, voudrais-tu grimper vers les hauteurs ?

Tu dois encore apprendre à surmonter ta propre tête et ton propre cœur ! Le plus doux, le plus tendre en toi doit maintenant encore devenir le plus dur, ta base la plus solide.

Quiconque s’est toujours beaucoup ménagé finit par tomber malade à force de ménagements. Loué soit ce qui rend dur ! Loin de moi l’idée de louer le pays de la facilité et de l’agréable, où le beurre et le miel coulent à flots ! Les gens y sont rendus mous.

Pour voir beaucoup de choses, il faut apprendre à détourner les yeux de soi et de son confort : être dur vis-à-vis de soi-même, s’oublier soi-même pour se donner et se laisser prendre par les choses. Cette dureté est indispensable pour quiconque ne veut pas rester en plaine, mais veut gravir des montagnes.

Comment le chercheur qui ne mise que sur ses yeux – et qui donc oublie et néglige ses autres organes et sens –, comment pourrait-il dépasser le premier plan des choses qu’il regarde ! Impossible.

Mais toi, oh Zarathoustra, contrairement à la plupart, tu a toujours voulu regarder non seulement le premier plan, mais aussi l’arrière-plan des choses. Tu ne t’es jamais contenté de la surface. Raison pour laquelle tu dois te surmonter, grimper par-dessus toi-même, vers le haut, là-haut, tout en haut, tellement haut que même tes étoiles soient finalement au-dessous de toi !

Oui : regarder en bas, sur moi-même ; regarder en bas jusque sur mes étoiles qui normalement brillent là-haut, au firmament, et me poussent à grimper vers les hauteurs : tel est, seul, ce qui s’appelle mon but, mon sommet ; telle est ce qui m’était encore réservé comme ultime sommet !

*

Voilà comment Zarathoustra s’est parlé alors qu’il grimpait, en pleine nuit, sur la montagne de l’île bienheureuse. Son cœur, plus blessé que jamais auparavant, avait bien besoin d’être consolé par de tels durs petits dictons. Une fois arrivé à la hauteur de la crête de la montagne, d’un coup, regarde !, l’autre mer s’est trouvée étendue devant lui. Zarathoustra est alors resté longtemps debout, immobile et en silence ; son ancienne mer derrière lui, la nouvelle devant. La nuit n’était pas seulement claire et étoilée, mais également froide ; normal, à cette altitude.

Je reconnais mon sort, a-t-il dit enfin avec tristesse. Allez ! Je suis prêt, j’y vais. Ma dernière solitude vient de commencer.

Ah, cette noire et triste mer au-dessous de moi ! Ah, cette humeur chagrine, grosse de nuit ! Ah, mon destin et ma mer ! Il me faut descendre vers vous !

Je me trouve devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage : c’est pourquoi je dois d’abord descendre plus bas que je ne suis jamais descendu.

Descendre plus bas que jamais dans la douleur, jusque dans ses flots les plus noirs ! Voilà ce que veut mon destin. Allez ! J’y vais, je suis prêt.

Jadis, je demandais d’où viennent les plus hautes montagnes ? Avec le temps, j’ai appris qu’elles venaient des mers les plus profondes. Il n’y a pas de haute montagne qui ne provienne d’une profonde mer.

La preuve en est inscrite dans la roche et les parois des sommets des montagnes eux-mêmes. C’est vrai pour tout : c’est des plus grandes profondeurs que doivent émerger les plus grandes hauteurs. Sinon, ce ne sont que des prétendues hauteurs, des hauteurs superficielles, d’apparence, sans profondeur.

*

Voilà comment Zarathoustra s’est parlé, dans le froid du sommet de la crête. Puis il s’est remis en route, pour rejoindre le bord de mer. Une fois descendu, arrivé près de la mer, seul sous les falaises, il s’est non seulement trouvé fatigué par son cheminement, mais plus nostalgique, plus triste et désireux encore qu’auparavant.

Tout dort encore maintenant, a-t-il dit. La mer aussi dort encore. Ivre de sommeil, son œil me regarde comme un étranger.

Mais elle respire chaudement, je le sens. Et je sens aussi qu’elle rêve. Oui, elle se tord en rêvant sur de durs coussins.

Ecoute ! Ecoute comme elle gémit, la pauvre, en se rappelant de mauvais souvenirs ! Ou penserait-elle à de mauvaises espérances ? Rêve-t-elle du passé ? Ou de l’avenir ? Ou des deux à la fois ?

Ah, sombre monstre, je suis comme toi ; je suis triste avec toi. Et je m’en veux encore d’être triste à cause de toi.

Ah, dommage que ma main soit si faible ; dommage que je n’aie pas la force de t’aider ! Car c’est volontiers, volontiers, vraiment, que j’aimerais te libérer de tes mauvais rêves !

*

Et en parlant ainsi, Zarathoustra riait en même temps avec mélancolie et amertume. Quoi ! Zarathoustra ! Ça ne va pas ?, a-t-il dit, tu ne vas quand même pas te mettre à chanter pour consoler la mer ?

Ah, aimable bouffon que tu es, Zarathoustra, tu es tellement béat de confiance ! C’est vrai, tu as toujours été comme ça : tu as toujours été plein de confiance pour tout, y compris envers ce qui ne mérite aucune confiance, et même envers ce qui est affreux.

Oui, chaque monstre, tu as encore voulu le caresser. Tu sens un souffle d’haleine chaude, quelques touffes de poils tendres à une patte – et hop : voilà que tu es déjà prêt à aimer le monstre et à l’attirer vers toi.

L’amour, oui l’amour est le danger des plus solitaires ; l’amour de n’importe quoi, pourvu que ce soit quelque chose de vivant ! Je suis un étrange bouffon en matière d’amour ; d’une étrange modestie. En vérité, je suis ridicule, risible, mais je ne peux faire autrement ! Telle est ma nature : j’aime.

*

Voilà comment a parlé Zarathoustra en riant une nouvelle fois. Puis il s’est tout à coup souvenu de ses amis qu’il s’est vu contraint d’abandonner. Alors, comme si, par sens pensées, il s’était mal conduit avec eux, il s’est soudain vu irrité. Et il n’a pas fallu attendre longtemps que le rieur arrête de rire et se mette à pleurer. Oui, Zarathoustra a tôt fait de se mettre à pleurer amèrement, en même temps de colère et de nostalgie, de tristesse et de désir.

***

Traduction littérale

« Vous regardez vers le haut, quand vous exigez de la hauteur. Et moi je regarde en bas, parce que je suis élevé.

Qui d’entre vous peut en même temps rire et être élevé ?

Celui qui grimpe sur la plus haute montagne rit de tous les jeux de deuil et sérieux de deuil. »

Zarathoustra, « De l’écriture et de la lecture » (I, 7)

C’est à minuit que Zarathoustra a pris son chemin par-dessus la crête de l’île, pour arriver avec le petit matin sur l’autre rive : car c’est là qu’il voulait embarquer. Il y avait en effet là une bonne rade, où les bateaux étrangers aimaient aussi jeter l’ancre ; ils en emmenaient plus d’un qui voulaient traverser la mer depuis les îles bienheureuses. Quand Zarathoustra grimpait ainsi la montagne, il s’est rappelé, chemin faisant, les nombreux voyages solitaires de sa jeunesse, et combien de montagnes et de crêtes et de sommets il a déjà gravis.

Je suis un voyageur et un alpiniste, a-t-il dit à son cœur, je n’aime pas les plaines, et il semble que je ne puisse pas rester longtemps assis.

Et quoi qu’il m’arrive encore comme destin et expérience, – il y aura toujours un voyage et une ascension de montagne : on ne s’expérimente finalement plus que soi-même.

Le temps est écoulé où des hasards pouvaient encore me rencontrer ; et que pourrait maintenant encore m’arriver qui ne serait pas déjà mon propre !

Il ne fait que revenir, il me revient enfin  à la maison – mon propre moi, et ce qui de lui a longtemps été dans le lointain et dispersé parmi tous les choses et hasards.

Et je sais encore une chose : je me trouve maintenant devant mon dernier sommet et devant ce qui m’a été le plus longtemps préservé. Ah, je dois m’attaquer à mon plus dur chemin ! Ah, j’ai commencé mon voyage le plus solitaire !

Mais qui est de mon espèce n’échappe pas à une telle heure : l’heure qui lui parle ainsi : « Ce n’est que maintenant que tu prends le chemin de la grandeur ! Sommet et abîme – cela ne fait maintenant qu’un !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : ce qui jusqu’ici s’appelait ton dernier danger est désormais devenu ton dernier refuge !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : cela doit désormais être ton meilleur courage, le fait de savoir que tu n’as plus de chemin derrière toi !

Tu avances sur ton chemin de la grandeur : ici, personne ne toit de suivre discrètement à la trace ! Ton pied lui-même a effacé derrière toi le chemin, et au-dessus de lui il est écrit : impossible.

Et s’il te manque à présent toutes les échelles, tu dois encore apprendre à grimper sur ta propre tête : comment sinon voudrais-tu grimper vers les hauteurs ?

Sur ta propre tête et par-delà ton propre cœur ! Le plus doux en toi doit maintenant encore devenir le plus dur.

Quiconque s’est toujours beaucoup ménagé finit par tomber malade de son nombreux ménagement. Que soit loué ce qui rend dur ! Je ne loue pas le pays où le beurre et le miel – coulent !

Pour voir beaucoup, il est nécessaire d’apprendre à détourner les yeux de soi : – cette dureté est nécessaire à chaque gravisseur de montagnes.

Mais celui qui, en tant que chercheur, est importun avec les yeux, comment pourrait-il voir plus des choses que leurs premiers plans !

Mais toi, oh Zarathoustra, tu voulais regarder de toute chose le premier plan et l’arrière-plan : tu dois bien ainsi grimper par-dessus toi-même, – vers le haut, là-haut, jusque ce que tu aies tes étoiles mêmes au-dessous de toi !

Oui ! Regarder en bas sur moi-même et même sur mes étoiles : cela seul s’appellerait pour moi mon sommet, cela m’était encore réservé comme mon dernier sommet ! –

*

Ainsi s’est parlé Zarathoustra à lui-même en grimpant, consolant son cœur par de durs petits dictons : car son cœur était blessé plus que jamais auparavant. Et quand il est arrivé à la hauteur de la crête de la montagne, regardez, l’autre mer s’étendait devant lui : et il est resté longtemps debout, immobile et en silence. Mais la nuit était froide à cette altitude et claire et étoilée.

Je reconnais mon sort, a-t-il dit enfin avec tristesse. Allez ! Je suis prêt. Ma dernière solitude vient de commencer.

Ah, cette noire et triste mer au-dessous de moi ! Ah, cette humeur chagrine, nocturne enceinte ! Ah, destin et mer ! Je dois descendre vers vous !

Je me trouve devant ma plus haute montagne et devant mon plus long voyage : c’est pourquoi je dois d’abord descendre plus bas que je ne suis jamais descendu :

– plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans ses flots les plus noirs ! Voilà ce que veut mon destin : Allez ! Je suis prêt.

D’où viennent les plus hautes montagnes ? Voilà ce que j’ai demandé jadis. J’ai alors appris qu’elles viennent de la mer.

Ce témoignage est écrit dans sa roche et dans les parois de ses sommets. C’est du plus profond que le plus haut doit venir à sa hauteur. –

*

Ainsi s’est parlé Zarathoustra au sommet de la montagne, où il faisait froid : mais quand il est arrivé près de la mer et s’est trouvé finalement tout seul sous les falaises, son chemin l’avait rendu fatigué et plus ardent qu’encore auparavant.

Tout dort encore maintenant, a-t-il dit ; la mer aussi dort. Ivre de sommeil et étrangère me regarde son œil.

Mais elle respire chaudement, cela je le sens. Et je sens aussi qu’elle rêve. Elle se tord en rêvant sur de durs coussins.

Ecoute ! Ecoute ! Comme elle gémit des mauvais souvenirs ! Ou des mauvaises espérances ?

Ah, je suis triste avec toi, toi sombre monstre, et je m’en veux encore à cause de toi.

Ah, que ma main n’ait pas assez de force ! Volontiers, vraiment, j’aimerais te libérer des mauvais rêves ! –

*

Et en parlant ainsi, Zarathoustra riait avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra ! A-t-il dit, veux-tu encore chanter pour consoler la mer ?

Ah, aimable bouffon que tu es, Zarathoustra, toi le trop béat de confiance ! Mais tu as toujours été comme ça : tu es toujours venu rempli de confiance vers tout ce qui est affreux.

Tu as encore voulu caresser chaque monstre. Un souffle d’haleine chaude, quelques touffes de poils tendres à la patte : – et déjà tu étais prêt à l’aimer et à l’attirer.

L’amour est le danger des plus solitaires, l’amour de toute chose, pour autant qu’elle vive ! Ma bouffonnerie et ma modestie en amour fait en vérité rire ! –

*

Parole de Zarathoustra riant une nouvelle fois : mais il s’est alors souvenu de ses amis abandonnés –, et comme si, avec ses pensées, il s’était méconduit avec eux, il s’est irrité de ses pensées. Et bientôt il s’est trouvé que le rieur pleurait : – Zarathoustra pleurait amèrement, de colère et de nostalgie.

***

Il s’agit là de la suite de la retraduction commentée et littérale du Zarathoustra de Nietzsche. Premier chapitre de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra ». Les précédents se trouvent ici.

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