Bienfait des ordures

23 septembre 2012 | Commentaires (0) | Zarathoustra

« POUR CELUI QUI EST PUR, TOUT EST PUR ; la vie est d’une pureté sans borne » – voilà comment parle le peuple. Mais moi, je parle un autre langage. Moi, je dis : pour les porcs qui se vautrent dans la saleté, tout, à la longue, devient une immense porcherie !

Voilà la raison pour laquelle les doux rêveurs ou exaltés qui avancent tête baissée en direction de l’idéal, et dont le cœur tire finalement lui aussi vers le bas – tant leur idéal est inatteignable, et tant ils sont entourés d’impuretés –, sont convaincus que « le monde entier est un monstre d’ordures, un immense et dangereux cloaque ».

Mais ces gens, bien qu’ils visent la pureté et ne voient autour d’eux qu’impureté, sont des esprits malpropres. Parmi eux, les pires sont ceux qui ne se contentent pas de pester de temps en temps contre la saleté du monde qui les entoure, mais qui n’ont de cesse de s’en plaindre ; qui ne trouvent leur repos qu’après avoir abstrait du monde ici et maintenant ce qui leur déplaît, ce qui les dégoûte, et par suite avoir découvert un autre monde, tout pur, parfaitement idéal, derrière celui-ci : les gens des arrière-mondes !

Vous savez ce que je leur lance à la figure, à ces gens, que ça leur plaise ou non, que ça froisse ou non leurs oreilles ? Que s’il y a bien un point sur lequel le monde ressemble à l’homme, c’est sur le fait qu’il a un derrière : non pas un arrière-monde, abstrait, idéal, mais un arrière-train, avec tout ce que ça implique comme saleté qui en sort. Ah, c’est tellement vrai !

Oui, il y a beaucoup d’ordures, beaucoup de saletés dans le monde : c’est tellement vrai ! Mais ça ne revient toutefois pas à dire que le monde entier est un monstre d’ordures et un immense et dangereux cloaque ! Loin de là !

Vous l’avez compris : il est sage de ne pas faire croire que tout est pur, mais de dire ouvertement qu’il y a beaucoup de saletés, beaucoup de choses dégoûtantes qui sentent mauvais dans le monde. Parce que le dégoût est très utile, il donne des ailes, des forces qui permettent de deviner de nouvelles sources permettant de nouvelles créations, jusqu’aux plus belles !

Mais qu’on se détrompe : même ce qu’on considère comme le plus beau, le plus réussi, le meilleur, a encore en lui quelque chose de sale et de dégoûtant. Même le meilleur est encore quelque chose qui doit être dépassé, surmonté.

Ô mes frères, vous le voyez bien : il y a beaucoup de sagesse à dire qu’il y a beaucoup d’ordures dans le monde ! Le dire revient à affirmer l’ici et maintenant tel qu’il est et à se mettre en route vers son dépassement ! Non pas en direction d’un monde idéal abstrait, mais vers la maximisation de ses possibilités concrètes.

***

Traduction littérale

« Au pur tout est pur » – voilà comment parle le peuple. Mais moi je vous dis : à celui qui est de l’ordre du porc tout devient porc !

C’est pourquoi les rêveurs et ceux qui laissent tomber la tête et dont le cœur tire aussi vers le bas prêchent : « Le monde lui-même est un monstre d’ordure ».

Car tous ceux là sont des esprits malpropres ; mais surtout ceux qui n’ont de trêve ni de repos, ne serait-ce de voir le monde de derrière, – les gens des arrière-mondes !

A ceux-là, je leur dis en plein visage, même si ça ne sonne pas de manière aimable : le monde ressemble à l’homme en ce qu’il a un derrière, – autant est vrai.

Il y a beaucoup d’ordure dans le monde : autant est vrai ! Mais le monde n’est pas pour autant lui-même un monstre d’ordure !

Il y a de la sagesse à dire qu’il y a beaucoup de choses qui sentent mauvais dans le monde : le dégoût lui-même donne des ailes et des forces qui devinent les sources !

Le meilleur a encore quelque chose de dégoûtant ; et le meilleur est encore quelque chose qui doit être surmonté. –

Ô mes frères, il y a beaucoup de sagesse à dire qu’il y a beaucoup de fange dans le monde ! –

***

Il s’agit ci-dessus de la partie 14 (sur 30) du douzième chapitre (« De vieilles et de nouvelles tables ») de la « Troisième partie » des « Discours de Zarathoustra » du Zarathoustra de Nietzsche. Texte phusiquement réinvesti (en haut) et traduction littérale (en bas). Les précédents chapitres se trouvent ici.

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