Des trois maux 1.

13 avril 2012 | Commentaires (0) | Zarathoustra

CE MATIN, DANS MON DERNIER RÊVE, je me trouvais au-delà du monde, sur un promontoire montagneux. Je tenais une balance à la main et pesais le monde.

Oh, dommage que la jalouse aurore soit venue si tôt ! Son rougeoiement m’a réveillé, m’empêchant de terminer mon rêve ! Les braises de mon dernier rêve du matin la rendent toujours jalouse.

Mais voilà comment mon rêve a trouvé le monde : mesurable pour celui qui a du temps, pesable pour le bon peseur, atteignable pour les ailes puissantes, devinable pour les êtres divins qui savent casser les noix et découvrir ce qui se trouve caché sous les coquilles.

Mon rêve : un audacieux navigateur, moitié bateau, moitié bourrasque de vent, taciturne comme les papillons, impatient comme les nobles faucons. Ah, comme il était aujourd’hui patient et avait du temps pour la pesée du monde !

Ma sagesse lui a-t-elle parlé en secret ? Ma rieuse sagesse diurne, ma sagesse de veille qui se moque de tous les « mondes infinis », de tous les arrière-mondes lui a-t-elle parlé en secret ? Car elle dit : « Là où il y a de la force, le nombre devient lui aussi maître : il se trouve renforcé ».

Ah, avec quelle assurance mon rêve a regardé sur le monde infini de la tradition : sans curiosité, sans la moindre avidité pour ce qui est nouveau, sans nostalgie ou avidité pour l’ancien non plus ; sans rien craindre, sans supplier quoi que ce soit.

Comme une pomme bien pleine qui s’offre à ma main, une pomme d’or, mûre, à la peau douce et fraiche, veloutée, prête à être cueillie ; voilà comment le monde s’est offert à moi.

Comme un arbre me faisant signe, un arbre aux larges branches, un arbre fortement volontaire, courbé pour faire office de dossier et d’escabeau à celui que les cheminements ont fatigué ; voilà comment le monde s’est présenté sur mon promontoire montagneux.

Comme si de menues mains m’apportaient un coffret, – un coffret ouvert pour le ravissement et la vénération d’yeux pudiques : voilà comment aujourd’hui le monde s’est offert à moi.

Pas assez énigmatique pour effrayer l’amour humain, en manque de solutions pour endormir la sagesse humaine : aujourd’hui le monde m’apparaissait comme une bien bonne chose humaine, une bien bonne chose humaine dont on dit pourtant tant de mauvaises choses !

Comme je remercie mon dernier rêve du matin d’avoir pu peser comme ça de bonne heure le monde ! Il est venu vers moi comme une bonne chose humaine, ce rêve et consolateur de cœur !

Et pour que, de jour, je fasse pareil à lui, pour qu’il m’enseigne son meilleur, que je puisse copier de lui son meilleur, je veux maintenant placer les trois plus grands maux du monde humain sur une balance et humainement bien les peser.

Lui qui m’a enseigné à bénir m’a aussi appris à maudire : quelles sont donc les trois choses les mieux maudites au monde ? C’est elles que je veux mettre sur la balance.

Volupté, manie de dominer et manie de soi – autrement dit plaisir des sens, despotisme et égoïsme : tels sont ces trois maux qui ont jusqu’ici été le mieux maudits, décriés et calomniés de la pire des façons. Ces trois maux, je veux les mettre sur la balance, humainement bien les peser.

Allons ! Ici se trouve mon promontoire montagneux, et là la mer : elle roule jusque vers moi, moutonneuse, flatteuse, en fidèle vieux monstre de chien à cent têtes qu’elle est et que j’aime.

Allons ! C’est ici que je veux tenir la balance au-dessus de la mer houleuse : et je choisis aussi un témoin, pour qu’il regarde avec moi. Je te choisis toi, l’arbre solitaire que j’aime, toi qui sens fortement, toi dont la voûte est large !

Sur quel pont le maintenant s’avance-t-il vers l’avenir ? Selon quelle contrainte le haut se contraint-il vers le bas ? Et qu’est-ce qui dit encore au plus haut– de pousser vers le plus haut encore ?

La balance se trouve en équilibre et calme : j’ai placé trois lourdes questions sur un des deux plateaux, et mis trois lourdes réponses sur l’autre.

***

Traduction littérale

En rêve, dans mon dernier rêve du matin, je me trouvais aujourd’hui sur un promontoire montagneux, – par-delà le monde, je tenais une balance et pesais le monde.

Oh, pourquoi l’aurore m’est-elle venue trop tôt : son rougeoiement m’a réveillé, la jalouse ! Elle est toujours jalouse des braises de mon rêve du matin.

Mesurable pour celui qui a du temps, pesable pour un bon peseur, atteignable pour les puissantes ailes, devinable pour les divins casseurs de noix : voilà comment mon rêve a trouvé le monde : –

Mon rêve, un audacieux navigateur, moitié bateau, moitié bourrasque, taciturne comme des papillons, impatient comme les nobles faucons : comme il était aujourd’hui patient et avait du temps pour la pesée du monde !

Ma sagesse lui a-t-elle secrètement parlé, ma rieuse et éveillée sagesse du jour qui se moque de tous les « mondes infinis » ? Car elle dit : « Là où il y a de la force, le nombre devient lui aussi maître : il a plus de force ».

Avec quelle assurance mon rêve a regardé sur ce monde infini, sans être avide du nouveau, sans être avide de l’ancien, sans crainte, sans supplier : –

– comme si une pomme pleine s’offrait à ma main, une pomme d’or, mûre, à la peau douce et fraiche, veloutée : –voilà comment le monde s’est offert à moi : –

– comme si un arbre me faisait signe, un aux larges branches, fortement volontaire, plié pour faire office de dossier et d’escabeau à celui qui est fatigué par le chemin : voilà comment le monde s’est dressé sur mon promontoire montagneux : –

– comme si de menues mains m’apportaient un coffre, – un coffre ouvert pour le ravissement de yeux pudiques et vénérants : voilà comment aujourd’hui le monde s’est offert à moi : –

– pas assez d’énigme pour effrayer l’amour humain, pas assez de solution pour endormir la sagesse humaine : – une bonne chose humaine m’était aujourd’hui le monde dont on dit de telles méchantes choses !

Comme je remercie mon rêve du matin d’avoir ainsi pu peser de bonne heure le monde ! Il est venu vers moi comme une bonne chose humaine, ce rêve et réconfort du cœur !

Et pour que je le fasse comme lui de jour et de lui apprenne et copie son meilleur : je veux maintenant mettre les trois plus méchantes choses sur la balance et humainement bien les peser. –

Celui qui, là, a enseigné à bénir a aussi appris à maudire : quelles sont les trois choses les mieux maudites au monde ? C’est elles que je veux mettre sur la balance.

Volupté, manie de dominer, manie de soi : ces trois ont jusqu’ici été le mieux maudites et de la pire façon décriées et calomniées, – ces trois je veux humainement bien les peser.

Allons ! Ici se trouve mon promontoire montagneux, et là la mer : elle roule jusque vers moi, moutonneuse, flatteuse, le fidèle vieux monstre de chien à cent têtes que j’aime.

Allons ! Je veux tenir ici la balance par-dessus une mer houleuse : et je choisis aussi un témoin, pour qu’il regarde, – toi, arbre solitaire, toi qui sent fortement, dont la voûte est large que j’aime ! –

Sur quel pont le maintenant va-t-il vers l’avenir ? Selon quelle contrainte le haut se contraint-il vers le bas ? Et qu’est-ce qui dit au plus haut encore – de pousser vers le haut ?

La balance se trouve en équilibre et calme : je lance trois lourdes questions, l’autre plateau porte trois lourdes réponses.

***

Il s’agit là de la première partie du dixième chapitre de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

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